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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Cardinal Pell : sa liberté ne met pas fin à sa persécution

Après 405 jours d’emprisonnement, le cardinal George Pell a passé sa première Pâque d’homme libre au séminaire du Bon Pasteur à Homebush, dans la banlieue ouest de Sydney, où il avait déjà séjourné après son retour en Australie pour affronter l’odyssée judiciaire qui vient de se terminer par son acquittement. Il peut célébrer à nouveau la Sainte Messe, à un moment où tant de fidèles à travers le monde sont privés de la possibilité d’y participer personnellement et peuvent mesurer la souffrance ressentie par ce prélat détenu à l’isolement suite à trois condamnations injustifiées et empêché de pouvoir célébrer pendant plus d’un an.

La première pensée publique du cardinal a été pour l’Italie : le 12 avril, dans un message vidéo en italien, il dit avoir beaucoup réfléchi à ce qui se passait dans son «pays d’adoption» pendant sa période de détention. Il a eu des paroles touchantes pour les morts causées par l’épidémie et a invité les vivants à puiser «une force et un réconfort nouveaux dans le Seigneur ressuscité», car il «est proche de tous ceux qui souffrent, de ceux qui ont été faussement accusés, et en particulier de ceux qui sont seuls» : «Appuyez-vous sur lui. Approchez-vous de lui. Pour le Seigneur, il n’existe pas de distanciation sociale».

Le cardinal George Pell

La veille, le 11 avril, le cardinal avait accordé une longue interview (diffusée le 14 avril) exclusive à Andrew Bolt, journaliste de Sky News Australia, une chaîne de télévision câblée de tendance conservatrice. Bolt, qui dès le début de l’entretien, a réaffirmé qu’il n’avait jamais été l’ami de son interlocuteur, mais qu’il avait agi dans l’intérêt de la vérité et de la justice, fut l’un de ses soutiens les plus actifs de l’innocence du prélat. Il a mené des enquêtes qui ont contribué à faire la lumière dans l’opinion publique internationale sur les nombreuses failles du système judiciaire australien, système dont de nombreux commentateurs soulèvent la question de sa fiabilité au vu de l’injustice flagrante dont le cardinal a été victime. Comme l’a dit celui-ci en réponse au premier gardien de prison qu’il a rencontré après l’annonce de son acquittement, le verdict de la Haute Cour «n’était pas un miracle, mais seulement la justice».

Visiblement affaibli, mais combatif, le cardinal Pell a regretté avoir été le «bouc émissaire» des «terribles crimes» de pédocriminalité commis dans un cadre ecclésial, un véritable «cancer» selon ses propres termes. Il estime «honteux» que de tels crimes aient pu être commis et que la réponse de l’institution ecclésiale ait été «si inadéquate pendant si longtemps», mais il rappelle avoir lui-même combattu «très tôt» ces abus, avec la «réponse de Melbourne» en 1996, quelques mois après son installation comme archevêque de ce diocèse.

Mgr Pell a avoué à Bolt que le «moment le plus bas» de son expérience judiciaire a été le rejet de son appel par la Cour d’appel de Victoria, une nouvelle qu’il avait reçue avec incrédulité. Lors de sa condamnation en première instance (qualifiée par lui de «mystère»), il a affirmé avoir dû «se contrôler» pour encaisser ce «coup dur». Il avait été très en colère contre la façon dont le procureur Mark Gibson avait traité deux témoins, au point qu’il avait dû se forcer à garder le silence pour ne pas répondre de façon impitoyable au magistrat.

Le cardinal s’est montré perplexe sur une tendance dominante du système judiciaire australien : «Les victimes devraient être acceptées comme crédibles, mais ce qui doit être établi, c’est qu’elles sont des victimes», car rejeter la faute «sur la seule accusation est un signe d’incivilité. Ces choses doivent être vérifiées avec respect», a-t-il dit.

Sur les scandales de pédophilie dans l’Église, Mgr Pell a exprimé sa sympathie pour les victimes des abus et a déclaré qu’il ressentait de la honte pour le comportement des prêtres violeurs, mais qu’il voulait aussi revendiquer son travail d’archevêque de Melbourne pour éradiquer ce fléau «quand ce n’était ni facile, ni à la mode» : «J’ai travaillé dur, a-t-il déclaré, pour mettre en place quelque chose –qui ne soit pas dirigé par des clercs – qui donnerait une certaine protection et une réparation à ces personnes, et j’ai constamment travaillé à cela depuis au moins le milieu des années 90».

Le pardon du cardinal Pell à son accusateur – dont il se demande «s’il n’a pas été utilisé» – ne doit pas se transformer en un coup d’éponge effaçant les fautes commises par cet appareil judiciaire dont les dysfonctionnements ont fait perdre sa liberté à un homme innocent pendant plus d’un an. De nombreux appels en ce sens sont d’ailleurs lancés ces jours-ci par des signatures prestigieuses. Celle par exemple de la journaliste Miranda Devine qui, le jour de la condamnation en première instance, fut victime d’une très violente campagne de haine sur les médias sociaux parce qu’elle n’avait pas voulu renier son soutien à la cause d’un innocent.

Dans ses réponses à Bolt, le cardinal Pell – surnommé «Ranger» pendant sa période romaine en raison de son peu de tendance à la diplomatie – s’est montré à la hauteur de sa réputation, ne se dérobant à aucune question, qu’il s’agisse de la «guerre culturelle» contre les catholiques dont il a été victime, de ses convictions de «conservatisme social», du lien entre son incarcération et les réformes financières qu’il a entamées et de ses relations avec le pape François.

