Se confesser par téléphone
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«Bonjour et bienvenue sur le Fil du Seigneur, ce service vous permet de reconnaître vos péchés devant Dieu et vos frères, si vous le désirez, et de préparer votre cœur à recevoir la grâce divine. Pour vous confesser, tapez 2.» Tel était le message d’accueil d’une ligne téléphonique ouverte au début du Carême 2010 par une société spécialisée dans les services vocaux téléphoniques, proposant aux catholiques (sans l’accord de l’épiscopat) de se confesser au téléphone. Alors que les «télé-mots» (télétravail, téléconférence, télégestion, téléachat,…) fleurissent en temps de confinement, pourquoi pas une télé-confession, faute de pouvoir rencontrer réellement un prêtre ? Ce serait oublier la nature d’un sacrement, comme nous l’explique Aline Lizotte.

En ces temps de confinement, les catholiques s’interrogent : «J’aurais besoin de me confesser, non parce que je me sens en état de péché grave, mais parce que, pour moi, c’est le moment de me remettre dans la miséricorde de Dieu et que cela me fait un grand bien. Mais les prêtres sont confinés dans leur presbytère !» Et un autre peut dire : «C’est beau, la messe à la TV sur KTO ; je “vais” à la messe du pape tous les jours ! Mais pourquoi, malgré tout, je sens que ce n’est pas pareil ? Et puis, ne pas pouvoir communier, c’est dur, très dur !» Et un troisième peut dire : «Ma mère est morte à l’hôpital, elle était très croyante ; je ne peux accepter qu’aucun prêtre n’ait pu lui donner le sacrement des malades, l’absolution in articulo mortis et une dernière communion, le viatique. C’est plus dur encore que n’avoir pu la voir et l’embrasser !»


Pourquoi a-t-on l’impression qu’il manque quelque chose quand le sacrement est absent ?


Beaucoup de prêtres auraient accepté de risquer leur vie pour accomplir ces gestes qui font partie de leur ministère, mais l’approche des malades est interdite par la loi… Seuls les soignants peuvent faire quelque chose pour les mourants. Est-ce leur tâche ? Aider ceux qui vont mourir, quand ils sont encore conscients, à élever leur âme vers Dieu et à s’abandonner à sa miséricorde est essentiel. Mais pourquoi a-t-on l’impression qu’il manque quelque chose quand le sacrement est absent ? Est-ce uniquement en raison d’une pieuse habitude, d’une tradition, que cela fait mal et même très mal ? L’attitude intérieure de foi, la prière, peuvent-elles «remplacer» le sacrement ?

Quand on est catholique, et catholique pratiquant, on a l’habitude de la pratique sacramentelle. On va à la messe, au moins le dimanche…, et ce n’est pas trop grave si quelquefois, on n’y va pas ! Mais on se qualifiera de «catholique pratiquant» si on n’y va qu’à Noël et à Pâques ! Accordons, en plus, la Pentecôte, mais alors là, c’est du super ! Quant à la confession, une fois par ci, une fois par-là, c’est possible. Lors d’un pèlerinage à Lourdes, c’est bien, mais je ne sais pas vraiment quoi dire. Ou alors, je ne me sens pas très bien. J’ai une liaison avec la femme de mon meilleur ami, il n’en sait rien, donc je ne lui fais pas de tort, et elle est très consentante. Mais quand même, il faudrait peut-être que j’en parle à un prêtre… suffisamment «cool» pour qu’il me comprenne ! Car je n’ai pas l’intention de rompre, nous sommes tellement heureux !

Et si je suis très très catho, je vais à la messe en semaine ! Super ! J’ai besoin de ce sentiment d’intimité avec le Seigneur après la communion ; l’action de grâces avec Jésus, ce petit moment d’amour que je viens chercher ! Et, ce qui est pour moi très consolant, c’est l’heure d’adoration que je fais dans la nuit une fois par semaine. Adorer Dieu dans l’hostie c’est le «top» de ma semaine ! Et, depuis le confinement, je n’ai plus rien de cela, je souffre, je dépéris !

