Les disciples qui s'enfuirent
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«Alors les disciples l’abandonnèrent tous, et ils prirent la fuite.» (Mt 26, 56) «Et, l’abandonnant, ils prirent tous la fuite.» (Mc 14, 50) Les évangélistes Matthieu et Marc terminent ainsi le récit de l’agonie de Jésus au mont des Oliviers. C’est l’ultime combat du Christ. Il en sort victorieux, mais il est non seulement seul, il est LE SEUL. Contempler cette solitude abyssale de Jésus nous fait entrer dans le mystère de son obéissance au Père.

La Passion du Christ commence le jeudi, au moment de la dernière Cène. Judas a décidé de le livrer ; il s’est rendu «auprès des grands-prêtres et leur dit : que voulez-vous me donner, et moi je vous le livrerai ?» (Mt, 26, 15) «Judas Iscarioth, l’un des Douze, s’en alla auprès des grands-prêtres pour le leur livrer.» (Mc 14, 10) «Or Satan entra dans Judas, appelé Iscarioth, qui était du nombre des Douze. Il s’en alla conférer avec les grands-prêtres et les chefs des gardes sur le moyen de le livrer.» (Lc 22, 5-7) «Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait mis au cœur de Judas Iscarioth, fils de Simon, le dessein de le livrer» (Jn 13, 2).

On est aux alentours des Azymes, la grande fête juive qui rappelle la délivrance des Hébreux de la domination des pharaons, la nuit où ils sortirent d’Égypte pour entrer dans le pays promis par Yahvé. Les Douze ont reçu l’ordre de Jésus de préparer la pâque. Ils vont se réunir le lendemain pour ce repas commémoratif de leur libération. Judas y assistera, mais Satan a déjà mis en son cœur le dessein de livrer Jésus. Le combat est déjà là, celui de Jésus face à la tentation.

Tandis qu’il est à table avec les Douze, Jésus leur dit : «En vérité, je vous le dis, l’un d’entre vous me livrera. Fort attristé, ils se mirent chacun à lui dire : serait-ce moi, Seigneur ?» (Mt 26, 20-21) «Un qui mange avec moi me trahira.» (Mc 14, 18) «Cependant, voici que la main de celui qui me livre est avec moi sur la table.» (Lc 22, 21) «Jésus fut troublé en son esprit, et il attesta : en vérité, en vérité, l’un de vous me trahira.» (Jn 13, 21)

Cette annonce péremptoire de Jésus «en vérité, en vérité» jette le trouble dans l’esprit des disciples. Qui est-ce ? Est-ce que ce serait moi ? Seul Matthieu ajoute une terrible prédiction : «Malheur à cet homme-là par qui le Fils de l’Homme est livré.» (26, 26)

Après le chant des psaumes, ils partent pour le mont des Oliviers. Chemin faisant, Jésus leur prédit : «Vous tous, vous allez succomber à cause de moi cette nuit-même. Il est écrit en effet : je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées.» (Mt 26, 31) Cette prédiction rencontre la protestation de Pierre : je ne succomberai jamais, jamais je ne te renierai. Et les disciples s’accrochent à cette affirmation. Marc nous transmet la réponse de Jésus : «En vérité, je te le dis, toi aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois.» (Mc 14, 20).

Jésus sait où il va

Par trois fois, le Christ a annoncé sa passion. Une première fois, après la profession de foi de Pierre et la proclamation de sa primauté (Mt 16, 21-23 ; Mc 8, 31-33 ; Lc 9, 22), une deuxième fois lorsqu’il est en route pour la Galilée (Mt 17, 22-23 ; Mc 9, 32-33 ; Lc 9, 44-45), et une troisième fois quand il est en route pour Jérusalem (Mt 20, 17-19 ; Mc 10, 32-34 ; Lc 18, 31-33). Il l’a annoncée avec suffisamment de détails, connaissant d’ailleurs la façon dont les séditieux sont traités sous la férule de l’occupation romaine. Mais les apôtres n’ont pas voulu y croire, d’autant plus que ces annonces ont été suivies d’une promesse de résurrection. Cette promesse effaçait, à leurs yeux, la vérité de l’annonce de la crucifixion et de tout ce qui l’accompagnait. A-t-on jamais vu quelqu’un ressusciter ?


Les apôtres n’ont pas voulu y croire, d’autant plus que ces annonces ont été suivies d’une promesse de résurrection.


Cette fois-ci, ce n’est plus une annonce. Jésus n’est pas encore aux mains de ceux auxquels Judas va le livrer, mais on s’y achemine. Judas sait que le Maître ira dans ce jardin bien connu de lui, ce jardin auquel on accède par un petit chemin et qui surplombe le Temple. Jésus marche devant. Ses disciples le suivent, troublés, inquiets, angoissés. Il arrive à ce lopin de terre au fond duquel se trouve un vieux puits.

