L'art de la transmission
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«Ni Dieu, ni maître». La devise bien connue a retenti depuis plusieurs décennies bien au-delà du mouvement anarchiste, comme un slogan quasi universel revendiquant le refus de toute soumission à une autorité, qu’elle soit temporelle ou spirituelle. En sa brièveté efficace, elle saisit la tragédie de notre époque, en toutes ses composantes – y compris ecclésiales : la rupture de la transmission. Car la vérité ne peut se transmettre que par le lien, vital pour la formation d’une intelligence, entre un maître et un disciple, comme nous le rappelle Aline Lizotte.

L’histoire humaine est une chaîne de transmission. C’est une des propriétés de l’homme. L’animal ne transmet pas. La «nature» se charge de préserver l’espèce et ses comportements essentiels. Un chien domestiqué par l’homme ne transmettra pas à ses chiots la nouvelle manière de vivre qu’il a dû adopter pour habiter la maison de l’homme. Et sa progéniture ne cherchera pas à améliorer sa condition canine. Certes, il y a des «mutations», les virus «s’adaptent» aux conditions de la vie animale, surtout à celles par lesquelles l’homme essaie de les éliminer. Cette adaptation, souvent précaire, n’est pas une transmission.

Seul de tous les êtres intelligents et libres, l’homme est non seulement capable d’adaptation, mais aussi de transmission. Seul il est capable d’héritage et de donner à ceux qui le suivent une capacité meilleure… ou pire de vivre. Il est soit l’agent d’un progrès, soit le facteur d’une régression. L’histoire humaine montre que la transmission tend plutôt vers le progrès que vers la disparition. Après un nombre incalculable de luttes, de souffrances, d’échecs, l’homme arrive à être vainqueur du mal. Mais de quel mal est-il le vainqueur ? De la mort ? Nous savons bien que non ! Même s’il arrive à combattre, l’une après l’autre, les maladies qui menacent sa vie, il finit par mourir. Même si les sciences augmentent ses connaissances de l’univers, l’homme découvre qu’il est loin d’en être devenu le maître. Même si les découvertes des lois du comportement affectif psychologique et social tentent de lui montrer qu’il n’est pas aussi souverain de ses actes qu’il le pensait et qu’il faudrait s’en remettre aux conditionnement des groupes, il persiste à proclamer qu’il est libre. Libre, sans doute ! Mais est-il toujours responsable ? N’est-il pas devenu libre et irresponsable ? La transmission dont il a la propriété n’est-elle pas, trop souvent, un facteur de régression spirituelle et morale qui joue contre lui ?


Si l’homme a toujours besoin d’une transmission d’amour, est-il toujours capable et responsable d’une transmission de la vérité ?


Dans un monde où le progrès technique l’enivre de sa puissance, qu’est devenue la transmission de l’humain ? L’homme est distinct de l’animal non seulement parce qu’il peut assujettir avec un succès grandissant les conditions matérielles de l’univers, mais parce qu’il est capable de vérité et d’amour. Le besoin d’amour est tellement rivé à sa condition humaine qu’il ne peut continuellement transmettre la haine, la vengeance, la colère et qu’il recherche la paix. Il créé année après année des conditions de paix dans lesquelles il met ses espérances. Elles s’effritent les unes après les autres, entraînant avec elles désillusions, soupçons, dégout, abandon. Pourquoi ? Si l’homme a toujours besoin d’une transmission d’amour, est-il toujours capable et responsable d’une transmission de la vérité ? En a-t-il encore seulement le souci ? Et pourtant, «amour et vérité se rencontrent» (Ps 84/85, 11). Si l’un s’effrite, l’autre disparaît ! Si la splendeur de la vérité s’éteint, l’énergie de l’amour se dégrade. L’amour devient irresponsable. N’est-ce pas, en grande partie, les conditions sociales dans lesquelles nous vivons ? N’avons-nous pas presque complètement perdu les conditions d’une transmission de la vérité ?