Ce n’est pas faux ; c’est même vrai ! Le chrétien de foi catholique ne peut pas se dispenser de la vie sacramentelle. La vie sacramentelle n’est, par contre, ni une pratique ni une vie de dévotion. Et le sacrement n’est pas, même s’il en comporte, un ensemble de rites verbaux ou gestuels qui satisfont un besoin affectif ou spirituel de dévotion, de consolation, de pardon, de réconfort, de satisfaction d’avoir accompli un devoir «sacré» vis-à-vis de Dieu. Le sacrement n’est pas un «rite» et, surtout, il n’est pas un rite magique ». Alors, qu’est-il ?

Qu’est-ce qu’un sacrement ?

«Les sacrements sont des signes efficaces de la grâce, institués par le Christ et confiés à l’Église, par lesquels la Vie divine nous est dispensée1». Telle est la définition du Catéchisme de l’Église catholique.

Il faut bien comprendre ce que signifient les mots «signes efficaces de la grâce» et ce qu’est l’efficacité du signe : la Vie divine.

Un signe efficace

Le sacrement appartient au «genre» signe et non au genre «rite». Le mot «signe», dit Cicéron, est «une marque distinctive qui tombe sous le sens et qui signifie quelque chose2».

Le signe est une marque distinctive : un drapeau, un logo (d’une compagnie aérienne, d’une entreprise, d’une qualité d’un vêtement), une signature, un sceau, etc. Non seulement un signe se remarque, mais il porteur d’une autre connaissance (le signifié) : le drapeau désigne le pays, le logo d’Air France désigne la compagnie aérienne, le crocodile sur un pull renvoie à l’entreprise Lacoste et à sa réputation. Ce sont des marques distinctives. Ainsi sont les signes employés dans l’économie sacramentelle, des signes qui sont ceux d’un usage courant dans la vie : l’eau, le chrême (un mélange d’huile végétale et de parfum), le pain et le vin, l’aveu, l’huile, l’imposition des mains, l’échange des paroles qui engagent.


Quand on baptise quelqu’un, qu’il soit enfant ou adulte, cela ne se voit pas et ne se ressent pas. C’est cependant bien réel.


Ce signe est sacramentel. Le mot «sacramentel» comporte le sens de «sacré», mais en même temps d’ «occulte», de «caché». Cela ne veut pas dire que sa signification ne soit révélée qu’à un petit nombre d’initiés – ce qui serait le propre du rite –, mais que sa signification n’est pas visible3 ou sensible. Ainsi, l’eau du baptême «lave» l’âme humaine de la «tache originelle», c’est-à-dire fait de cet être humain descendant d’Adam un «fils de Dieu». Quand on baptise quelqu’un, qu’il soit enfant ou adulte, cela ne se voit pas et ne se ressent pas. C’est cependant bien réel.

Ce signe sacramentel est efficace, c’est-à-dire qu’il opère ce qu’il signifie, par lui-même et seulement par lui-même. Mais, qu’est-ce qui donne à une simple chose courante dans la vie quotidienne un pouvoir d’efficacité aussi grand, la grâce de la Vie divine produite en nous selon qualité du signe. Qu’est-ce qui rend le signe efficace ? C’est le Christ lui-même, en tant qu’il est Dieu.

Jésus a voulu que certaines choses de la vie humaine quotidienne soient, par sa propre puissance – «Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre» (Mt 28, 11) –, transformées et élevées pour produire en nous la grâce de la Vie divine. C’est pourquoi l’on dit que les sacrements sont «institués» par Jésus Christ. Le mot «institué» ne signifie pas qu’historiquement on peut retracer le geste ou l’événement par lequel tel ou tel signe serait devenu sacramentel.