Prenant avec lui trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, Jésus s’éloigne d’eux d’un jet de pierre. Il commence à ressentir «effroi et angoisse» (Mc 14, 33-34) et dit : «Mon âme est triste à en mourir, demeurez et veillez». Il tombe à terre et prie pour que «s’il est possible, cette heure passât loin de lui», tout en suppliant : «Abba (Père), tout t’est possible, éloigne de moi cette coupe, pourtant non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux.» (Mc 14, 36)

Le combat de Jésus

Qu’est-ce qui afflige à ce point le Seigneur ? Les mots employés par Marc «effroi et angoisse» sont tirés des Septante, en Siracide 30, 91. Ils indiquent un profond désarroi exprimé physiquement face à un événement terrifiant. Lequel ? Il y a plusieurs opinions chez les Pères de l’Église et chez les modernes.

Saint Hilaire et plusieurs autres disent qu’il n’est pas dans cet état de trouble en raison des souffrances de la crucifixion, mais en raison du scandale que cette mort entraîne pour ses disciples. Saint Jean Damascène dit qu’il n’est pas angoissé pour les autres, mais pour lui-même, parce qu’il va mourir. Cette opinion se retrouve chez les modernes (Xavier Léon-Dufour, dans son livre Les Évangiles et l’histoire de Jésus, dit que le Christ subit cette tristesse parce qu’il voit sa mort comme «inutile» du point de vue du salut des hommes2). D’autres voient dans cette angoisse une similitude avec le Serviteur souffrant (cf. Is 53, 1).

L’analyse de Raymond Brown va beaucoup plus loin. Les mots du Christ sont bien : «Mon âme est triste jusqu’à la mort». Disons d’abord, avec saint Thomas d’Aquin, que, selon le texte de l’évangéliste, la tristesse est attribuée à l’âme. L’Aquinate poursuit : «Il dit bien “Mon âme”, et non “Je suis triste” (Ego sum tristis). Car le mot “Ego” est attribué à la personne ; cette personne étant divine, elle ne peut être triste.»


Qu’est-ce que l’intelligence du Christ voit et que personne d’autre ne voit, surtout pas ses disciples, qui sont profondément endormis ?


Le mot «triste» est attribué à l’âme, c’est-à-dire aux facultés intellectives, raison et volonté, et non principalement aux facultés affectives3. Pourquoi l’âme du Christ est-elle plongée dans la tristesse, c’est-à-dire dans une sorte de ténèbres que Matthieu décrira comme enveloppant Jérusalem au moment de la mort du Seigneur ? Qu’est-ce que l’intelligence du Christ voit et que personne d’autre ne voit, surtout pas ses disciples, qui sont profondément endormis et qu’il devra réveiller par un ferme «Levez-vous ! Allons !» (Mc 14, 42) ?

Brown fait remarquer que Luc emploie d’autres mots : «Priez pour ne pas entrer en tentation» (Lc 22, 40). La tentation dont il s’agit ne regarde pas – ici du moins – les inclinations affectives qui sollicitent les personnes à satisfaire les besoins du corps au détriment de ceux de la raison. Le mot «tentation» (peirasmos) employé par Luc a un sens eschatologique, et il est également employé par Marc (14, 38) et par Matthieu (26, 41). Dans son sens eschatologique, ce mot désigne l’ultime combat que Satan mène contre le Christ. Il a commencé à le gagner en persuadant Judas de livrer Jésus ; il va essayer de le parfaire en terrorisant les disciples. Ce combat, il mènera jusqu’à la fin du monde.

Le combat du Christ s’achèvera à sa mort et atteindra la plénitude de sa victoire par la résurrection. Que voit donc Jésus dans son intelligence humaine ? Il voit l’horreur de la haine de Satan ! Une horreur cosmique et eschatologique. C’est ce Satan qu’il doit vaincre. Lui et son horrible haine de Dieu. Où se livrera ce combat ? À l’intime de son âme, qui est l’acte qui donne vie à son corps et qui lui est encore soumise ! Soumise, elle est atteinte par la faiblesse naturelle de la chair. Peut-il soutenir ce combat ?

La personne de Jésus est de nature divine. Mais elle est aussi le sujet d’une nature humaine qui garde toutes les propriétés de ce qu’elle est, entre autres celle d’être mortelle. Le Christ peut-il voir par lui-même, dans son intelligence humaine, l’ampleur de la haine de Satan ? Et pourtant, il doit la voir ! Mais qui la lui fait voir ? L’Esprit qui l’a conduit au désert et qui le conduit jusqu’à la croix et à la mort de la croix. L’Esprit qui le rendra «obéissant», qui lui apprend l’obéissance, parce que Jésus a un corps et une âme humaine, parce qu’il est homme (cf. Hb 5, 8). L’Esprit qui prendra son offrande et la rendra totalement adéquate à la justice du Père pour la justification de tous les hommes.


Peut-il boire à la coupe de l’Amour infini du Père qui veut détruire le mal sans anéantir l’homme ?