Je suis la Vérité (Jn 14, 6)

Nous venons, il y a seulement une semaine (ce Vendredi saint) d’entendre la Passion selon saint Jean. Et peut-être, à nos oreilles, tintent encore les paroles de Jésus à Pilate qui lui demande : «Es-tu le roi des Juifs ?»

On voit bien ce qui tourmente Pilate : ce ne sont pas les accusations que les Juifs ont formulées en secret contre Jésus condamné parce qu’il s’est déclaré Fils de Dieu (cf. Mt 26, 64 ; Mc 14, 63-64, Lc 22, 31). Ayant conclu qu’il méritait la mort, il leur fallait ensuite arracher cette condamnation à Pilate. Aussi, tôt le matin, ils tinrent conseil avant de ligoter Jésus et de l’amener à Pilate (cf. Mc 15, 1). Et l’accusation toute trouvée ce fut de présenter Jésus à Pilate comme un révolutionnaire, en l’accusant «de mettre le trouble dans notre nation, d’empêcher de payer les impôts à César et se disant Christ-Roi.» (Lc 22, 2)

Le récit que fait Jean de l’accusation devant Pilate est d’une tenue hautement théologique. Jésus est devant le gouverneur, accusé de s’être «proclamé roi». C’est ce qui inquiète Pilate : est-il devant un usurpateur, un révolutionnaire qui veut déstabiliser le gouvernement de Rome ? Aussi commence-t-il l’interrogatoire par une accusation directe : «Tu es le roi des Juifs ?» Et Jésus, sans nier qu’il est roi, lui montre la qualité de son royaume «qui n’est pas de monde» (Jn 18, 16). Ceux qui le suivent ne sont pas des gens armés qui veulent renverser le pouvoir, mais des disciples. Pilate insiste : «Donc, tu es roi ?» Et Jésus de répondre fermement, sachant que ses paroles le condamneront définitivement : «Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui dit : “Qu’est-ce que la vérité ?” Et sur ce mot, il sortit de nouveau et alla vers les Juifs.» (Jn 18, 37-38)


Jésus vient de donner la marque du disciple : celui qui écoute sa voix et qui témoigne de la vérité.


Jésus vient de donner la marque du disciple : celui qui écoute sa voix et qui témoigne de la vérité. Et, par le fait même, son royaume n’est pas celui du pouvoir terrestre ; il n’est pas de ce monde, il est avec ceux qui veulent témoigner de la vérité. Lui-même, Jésus, est né (γεγεννημαι) «de la vierge Marie» et ne prétend à aucune filiation royale humaine de par sa naissance, mais il n’est venu en ce monde que pour accomplir cette œuvre (εις τουτο εληλυθα εις τον κοσμον1) : rendre témoignage à la vérité. Mais de quelle vérité s’agit-il ?

Pilate a une première réponse à sa question : Jésus n’est pas un révolutionnaire, il n’est pas une menace pour l’Empire. Mais Pilate n’est pas tranquille intérieurement. Il poursuit son enquête : qu’est-ce que la vérité ? Il a pourtant une première réponse : ceux qui sont nés de la vérité sont ceux qui écoutent la voix de Jésus et la reçoivent comme vérité. Pilate peut-il être de ceux-là ? Pour qu’il en soit, il faudrait qu’il écoute sa voix et la reçoive comme vérité ! Non qu’il ne cherche qu’à sauver Jésus d’une accusation qu’il sait fausse ! Il lui faut en vérité affirmer que Jésus est innocent et non seulement essayer de le soustraire à la jalousie des chefs juifs. Il le sait innocent, mais il est incapable de l’affirmer en vérité. Il sort du prétoire, et il perdra tout2.

Saint Thomas d’Aquin termine le commentaire de ce passage de l’évangile de Jean : la vérité, de sa nature, signifie la mesure de la chose à l’intelligence, car l’intelligence est comparée au réel de deux façons. D’une part elle est la mesure de ce qui existe et, d’autre part, elle est mesurée par le réel lui-même. L’intelligence qui mesure le réel est l’Intelligence divine ; l’intelligence humaine est celle qui est mesurée par le réel. La vérité dont Jésus est venu rendre témoignage est celle de l’Intelligence divine mesurant toute chose, afin que notre intelligence soit mesurée par ce réel et que nous soyons dans la vérité.