Il serait un peu naïf de dire que Jésus aurait institué le baptême au moment de son propre baptême dans les eaux du Jourdain et que le mariage l’a été au moment des noces de Cana, et que le sacrement des malades tire son efficacité de la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda. Seuls le sacrement de l’Ordre et celui de l’Eucharistie se rapportent à un événement précis de la vie de Jésus : la dernière Cène. Et l’on peut reporter l’institution du sacrement du pardon au soir de Pâques quand, apparaissant à ses apôtres, Jésus souffla et leur dit : «Recevez l’Esprit Saint, ceux à qui vous remettrez les péchés leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, leur seront retenus.» (Jn 20, 22-23)


L’efficacité du signe sacramentel vient du pouvoir qu’il a d’être cause de la sainteté de notre vie en nous appliquant les fruits de la Passion de Jésus.


L’efficacité du signe sacramentel ne vient pas de l’historicité de la vie de Jésus, mais du pouvoir qu’il a d’être cause de la sainteté de notre vie en nous appliquant les fruits de sa Passion, qui donnent la Vie divine. Ainsi, selon ce beau texte de saint Thomas : «Tout sacrement est un mémorial de ce qui précède, la Passion du Christ, la manifestation de ce que produit en nous cette Passion du Christ, la grâce, et l’anticipation de ce qui arrivera, la gloire4».

Ces signes efficaces sont confiés à l’Église. C’est à elle que l’on doit ce «septénaire», ces sept sacrements dont l’acte est l’œuvre de la grâce :

Par l’Esprit qui la conduit «dans la vérité tout entière» (Jn16, 13), l’Église a reconnu peu à peu ce trésor reçu du Christ et en a précisé la « dispensation», comme elle l’a fait pour le canon des Saintes Écritures et la doctrine de la foi, en fidèle intendante des mystères de Dieu. Ainsi, l’Église a discerné au cours des siècles que, parmi ses célébrations liturgiques, il y en a sept qui sont, au sens propre du terme, des sacrements institués par le Seigneur5.

Qu’est-ce que l’Église a reconnu et discerné ? L’Église n’est pas partie d’une tabula rasa pour découvrir que, parmi ses célébrations liturgiques, sept, au sens propre, pouvaient être reconnues comme des sacrements. Bien que ces célébrations liturgiques aient été centrées sur le mémorial de la dernière Cène, les Apôtres n’ont pas, immédiatement après la Pentecôte, rompu avec le Temple. Les premiers chrétiens «jour après jour, d’un seul cœur, fréquentaient le Temple et rompaient le pain dans leur maison» (Ac 2, 46).

Le baptême était connu. Jean, appelé le Baptiste, voyait venir à lui des foules qui montaient vers Jérusalem, et il leur prêchait la pénitence : «Repentez-vous, les baptisant comme signe de leur repentance » (Mt 3, 4-9). Jésus envoie ses Apôtres prêcher à toutes les nations et baptiser «au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit» (Mt 28, 19). Le repentir est connu et les diverses formes de pénitence aussi (jeûne, sac de poussière, etc.) «Tu ne prends aucun plaisir au sacrifice, un holocauste tu n’en veux pas. Le sacrifice à Dieu, c’est un esprit brisé, d’un cœur brisé et broyé, Dieu tu n’as point de mépris» (Ps 51/50, 18-19).

Les prophètes ont annoncé que l’Esprit du Seigneur reposerait sur le Messie espéré (cf. Is 11, 2) en vue de sa mission salvifique (cf. Lc 16, 22). Le sacerdoce lévitique, réservé à une tribu mise à part pour le service liturgique, offre des holocaustes, préside à la prière et annonce la Parole de Dieu. Le mariage naturel, créé par Dieu – « l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme et ils deviennent une seule chair » (Gn 2, 24) – devient, dans l’Écriture sapientiale, le symbole de l’Alliance. Les Livres de Ruth et de Tobie et le Cantiques des Cantiques en témoignent. L’homme de l’Ancien Testament vit la maladie en face de Dieu. C’est devant Dieu qu’il déverse sa plainte sur sa maladie, et c’est du Maître de la vie et de la mort qu’il implore la guérison6.

