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Faut-il envoyer les vieux à la poubelle ?

France Inter a publié sur son site le 14 avril dernier un article intitulé «Le coup de gueule du philosophe André Comte-Sponville sur l’après-confinement». C’est un extrait de l’émission Grand bien vous fasse, où le penseur nous parle de la panique et de l’angoisse de la mort provoquées par le virus, et du risque d’égarement politique et social dans le contexte actuel de crise sanitaire et après la crise : grand bien nous fasse !

Comte-Sponville prend la peine de rappeler des vérités de base : «la mort fait partie de la vie» et, en ce sens, le Covid-19 ne nous apporte aucune révélation majeure sur l’existence. D’ailleurs, d’autres pandémies bien plus graves ont secoué le monde par le passé, notamment la grippe de Hong Kong en 1960 ou encore la grippe asiatique des années 1950, qui ont causé chacune plus d’un million de morts. D’autres maladies, comme le cancer, tuent chaque année bien plus que le Covid-19, dont le taux de létalité est assez faible. La panique générale dans laquelle le monde a été plongé devant cette nouvelle menace est certes révélatrice d’un profond malaise, mais pour autant, comme le relève le philosophe, ce n’est pas la fin du monde !


Nous ne pouvons pas honnêtement construire une société juste et rendre une personne humaine heureuse sans considérer l’intégralité la personne


Comte-Sponville interpelle la classe politique et le citoyen sur le risque d’une «pan-médicalisation», c’est-à-dire d’une vision du bonheur qui, atrophiée par la peur de mourir, ferait de la santé l’unique but de la vie, et de la médecine la principale préoccupation socio-politique. C’est là une assez bonne remarque, car d’autres problèmes majeurs sont à résoudre après la gestion immédiate de la crise sanitaire : le retour à l’école, le chômage dans les banlieues, le réchauffement climatique, avec la liberté, la justice et l’amour comme valeurs suprêmes à prendre en compte. Nul ne saurait le contredire a priori.

Cependant, un détail surprend dans les propos de Comte-Sponville lorsqu’il passe des idées au domaine de l’action dans le concret de la vie socio-politique : sa manière d’évacuer habilement la question de la dépendance et de la vieillesse, en ces termes : «Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Et je me demande ce qu’est une société qui en est train de faire de ses vieux une priorité. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont des problèmes encore plus graves que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique.»

Certes, d’un point de vue purement politique et social, il serait irresponsable et injuste de ne pas se soucier du lendemain des plus jeunes. Mais, puisqu’il s’agit du bonheur de la personne humaine d’un point de vue philosophique, anthropologique et théologique, quelle société juste, quelle société de la liberté et de l’amour Comte-Sponville veut-il construire en excluant la faiblesse et la dépendance, en éloignant la question des personnes âgées des préoccupations sociétales ?

Question basique : quelle justice pour ces personnes à qui nous devons tous la vie et les richesses matérielles dont nous jouissons aujourd’hui ? Quelle place réelle pour la gratitude dans l’art de vivre heureux ? Quel enseignement vrai donner à ce jeune de banlieue au chômage pour l’aider à sortir de l’angoisse de la vie – et donc de la mort – quand on peut lire à peu près ceci entre les lignes : «Tu sais, mon enfant, ta vie commence quand tu vas à l’école et se termine à la retraite ; après cela, tu passes à la phase garage pour laisser la place à l’autre, qui a besoin de croquer sa part de gâteau. Tu comprends, la vie est fragile et courte, alors il faut la vivre avec intensité.» Non, l’ingratitude n’a jamais conduit au bonheur !

Cette vision matérialiste est inadéquate à la question du développement social et du bonheur humain, car il ne s’agit pas d’abord d’argent et de dette à rembourser, ni de renoncement altruiste de l’adulte à un certain bien matériel en faveur du jeune, mais il s’agit d’abord du juste rapport à l’être. L’acte de prendre soin de la personne âgée ou fragile, dans un rapprochement entre le jeune et le vieillard, le fort et le faible, n’est-il pas en soi une véritable éducation à l’art de vivre et une thérapie efficace à l’angoisse de la mort ? Lorsque le «fort» accompagne le faible, il comprend par cette expérience que l’on peut mourir paisiblement, et cette paix peut lui révéler que la mort n’est qu’un passage vers une autre vie qui n’a pas de terme… Cette expérience unique ne s’apprend dans aucun livre. C’est une éducation qui suppose l’apprentissage d’autres valeurs que l’unique bonheur matériel, et qui passe par l’expérience. Voir nos aînés partir avec dignité et paix est une immense justice rendue aux deux générations : nos aînés nous auront appris que la mort fait partie de la vie.

Non, nous ne pouvons pas honnêtement construire une société juste et rendre une personne humaine heureuse sans considérer l’intégralité la personne, depuis sa conception dans le sein maternel jusqu’à sa disparition aux yeux de ses semblables ! La contemplation humble de ce mystère intégral permet de se poser les bonnes questions sur le principe et la finalité de l’existence humaine. N’est-ce pas là ce à quoi nous donnent de réfléchir notre fragilité et nos limites face à la maladie et à la mort pendant cette phase ce confinement ? La vérité dans l’intelligence est nécessaire à la quête de justice et de bonheur.

Suzanne Lamartinière

 

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