Si avec Jésus nous voulons être dans sa vérité, il ne faut pas accepter de compromissions avec le monde et ses œuvres mauvaises.


Autrement dit, Jésus, en tant que «Verbe incarné», est venu nous dire qui est Dieu, afin que nous le laissions mesurer notre intelligence et que nous entrions dans sa vérité3. Jésus nous dit bien qu’il est LA VÉRITE parce qu’il est le seul à nous dire qui est Dieu. Cela ne l’empêchera pas de dire : «le monde me hait, parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises» (Jn 7, 7). Autrement dit, si avec Jésus nous voulons être dans sa vérité, il ne faut pas faire comme Pilate : nous devons être totalement et absolument dans la vérité de Dieu et ne pas accepter de compromissions avec le monde et ses œuvres mauvaises. Mais ne soyons pas surpris que le monde nous haïsse !

Les conditions de la transmission de la vérité

Les dernières paroles du Christ à ses apôtres avant de retourner au Père dans la gloire de la Résurrection nous mettent face aux conditions de la transmission de l’enseignement de Jésus : «Allez-donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles» (Mt 28, 20). La condition de la transmission de la vérité est de devenir disciples. Cette mission donnée par le Christ, les apôtres l’ont reçue avec la force de l’Esprit Saint qui «leur enseignera tout et leur rappellera tout ce que le Christ leur avait dit» (Jn 14, 26). Elle dessinait les conditions de la transmission de la foi : un chef visible, Pierre, un collège apostolique, la vie sacramentelle inaugurée par le baptême, le mémorial de son Sacrifice suprême, l’Eucharistie, le pardon des péchés, l’onction des malades, la pérennité de son sacerdoce, le sacrement de l’ordre et l’enseignement qui assurait et développait la vérité totale donnée par Jésus dans son ministère apostolique.

Les premières communautés chrétiennes se formèrent autour des «autorités» qui avaient été les témoins de la vie de Jésus, qui avaient mangé et bu en sa présence, qui l’avaient vu vivre son enseignement, sa passion, sa mort sa résurrection. Puis sont apparues les premières communautés locales : Jérusalem, puis Antioche, puis Rome, puis Alexandrie. Il y eut Paul, le grand converti de Damas, et l’expansion de son activité apostolique dans le pourtour de la Méditerranée Il y eut la première chaire de Pierre à Rome, qui devint l’épicentre de la transmission de la foi. Et elle l’est toujours.

Cette transmission de la foi reposait sur deux fidélités : l’enseignement de la vérité donnée par l’Évangile, qui est au fondement de la relation maître-disciple, et le gouvernement de la vie sacramentelle, qui est la vie même de l’Église et qui dépend du sacrement de l’ordre dans ses trois degrés : diaconal, presbytéral et épiscopal. Ainsi étaient unies inséparablement dans le témoignage de Jésus Christ l’Amour et la Vérité. Les deux témoignent du Christ ! Les séparer détruit ce témoignage éternel que l’Église a comme mission d’honorer, par toute la terre, jusqu’à ce que son Seigneur revienne, comme il l’a promis. Et l’Église a tenu bon, malgré les persécutions, malgré les hérésies, malgré les schismes, malgré les péchés des chrétiens et de leurs chefs temporels et religieux, malgré les guerres, malgré les épidémies, malgré l’infidélité des renégats, malgré les faiblesses de ses enfants, malgré la haine du monde et de ses œuvres mauvaises. L’Église a tenu bon, car le Christ l’a promis : «Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles».

La relation maître disciple

La relation maître-disciple est au centre de la transmission de la vérité. Si cette relation n’existe pas, il n’y a pas de transmission de la vérité et, si la vérité n’est pas transmise, il n’y a pas d’amour ! La vérité ne peut pas être remplacée par l’amour. S’il n’y a pas de vérité, l’amour non seulement faiblit, mais surtout devient caricature. L’Église, disait Jean XXIII, est Mater et Magistra, c’est-à-dire Amour et Vérité.