L’Eucharistie, dans sa vérité totale – «manger le corps du Christ et boire son sang» – n’a pas de racine propre dans l’Ancien Testament. Elle est loin de ressembler à l’antique sacrifice de «communion» (cf. Ex 32,6). Au contraire, cette annonce faite avant la Passion rebute : «Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent : “Elle est dure cette parole, qui peut l’écouter ?” Et beaucoup se retirèrent.» (Jn 6, 60. 66) Mais les disciples du Christ la retiendront en priorité, et la formation des premières communautés chrétiennes se fit autour du pain rompu «en mémoire de lui».


La pénitence n’est pas qu’une imploration du pardon de Dieu, mais la vérité de ce pardon qui donne à au pénitent la guérison de son péché.


La Pentecôte donne un souffle de vie totalement nouveau. Tous ces signes qui, dans l’Ancienne Alliance, annonçaient la venue du Seigneur sont radicalement renouvelés. Le baptême n’est plus seulement le baptême de Jean, mais le baptême trinitaire qui nous donne la grâce de la Vie divine. La confirmation n’est plus uniquement la promesse de l’Esprit messianique, mais la plénitude de la force de l’Esprit, qui fait du nouveau baptisé un vrai témoin du Christ. La pénitence n’est pas qu’une imploration du pardon de Dieu, mais la vérité de ce pardon qui donne à au pénitent la guérison de son péché. L’Eucharistie n’est pas l’offrande à Dieu des biens de la terre, mais l’offrande visible, signe du sacrifice invisible7, Jésus offert pour la Rédemption du monde. L’onction des malades n’est plus une compassion pour la souffrance et une assistance pour envisager la mort, mais le sacrement qui fortifie celui qui est malade, qui obtient parfois la guérison, et qui prépare le grand et dernier voyage vers le Père. L’Ordre n’est plus seulement une offrande de prière et d’holocauste du sang de l’animal, mais une véritable puissance ministérielle investissant le prêtre d’une capacité d’agir en la personne du Christ pour sanctifier le peuple de Dieu. Le mariage n’est plus seulement l’union naturelle de l’homme et de la femme, mais le signe de l’union nuptiale du Christ et de l’Église.

Tels sont les signes de la Nouvelle Alliance. Ils opèrent ce qu’ils signifient : la grâce marquée par le signe, une vie nouvelle, la force de l’Esprit Saint, le remise des péchés, la participation à l’offrande sacrificielle du Christ et la communion avec lui, le soulagement des malades et l’institution de ministres agissant en sa personne. Cette grâce est la réalité propre du sacrement, ce que l’on appelle la res, c’est-à-dire la chose (res) signifiée par le signe.

La réalité du sacrement (res et sacramentum)

Pour que le signe – eau, huile, pain et vin – cause efficacement la grâce, il est nécessaire qu’il devienne un sacrement. Il faut que non seulement il soit sensible, mais qu’il change de nature «intelligible», afin de produire efficacement la «chose invisible» qui est spirituelle.

On peut se demander ce que signifie ce changement de nature «intelligible8». La nature intelligible d’une chose est ce que saisit l’intelligence quand elle reçoit en elle cette chose et la saisie dans ce qu’elle est. L’eau est toujours de l’eau, qu’elle soit embouteillée ou qu’elle soit celle du robinet, d’un puits, d’une fontaine ou d’un lac. L’intelligence la comprend pour ce qu’elle est et lui attribue ses propriétés : elle permet de boire, de se laver ou de laver les choses, d’arroser son jardin. L’eau peut devenir symbole de vie, symbole de jouvence, de fraîcheur ; c’est toujours de l’eau, mais on lui ajoute une signification qui ne lui est pas propre, une signification métaphorique.