Pour définir ce qui est arrivé au cardinal, Bolt a employé le mot de «persécution», une persécution dans laquelle, selon Pell lui-même, sa foi et son orientation culturelle auraient joué un rôle important : «Beaucoup de gens n’aiment pas mes opinions parce que je suis un conservateur social», a-t-il dit, ajoutant que «beaucoup de gens n’aiment pas les chrétiens qui enseignent ce que dit le christianisme, en particulier sur la vie, la famille et d’autres questions analogues». Selon lui, «il y a une tentative systématique d’éliminer les racines juridiques judéo-chrétiennes, avec les exemples de mariage, de vie, de genre et de sexe qui leur sont opposés ; malheureusement, il y a peu de discussions rationnelles et un rôle excessif de l’homme». Ceux qui s’opposent à ce projet deviennent victimes «d’abus et d’intimidation», et cela «n’est pas bon pour la démocratie», a-t-il affirmé.

Son départ du Vatican en 2017 pour se défendre contre les accusations portées contre lui dans son pays a laissé à mi-chemin les réformes économiques entamées alors qu’il était préfet du Secrétariat économique. En réponse à une question de Bolt sur ce sujet, Pell a déclaré : «La plupart des hauts fonctionnaires de Rome en faveur de la réforme» croient «qu’il y a un lien entre ce qui lui est arrivé et le projet de réforme financière, bien qu’il n’y ait pas de preuve pour confirmer ce soupçon.» Interrogé sur le niveau de la corruption financière dans la hiérarchie, Pell a répondu : «Qui sait ? C’est un peu comme [l’anti-catholicisme] dans l’État de Victoria : vous ne savez pas exactement où la veine passe, quelle est son épaisseur et sa largeur, et jusqu’où elle va».

Concernant ses relations avec le pape, dont «il n’est pas proche» (ses «opinions théologiques ne sont pas exactement en accord avec celles de François», reconnaît-il), lorsque Bolt lui a demandé s’il se sentait abandonné par lui, Pell a dit qu’il s’est senti «absolument» soutenu par François. Pell a rappelé que le pape avait voulu qu’il soit au C9 pour l’aider dans le programme de réforme de la Curie : «Je pense qu’il apprécie mon honnêteté et peut-être le fait que je lui dise ces choses que les autres n’ont pas le courage de lui dire, et je pense qu’il me respecte pour cela». Il a confirmé qu’il y a des personnes corrompues au Vatican, mais il a précisé que François et le secrétaire d’État Pietro Parolin n’appartiennent pas à cette catégorie. Il a également révélé que l’Église n’avait pas contribué à ses frais juridiques (les avocats estiment que son procès et son appel ont coûté des millions de dollars), mais qu’il avait puisé dans ses propres économies de retraite et avait bénéficié de l’aide financière et morale de «beaucoup de gens très généreux» convaincus de son innocence : «Je ne me suis jamais senti abandonné, j’ai reçu quelque chose comme 4 000 lettres, et je regrette profondément que ma famille et mes amis les plus proches aient dû affronter tout cela. Mais j’ai eu un immense soutien».

Malgré le jugement de la Haute Cour de Victoria, Mgr Pell risque d’avoir encore à faire face à plusieurs procès civils de la part de victimes d’abus présumés et de leurs familles. Le père de l’une des victimes présumées (et depuis décédée) dans l’affaire pénale veut en effet poursuivre une action : «Nous continuerons à poursuivre une action civile au nom de notre client malgré la décision de la Haute Cour aujourd’hui. Il a énormément souffert et maintient que George Pell était responsable de la soudaine spirale descendante de son fils après qu’il a abusé de son fils comme jeune enfant de chœur», a déclaré son avocate, le 7 avril. En plus de ces poursuites civiles en Australie, Mgr Pell pourrait encore devoir faire face à une procédure canonique à Rome, supervisée par la Congrégation pour la doctrine de la foi.

En attendant, la persécution contre lui continue. Des menaces de mort ont été proférées à son encontre. Juste avant que l’interview avec Bolt ne soit diffusée sur Sky News, les chaînes de télévision australiennes ont montré des images de l’arrivée de la police près du séminaire où il réside. La nouvelle s’est rapidement répandue que c’était lié à l’ouverture d’une nouvelle enquête contre lui pour de nouvelles accusations d’un autre plaignant. Nouvelle démentie ensuite par une déclaration officielle de la police de Nouvelle-Galles du Sud : les policiers seraient entrés au séminaire pour discuter de mesures de sécurité suite à un appel du directeur, inquiet de la prolifération des menaces de mort contre le cardinal. La situation n’est pas des plus rassurantes pour ce dernier : le Herald Sun, le journal qui avait lancé l’affaire en 2015, vient de titrer qu’il y aurait de nouvelles accusations contre lui pour des événements qui auraient eu lieu dans les années 1970 et sur lesquels la police de Victoria continuerait d’enquêter.

Mgr Pell a confié à Bolt que son avenir devrait être maintenant à Sydney. Mais, dans le climat de haine qui régnait ces jours derniers, on peut se demander si l’Australie est un endroit sûr pour lui… Pendant son séjour en prison, le prélat a beaucoup écrit. Ce qui a été rebaptisé «l’affaire Dreyfus australienne» pourrait bientôt se retrouver consignée et éclairée sous un nouveau jour dans un livre signé de sa main…

Rédaction SRP

Source : First Things, Catholic News Agency, Catholic News Service, Nuova Bussola Quotidiana

 

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