La relation maître-disciple se trouve partout où l’on enseigne non seulement la foi, mais toute matière qui a une certaine connexion avec la foi.


La relation maître-disciple ne se trouve pas qu’en face de l’autorité magistérielle de l’Église ; elle se trouve partout – ou devrait se trouver partout – où l’on enseigne non seulement la foi, mais toute matière qui a une certaine connexion avec la foi. Elle ne se trouve pas qu’en théologie ; elle devrait se trouver en philosophie et dans les sciences dites «humaines», dans la mesure où ces sciences abordent, soit en psychologie, soit en sociologie, les domaines du savoir qui touchent à l’intégralité de la personne humaine.

Au tout début de son encyclique Fides et ratio, Jean-Paul II écrit :

L’Église n’est pas étrangère à ce parcours de recherche, et elle ne peut l’être. Depuis que, dans le Mystère pascal, elle a reçu le don de la vérité ultime sur la vie de l’homme, elle est partie en pèlerinage sur les routes du monde pour annoncer que Jésus Christ est «le Chemin, la Vérité et la Vie» (Jn 14, 6). Parmi les divers services qu’elle doit offrir à l’humanité, il y en a un qui engage sa responsabilité d’une manière tout à fait particulière : c’est la diaconie de la vérité. D’une part, cette mission fait participer la communauté des croyants à l’effort commun que l’humanité accomplit pour atteindre la vérité et, d’autre part, elle l’oblige à prendre en charge l’annonce des certitudes acquises, tout en sachant que toute vérité atteinte n’est jamais qu’une étape vers la pleine vérité qui se manifestera dans la révélation ultime de Dieu : «Nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu» (1Co 13, 12)4.

C’était le principe des universités catholiques, et c’est dans ces universités que sont apparus les grands maîtres qui ont solidifié une pensée conforme à la vérité, en y intégrant les éléments venus des penseurs grecs, orientaux, latins et arabes. Qui, aujourd’hui, peut arriver à la cheville d’un Origène, d’un Grégoire de Nysse, d’un Jean Chrysostome, d’un Jean Damascène, d’un Maxime le Confesseur, d’un Augustin d’Hippone, d’un Albert Le Grand, d’un Thomas d’Aquin, d’un Bonaventure ?

La relation maître-disciple ne se trouve pas que chez ces Pères de l’Église et chez les plus grands docteurs. Elle devrait se trouver chez tous ceux qui ont reçu de l’Église la charge d’enseigner, que ce soit dans une de ses universités ou dans un institut que, directement ou indirectement, elle reconnaît comme lieu de formation. Aucun enseignant ne devrait mépriser le respect de la vérité, qui est l’un des aspects de la transmission du message du Christ confié à l’Église, dont il est le seul fondateur.

Qu’est-ce qu’un maître ?

Mais quels sont les composantes de la relation maître-disciple ? Qu’est qu’un maître ? Qu’est-ce qu’un disciple ? Procédons d’abord par la négative. Un maître n’est pas une icône que l’on encense, une personne que l’on pommade, un intouchable que l’on case dans un musée. Ce n’est pas non plus uniquement un docteur es (quelque chose), ni une vedette qui crée un club de fans, ni une autorité que l’on consulte dans des cas difficiles. Le maître n’est pas maître uniquement par sa compétence, il n’est pas un spécialiste sollicité pour une émission de TV.


Le maître est donc celui qui conduit «comme par la main» l’intelligence du disciple vers la contemplation de la vérité.


Un maître ne se «s’auto-nomme» pas. Il est maître parce qu’il a reçu la charge d’être le témoin de la vérité de Dieu. Et il se sait redevable de cette autorité devant le Seigneur de vérité. Or, la vérité de Dieu n’est pas uniquement la vérité de la foi ; c’est tout le réel, en tant que ce réel a l’Intelligence divine comme mesure et que c’est par cette mesure que l’intelligence humaine entre dans la vérité. Le maître est donc celui qui conduit «comme par la main5» (manuductio) l’intelligence du disciple vers la contemplation de la vérité, celle qui nourrit son intelligence et la rend vraie.