Que de l’eau, vraiment de l’eau, serve à «laver» une âme humaine, c’est-à-dire à lui enlever la souillure d’un péché qui tire son origine de la révolte du premier homme, que cette eau réelle reçoive une autre signification, laquelle n’est pas symbolique mais désigne une puissance réelle et efficace, ce n’est pas évident ! Qui peut faire cela ? Qui peut donner à de l’eau du robinet une telle puissance spirituelle qui change ce que l’intelligence en comprend et l’incite à voir non uniquement un symbole, mais une réalité ? Aucun homme ne le peut ! Seul Dieu, en tant que Maître absolu de la terre et du ciel, le peut. Et c’est bien ce qu’Il fait !

Lorsque le ministre du baptême prononce les paroles «Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit» en versant l’eau sur le front du néophyte, Dieu agit en donnant à l’eau le pouvoir instrumental d’effacer l’hérédité spirituelle originelle de cette personne. Seul Dieu peut faire cela, et c’est pour cela que seul le Christ, en tant qu’il est Dieu, est l’auteur des sacrements. Dieu les institue, Il ne les crée pas. Il ne change pas la nature de la chose, mais Il lui donne un nouveau sens réel, puisqu’Il en fait l’instrument d’un acte réel : la naissance à une vie nouvelle, la Vie divine. L’intelligence ne voit plus seulement l’eau selon ses propriétés naturelles, mais, par la foi, elle saisit qu’il y a dans cette eau une véritable puissance, c’est-à-dire une action divine par laquelle le baptisé devient participant de la Vie divine, c’est-à-dire reçoit l’acte divin qui opère la sanctification.

Attention ! Ce changement de signification n’est pas celle que l’intelligence humaine confère à la chose. Ce n’est pas un changement qui s’opère dans la conscience de la personne humaine. C’est un changement qui s’opère dans la chose même en tant qu’elle est reçue dans l’intelligence comme instrument matériel par lequel Dieu opère ce qu’Il veut opérer : la justification de cette personne. Cela fait de l’eau pour le baptême, du chrême pour la confirmation, de l’huile pour les malades, des paroles de l’absolution pour la confession, des consentements échangés pour ceux qui se marient, l’imposition des mains pour l’Ordre un sacrement, c’est-à-dire un signe visible d’une réalité invisible, la réalité que Dieu veut opérer par ce signe et qu’Il opère toujours du moment où le signe est validement constitué.


C’est l’Église qui confère aux ministres ordonnés le pouvoir d’être la cause instrumentale immédiate par laquelle le ministre utilise le signe visible pour produire le sacrement.


Comment cette institution du signe se fait-elle ? Elle se fait par les paroles et les gestes du ministre idoine à conférer ce sacrement. L’idonéité du ministre est celle que lui confère l’Église qui, après l’humanité du Christ, est la première cause instrumentale à qui les sacrements sont confiés. Tous les actes sacramentels se font par elle et en elle. Non seulement en elle, mais par elle. C’est l’Église qui confère aux ministres ordonnés selon leur degré – diacre, prêtre, évêque –, le pouvoir d’être la cause instrumentale immédiate par laquelle le ministre utilise la chose visible – le signe visible – pour produire une chose invisible, le sacrement. Ce sont les paroles qu’il prononce, les gestes qu’il pose qui produisent un changement de signification dans le signe sensible qu’il utilise : «Je te baptise», «Je t’absous de tes péchés», «Sois marqué de l’Esprit Saint», le don de Dieu », dit l’évêque en imposant la main sur celui qu’il marque au front, confirmant son baptême. L’Ordre exige l’imposition des mains de l’évêque qui transmet le pouvoir sacré du Christ à la personne qui devient son ministre.