Mais alors, lui faudra-t-il boire à cette coupe de la colère divine ? Peut-il boire à la coupe de l’Amour infini du Père qui veut détruire le mal sans anéantir l’homme, et qui livre son Fils, pour que, devenant homme, il soit rendu capable de se livrer à l’Amour infini du Père, comme un homme, bien que le «je» qui offre soit le Verbe ? «Père, si Tu le veux, éloigne de moi cette coupe, cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne.» (Lc 22, 40)

Dieu a la puissance infinie. Il aurait pu, s’Il l’avait voulu, rétablir la justice de l’homme sans la passion du Christ4. Il aurait pu pardonner simplement et «tourner la page». S’Il avait fait ainsi, nous n’aurions jamais su jusqu’à quel point Il nous a aimés et continue de nous aimer. Nous n’aurions jamais eu ce modèle exemplaire de l’humilité et de l’obéissance, nous n’aurions jamais été admis à la grâce justificatrice qui nous rend aimables à Dieu, nous n’aurions jamais eu la qualité de fils ; nous n’aurions jamais pu chercher à éviter tout péché et, dernière raison et non la moindre, en nous et par nous, dans notre humanité, Satan n’aurait pas été vaincu.

Accepter cette volonté du Père, c’est accepter le combat jusqu’à la limite. Une sueur envahit le corps de Jésus, celle d’un guerrier sûr de la lutte qu’il s’est engagé à livrer.

La solitude de Jésus

Jésus est seul, et il restera seul. Quand il retourne vers ses disciples, il les trouve endormis. S’il les réveille, c’est pour les voir s’enfuir quand Judas vient le prendre avec la troupe et consomme sa trahison par un baiser.

Dans une liturgie ancienne, on chantait le Vendredi saint ce répons exprimant la tendresse de sa mère, Marie, qui offre son fils au Père : «Quo vadis propitiator ad immolandum pro omnibus ? Non tibi occurrit Petrus qui dicebat pro te moriar. Reliquit te Thomas qui clamabat dicens omnes cum eo moriamur. Et nullus de his nisi tu solus Dominus qui castam me conservasti filius et Deus meus.» Romanos le Mélode en donne la traduction : «Où vas-tu, victime propitiatoire pour t’immoler pour tous ? Pierre ne t’accompagne pas, lui qui disait mourir pour toi ; Thomas t’a quitté, lui qui s’écriait : Mourons tous avec lui ; d’eux tous, plus un seul, mais toi seul, Seigneur, toi qui m’as gardée pure, toi mon fils et mon Dieu.»


Jusque-là, ses disciples avaient espéré qu’une parole, un geste, les vaincraient. Ils attendaient le miracle. Mais il n’y en aura pas.


Où sont les disciples ? Saint Thomas fait remarquer qu’ils ne sont partis que lorsqu’ils ont vu que Jésus ne ferait rien pour empêcher les gardes du grand-prêtre de l’amener au palais du Sanhédrin. Jusque-là, ils avaient espéré qu’une parole, un geste, les vaincraient. Ils attendaient le miracle. Mais il n’y en aura pas. Jésus accepte. Il entre dans une obéissance totale.

Bien plus, Dieu lui-même ne fait rien. Un ange réconforte le Christ. Mais Dieu ne peut rien faire, non parce qu’Il est impuissant, mais parce qu’il faut laisser le Fils de l’homme accomplir pleinement son œuvre d’obéissance et d’amour pour qu’elle se répande ensuite sur toute l’humanité.

Nous ne pouvons pas entrer dans cette solitude de l’âme du Christ, dans son silence intérieur. Jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y eut une telle solitude, un tel silence. L’humanité du Christ a déjà confondu Satan. Cela doit aller jusqu’à la mort. On s’agite autour de lui, on raille, on se moque, on blasphème ! L’intelligence humaine a des limites devant l’Infini divin. Et le Christ n’a plus la jouissance de la lumière béatifique qui illumina toute sa vie. Pour nous et pour notre salut, il est l’homme fait péché. Le Père voit cet amour ; Il le bénit et l’exauce. Le Christ, son Fils, non seulement deviendra son Bien-Aimé, mais il entraînera tous ceux qui entreront dans son offrande, son silence et son amour. Et ceux-là, c’est nous !

Pensons-y quand la solitude nous envahit. Quand nous perdons la douceur de la Présence divine. Quand tout devient obscur. Jamais nous n’atteindrons l’abyssale solitude du Christ, cette solitude qui lui fait pousser son dernier gémissement : «Père pourquoi m’as-Tu abandonné ?»

Réfugions-nous dans cette solitude. Nous y trouverons un Christ humble, obéissant, et cela calmera nos révoltes, nos souffrances. Et nous demeurerons là, c’est-à-dire dans son cœur.

Aline Lizotte

 


1 – Voir toute l’analyse faite par Raymond E. Brown, S.S., The Death of the Messiah, Doubleday, 1re edition, vol. I, 1993, pp. 153 ss, qui inspire toutes ces lignes.

2 – Xavier Léon-Dufour, Les Évangiles et l’histoire de Jésus, Paris, Seuil, 1963 (Collection «Parole de Dieu»), p. 256.

3Saint Thomas d’Aquin, Supra Evangelium Matthæi, XXVI, n° 2233.

4Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa qu. 46, a. 3.

 

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