Le maître doit s’adapter au disciple ; ce n’est pas le disciple qui s’adapte au maître. Le maître n’est pas le professeur que l’on applaudit, et que l’on applaudit d’autant plus fortement que l’on n’a rien compris aux mots avec lesquels il prétend enseigner. On applaudit le virtuose, on n’applaudit pas le maître. Saint Thomas a une très belle analogie de l’action du maître vis-à-vis du disciple lorsqu’il montre comment l’ange supérieur «illumine6», c’est-à-dire manifeste la vérité à un ange qui lui est inférieur, comment il rend ses propres intellections abordables à une intelligence qui est moins forte que la sienne.

Si l’ange supérieur fait cela, lui dont l’intelligence est spécifiquement différente de celle de l’ange inférieur, c’est qu’il n’est pas imbu de sa supériorité. Cela devrait se retrouver chez le maître vis-à-vis du disciple, où les différences entre les deux intelligences ne sont tout de même pas de nature spécifique ! C’est ici que le maître doit «conduire par la main» l’intelligence du disciple, c’est-à-dire agir de telle sorte que ce que l’intelligence du disciple comprend lui permette d’aller plus loin par sa propre force qui, même encore chancelante, est la sienne et lui permet de goûter les premières joies intellectuelles si belles et si touchantes dans leur expression.

Par contre, le maître doit être très ferme et très exigeant à l’égard de la vérité. Il ne peut, sous prétexte de liberté, laisser l’intelligence du disciple se tromper ou s’inscrire dans le mensonge. Il doit repousser toute erreur, surtout celles sur les vérités fondamentales, qui sont, à titre de principe, si funestes à l’intelligence. Les petites erreurs de principe conduisent à de graves déviations dans les conclusions.
Le maître doit aimer le disciple, et non pas s’aimer dans le disciple. Le disciple n’est pas son admirateur. Au contraire, le maître doit, au point de départ, orienter l’admiration du disciple vers l’admiration de la vérité et même vers les vérités les plus hautes et les plus exigeantes. Et pour cela, le maître doit «châtier» fermement l’acédie, la paresse intellectuelle et spirituelle.

Si le maître est tel, la transmission est assurée. Le disciple ne reçoit pas la vérité qu’enseigne le maître par procuration, par «obligation» ou par une autorité extrinsèque, par un pouvoir extérieur étranger à cette relation. Aucune puissance d’argent ou de prestige politique ne rendra le disciple disciple ni le maître maître. On n’impose pas cette relation ; elle se vit naturellement. Les régimes despotiques le savent, même s’ils ne veulent pas le reconnaître ! La violence ne s’invite pas dans une relation de maître à disciple. Si l’on veut supprimer cette vraie relation, on emprisonne le maître ou, plus simplement, on le tue. Et, pour autant, on s’illusionne. Même mort, le véritable maître demeure ! On a crucifié Jésus Christ, mais sa doctrine demeure. On a arraché la langue de Maxime le Confesseur, mais sa gloire rayonne encore. Saint Thomas a été condamné par l’évêque de Paris, Étienne Tempier, mais on n’a pas tué son rayonnement. Et sic de aliis !

Qui est le disciple ?

Le disciple n’est pas celui qui lèche la chaire du maître. Il n’est ni le chouchou, ni le favori du maître. Le maître peut avoir un «disciple bien-aimé», mais c’est parce que ce disciple est un vrai disciple. Le disciple n’a aucune ambition vis-à-vis du maître ; il ne le flatte pas pour le remplacer ; il ne se pose pas en successeur.

Il est remarquable de voir que Thomas d’Aquin nomme toujours Albert le Grand le «Magister», même si son œuvre personnelle a dépassé, dit-on, celle du maître. D’ailleurs, ce n’est pas vrai, le disciple vraiment disciple ne «dépasse pas» le maître. Car, sans le maître, il n’aurait jamais pu que balbutier ce qu’avec le maître il a commencé d’apprendre. Le disciple continue l’œuvre du maître, mais pas en répétant le maître ; il n’est ni un répétiteur, ni un magnétophone humain.