Par ces paroles ou ces gestes, la chose matérielle – l’eau, l’huile, etc. – acquiert la puissance formelle de disposer la personne à recevoir la grâce que Dieu veut opérer en elle. Ainsi, le baptême rend la personne «fils ou fille de Dieu», la détachant du poids du péché d’Adam. À cet enfant «adopté», Dieu donne son amitié, la grâce qui le rend agréable ou ami de Dieu. De même, l’aveu, qui comporte une demande de pardon et une résolution de ne plus pécher, est la matière qu’apporte le pécheur qui s’en confesse. Le sacrement, qui agit par les paroles du ministre «Je t’absous», lui donne une telle contrition de son péché – contrition parfaite – qu’elle «mérite» la «grâce» du pardon divin ou la justification que Dieu opère en elle. L’acte sacramentel du ministre opère validement la disposition de la personne à recevoir le pardon de Dieu. Et Dieu ne peut pas refuser cette grâce, parce que, en réalité, c’est Lui-même qui a changé le cœur de la personne en lui faisant détester le péché et en lui faisant rechercher et demander l’amitié divine. Mais Il l’a fait par son ministre, dont l’acte est nécessaire pour recevoir sacramentellement non seulement le pardon divin, mais la certitude de foi de l’avoir reçu.

Mais qu’en est-il de l’Eucharistie ? Les paroles du prêtre «Ceci est mon corps», «Ceci est mon sang» ne font pas que changer la signification visible du pain et du vin. Elles opèrent un véritable changement de «nature». Ce n’est plus du pain, mais le corps du Christ ; ce n’est plus du vin, c’est le sang du Christ. Ces paroles changent radicalement la nature de la chose visible pour en faire un «sacramentum», c’est-à-dire une chose visible – l’hostie, le sang du Christ contenu dans le calice – qui produit non seulement une disposition à recevoir la grâce, mais la participation à la Passion du Christ, à son Sacrifice, à tous les effets de la Rédemption. Le sacramentum est non seulement le signe de la disposition à la grâce de la communion, il est cette grâce de la communion au Sacrifice universel du Christ. La communion eucharistique rend le chrétien qui la reçoit immédiatement présent au Sacrifice rédempteur du Christ. Il participe à tous les effets de la Rédemption et devient ainsi uni sacramentellement au sacerdoce du Christ, à la réconciliation de l’humanité avec le Père, à la sanctification du monde qu’il opère, au témoignage de Vérité et d’Amour que Dieu manifeste à l’homme en lui donnant son propre Fils. Cette participation réelle dure tant que dure la présence sacramentelle du Christ… Lorsque cette présence disparaît, demeurent les «traces» de cette visite. D’avoir été si unie au Christ Rédempteur et Ressuscité, l’âme, la personne spirituelle, ne l’oublie pas spirituellement.

Dieu serait-Il devenu impuissant face aux moyens modernes ?


L’acte sacramentel est toujours un acte extérieur visible, audible ou gustatif, qui est le moyen nécessaire pour recevoir la chose invisible, la grâce sacramentelle.


Alors, pourquoi regarder une messe à la télévision ne vaut pas une messe paroissiale ? Pourquoi ne pas utiliser un téléphone pour se confesser ? Dieu serait-Il devenu impuissant face aux moyens modernes ? Ne peut-Il pas être aussi présent aux médias modernes qu’Il l’est à la parole localisée du prêtre ? Après tout, ce que l’on regarde, c’est en «live» qu’on le voit et y participe ?

On répondra, rapidement maintenant : parce que la présence à l’acte sacramentel (sacramentum) doit être une présence réelle et non uniquement une présence virtuelle. L’acte sacramentel est toujours un acte extérieur visible, audible ou gustatif, qui est le moyen nécessaire pour recevoir la chose invisible, la grâce sacramentelle. Pour participer à l’Eucharistie, il faut être là et former avec le prêtre une communion qui offre le Christ sacramentellement présent au Père. On ne peut pas ne pas être là et recevoir l’acte extérieur sacramentel. On peut s’unir d’intention à la célébration et au sens spirituel de cet acte liturgique, mais il y manque la présence effective que l’acte sacramentel requiert.

