Le meilleur des mondes et le vrai amour
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Dans les villes et les campagnes endormies pour cause de coronavirus, les hommes se prennent à rêver… C’est l’«après» qui occupe leur présent, un «après» que chacun modèle sur ses attentes, dans l’espérance d’un monde meilleur à venir. Ne devraient-ils pas plutôt bâtir ensemble, ici et maintenant, au jour le jour, la civilisation de l’Amour ?

Jamais un événement n’avait mis, en même temps, au repos trois milliards d’hommes. Ni les guerres les plus meurtrières, ni les catastrophes les plus cataclysmiques, ni les épidémies les plus mortelles, ni les crises économiques les plus sévères n’étaient parvenues à mettre au chômage la moitié de l’humanité. Aucun dictateur n’était jamais parvenu à confiner jour et nuit toute une population pendant plus d’un mois. Aucun État policier n’avait jusqu’ici imaginé avoir le droit de pister chaque citoyen, de l’identifier, de le surveiller pour le contrôler à distance. Jamais non plus aucun chef d’État, pour sauver un quantum très relatif1 de personnes âgées, n’avait pris le risque de ruiner l’économie de son pays avec toutes les conséquences politiques, sociales et sanitaires que cela peut avoir.

C’est fait, et à l’échelle planétaire de surcroît. Une concaténation d’événements et de décisions inimaginables jusqu’ici ont rendu possible ce qui ne semblait envisageable que dans les films catastrophes. La Chine a donné l’exemple en janvier. Sur son milliard cinq millions d’habitants, elle a confiné une province de 50 millions de personnes et une ville hightech du volume de Paris. Avec une radicalité impressionnante, sur les cinq continents, tous les pays ou presque, à commencer par l’Italie le 10 mars, lui ont emboîté le pas.

Rapidement, la vérité est apparue : ni les scientifiques, ni les médecins, ni les politiques ne maîtrisaient la situation. Ce sont les événements qui ont pris le pas sur la décision des hommes. Depuis, et semble-t-il pour un moment encore, ils déroulent leur logique hors de tout contrôle. Jour après jour, le «body count» diffusé en boucle sur les chaînes d’infos entretient la psychose collective. De mémoire d’hommes, jamais demain n’a semblé aussi incertain. Dans les démocraties individualistes et sophistiquées, le mythe du progrès et le sentiment de fausse sécurité en a pris un coup. Quant aux populations les plus précaires, elles risquent une fois de plus d’être emportées les premières par la maladie, la misère et les troubles sociaux qui en résulteront.

Spes contra spem

Pourtant, et c’est une caractéristique du cœur de l’homme dans les grands moments de détresse, certains se mettent à rêver d’un monde meilleur. Chacun voyant midi à sa porte accueille la leçon du coronavirus à sa manière et spécule sur le monde de demain. Les écologistes espèrent que l’épidémie va nous apprendre à respecter la nature, les mondialistes comptent bien qu’elle permettra de mettre en place la gouvernance mondiale qui fait défaut. Les souverainistes caressent l’espoir que l’on reviendra sur les effets pervers de la mondialisation et pronostiquent le grand retour des États nations. Les libéraux prévoient un monde encore plus performant, les anticapitalistes la fin de l’austérité et des inégalités. Et enfin, les vertueux de toutes sortent rêvent d’un monde débarrassé de tous les péchés des autres, à défaut des leurs !

Ainsi va l’homme. La souffrance, quand elle ne le détruit pas, ravive en lui la «petite fille espérance» que chante Péguy. Et il est vrai que, depuis la nuit des temps, quels que soient les drames, la vie a toujours été plus forte que la mort. Alors, demain, le monde sera-t-il meilleur ?

forme subtile et récurrente de millénarisme nous incline naturellement à le croire. Hélas !, l’Histoire nous apprend que les catastrophes et les souffrances ne réparent pas ce qu’elles détruisent. Certes, des cendres renaît toujours la vie. Mais sur quels critères affirmer que cette vie sera meilleure ? Après les deux guerres mondiales, le monde a-t-il été plus juste, moins cruel, plus en paix ? Et que dire des grandes invasions ou des années qui ont suivi la fin de la grande peste et la guerre de cent ans ? La vie était-elle meilleure au siècle de la Renaissance et aux temps des guerres de religions qu’à ceux des cathédrales et des croisades ?

Faut-il donc se contenter avec fatalisme de dire avec Leibnitz que n’a jamais existé que le «meilleur des mondes possibles» et, d’ailleurs, que pouvons-nous espérer de «meilleur», et qui va le décider ?

Un printemps de l’amour

Jean-Paul II appelait de ses vœux une «civilisation de l’Amour». Ses prédécesseurs prophétisaient un printemps de l’Amour. Mais cette «civilisation» n’est pas un monde meilleur pour demain. Elle échappe au principe de raison qui veut expliquer chaque effet par une cause connue. Elle est plus invisible et bien plus puissante que tous les ravages du coronavirus. Elle est ici et maintenant, dans le dévouement des soignants, dans le courage d’une caissière de supermarché, dans le geste de ce jeune qui ravitaille une personne âgée, dans la tristesse du fils qui perd sa mère, dans le désespoir de l’enfant battu par son père qui n’en peut plus d’être confiné dans 19 mètres carrés, dans ce prêtre qui se rend au chevet d’un mourant malgré les consignes, dans les veilles de ce maire qui se bat pour ses administrés, dans l’humilité des chercheurs, dans l’abnégation des responsables politiques à qui , de toute manière, on reprochera de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

La civilisation de l’Amour est dans le monde qui reste debout et qui se bat pour la vie aujourd’hui et demain, pour toujours.

Thierry Boutet

Photo : Alexander Raths / Shutterstock


1 – Les chances de mourir dans l’année à partir de 70 ans sont de 2 % et augmentent régulièrement jusqu’à 35 % vers 85 ans. La létalité du Coronavirus dans cette population est de 2 % pour les plus jeunes jusqu’à près de 15 % pour les plus de 80 ans. Confinement ou pas, à moins d’un vaccin efficace, 60 % de la population devra être infectée dans les prochains mois ou les prochaines années pour que l’immunité collective joue son rôle. D’un point de vue démographique, cette épidémie qui épargne en grande partie les plus jeunes pourrait ne pas être significative.

 

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