Le disciple est celui qui apprend du maître à voir la vérité comme l’aurore qui se lève et qui, peu à peu, devient lumière.


Le disciple est celui qui apprend du maître l’amour efficace et énergique de la vérité ; il apprend de cet homme, de cette femme, à voir la vérité comme l’aurore qui se lève et qui, peu à peu, devient lumière. Il ouvre peu à peu son intelligence à la vérité, qui lui apparaît facile à comprendre au point de départ, le séduit ou même le fascine, mais qui, peu à peu, va se brouiller dans son intelligence. Les questions surgissent, les objections s’emmêlent, les réponses deviennent insatisfaisantes, le maître n’a pas toutes les solutions. Ou il laisse travailler son disciple ! Mais la main du maître reste ferme. Non, ce n’est pas cela ! Ou peut-être bien, mais comment ?

Le doute est essentiel à l’acquisition de la vérité. Oui, mais comment sortir du doute ? Comment ne pas tomber dans le soupçon, qui est l’installation dans la lâcheté. Il faudra encore travailler, réfléchir, acquérir non uniquement le savoir, mais prendre le bon chemin pour arriver au but. Le travail est long, difficile, ardu. Le maître connaît le bon chemin, il sait où sont les pièges et les traquenards ; il marche devant le disciple, mais il voit le but, la vérité qui apparaît encore lointaine, la vérité, dont il sait qu’un jour, elle se dévoilera. Il est le maître ; le disciple n’est que le disciple. Mais, peu à peu, sa marche s’affermit, la peur cède à l’espérance, l’amour l’emporte : un jour il verra !

Le disciple a acquis la vérité propre au disciple. Il devient certain du chemin qui y mène, même s’il n’a pas encore toutes les conclusions. Il ne bronchera pas devant l’erreur ; il ne se laissera pas séduire par les sirènes des fausses certitudes. Il est ferme dans sa quête de vérité. Il a acquis un jugement de vérité sur la route à suivre : il marche d’un bon pas. Il parviendra au terme. Le maître a peut-être vieilli, il a remplacé la science par la sagesse. Il voit les choses de plus haut. Il est près de son Dieu ! Bienheureux ce maître, et heureux ce disciple !

Ces choses seraient si belles si elles étaient vécues ! Mais où peut-on trouver cette vraie relation de maître à disciple. Même l’Église n’est plus considérée comme maîtresse de vérité. On se presse de sortir de sa tutelle ! On veut vite être son propre maître, transmettre alors que l’on n’a encore rien appris, guider alors que l’on ne connaît pas la route ! L’efficacité prend la place de la vérité. Le faux remplace le vrai. Peu importe, pourvu que ça marche ! On ne marche plus que sur un pied, on s’en fiche, on avance. Et même, on n’a plus de pied, et on se traîne à quatre pattes. Mais l’on se traîne, et l’on se prétend être un homme libre !

On oublie une petite chose : c’est la vérité qui rend libre ! (Jn 8, 32). Et la vérité n’est donnée que dans la transmission du maître au disciple. Cette relation, on n’en veut pas. Et la liberté que son rejet suppose n’est qu’un esclavage aveuglant.

Il faut prier Dieu de nous donner de vrais maîtres, de leur laisser le temps de former de vrais disciples. Mais Dieu ne nous en donnera pas si l’on se plaît à tuer tout maître et si l’on l’enferme dans les tombeaux de l’efficacité.

Aline Lizotte

 


1 – Le mot grec εληλυθα ne signifie pas seulement se déplacer d’un endroit à un autre, mais venir en mission, venir accomplir une tâche difficile.

2 – Voir Raymond Brown, The Gospel according John, XII-XXI, The anchor Bible, vol 2, pp. 867-869.

3Saint Thomas d’Aquin, Super Evangelium S. Joannis lectura, cap. XVIII, lec. 6, n°. 2365.

4Jean-Paul II, Fides et Ratio, n° 2.

5Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, qu. 117, a 1.

6Ibid., qu. 106, a 1.

 

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