L’acte sacramentel, en tant qu’il est un acte extérieur, reçoit la matérialité de son acte du signe sensible qui est son support réel. La communion eucharistique sacramentelle exige que l’on reçoive l’hostie consacrée et qu’on la mange ! Une personne peut recevoir une hostie consacrée et communier, même si elle n’a pas participé à la messe. Mais l’hostie a été consacrée à une vraie messe comportant tous les aspects essentiels d’une messe. Par cette communion, elle reçoit en elle la présence sacramentelle du Christ qui a été l’objet d’une réelle communion de chrétiens réunie autour de l’autel et du célébrant et qui, avec lui, forts de leur «sacerdoce baptismal» ont offert l’unique sacrifice du Christ au Père.

Ce n’est pas la même chose d’agir et de regarder agir. Pour agir, il faut être là, y être présent non seulement dans l’intention, mais dans la présence localisée et temporisée du corps. Regarder agir l’acte sacramentel, ce n’est pas en être les participants vivants, mais uniquement virtuels. On peut et on doit s’unir d’intention à la cérémonie liturgique, c’est même nécessaire si l’on n’a que ce moyen d’unité spirituelle. Mais l’intention seule n’est pas une participation sacramentelle. Et seul l’acte sacramentel opère ce qu’il signifie.

De même, on ne peut pas envoyer au prêtre une liste de ses péchés et recevoir, par email, l’absolution. Car la confession de ses péchés exige la présence physique du confesseur et non seulement l’audition d’une voix et d’une image qui viennent d’ailleurs. La confession auditive est indispensable comme la matière nécessaire de l’acte sacramentel, parce que l’acte extérieur sacramentel exige un signe sensible réel et non uniquement virtuel. L’homme et la femme ne peuvent pas se marier sacramentellement sur skype ou par zoom, pour bien marquer leur intention, parce que l’échange sacramentel des consentements requiert l’engagement de toute la personne et non pas seulement l’expression virtuelle de sa volonté.

Dieu agit toujours à l’intérieur des sacrements qu’Il a institués, quand ils sont accomplis validement par les ministres et les sujets qui les reçoivent. Cependant, Dieu n’est pas lié aux sacrements. Il peut pardonner sans le sacrement du pardon ; Il peut donner le Salut sans le baptême sacramentel, Il peut conduire la personne à des actes de charité héroïque sans l’Eucharistie, Il peut recevoir des consentements conjugaux sans le sacrement de mariage. Mais les grâces reçues ne seront pas des grâces sacramentelles ; elles n’apporteront pas les mêmes certitudes, souvent les mêmes consolations parce manquera ce point de départ, le signe sensible qui, aussi humain soit-il, est bien proportionné à notre manière de connaître Dieu et à rechercher la certitude de sa présence !

Si Dieu s’ «adapte» ainsi à nous, de quelle gratuité d’amour ne nous environne-t-Il pas ? Le confinement nous fait sentir combien nous avons besoin de la certitude de sa présence, qui demeure un acte de foi, certes, mais un acte de foi qui s’appuie sur des certitudes infinies assurées par une Église qui a les promesses de la vie éternelle !

Aline Lizotte

 


1Catéchisme de l’Église catholique (CEC), L’Économie sacramentelle, ch. I, a. 2, n° 1132.

2Cf. Alfred Ernout, Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, 1951. Au mot signum : «quod sub sensum aliquem cadit et quiddam significat». Dans le langage militaire, c’est l’enseigne qui marque la division des armées ; dans la langue des artistes, il s’agit d’une image peinte ou sculptée, comme on distinguait les enseignes ou les proues des vaisseaux ; le signum désigne aussi le «prénom» ou le «surnom». D’où les dérivés «signer» signifier (sa volonté) selon le mode de l’écriture ; «assigner», terme du droit publique par lequel un demandeur convoque son adversaire à comparaître devant le juge ; «consigner» ce qui est marqué par un sceau ; «insigne» = ce qui se distingue par une marque particulière.

3Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 60, a. 1.

4Ibid., a. 3.

5 – CEC, n° 1117.

6 – CEC, n° 1502.

7Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre V, 3, 5.

8Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 60, a. 4., ad 2.

 

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