Gouvernement divin de tous
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Nous avions oublié, dans nos sociétés surprotégées et sans mémoire, que nous n’étions pas à l’abri d’une pandémie. Parmi les effets du confinement en temps de coronavirus, il y a le réveil en nous d’interrogations lancinantes : tout cela est-il inscrit dans un dessein immuable ? Dieu nous a-t-Il abandonnés ? Notre prière peut-elle arrêter l’épidémie ? Dans le Gouvernement divin de l’univers, quelle place pour notre bien particulier ?

Qui ne connaît ce vers de La Fontaine tiré de la fable Les animaux malades de la peste ? Ce n’est pas que nous soyons tous des candidats potentiels à la pneumonie du Covid-19, mais nous en sommes tous frappés, par la peur, l’ennui, les inconvénients du confinement, la tentation d’affirmer sa liberté individuelle. On verra bien, ce week-end, combien de procès-verbaux seront dressés contre ces récalcitrants qui tenteront de fuir l’Île-de-France par des «petites routes», qui se vanteront d’avoir déjoué les «ordres» de Castaner, et qui jouiront de s’étaler au soleil de Provence ou de Bretagne, sans avoir le moindre souci d’une contamination qu’ils transportent à leur insu. L’individualisme est une maladie qui se porte bien…

Ce n’est pas sur cela que je réfléchis avec vous aujourd’hui. Nos évêques ont du génie ! La sonnerie de toutes les cloches des églises le 25 mars, la consécration à la Vierge Marie de toute l’Angleterre dimanche dernier1, la magnifique bénédiction Urbi et orbi du vendredi 27 mars à Saint-Pierre de Rome par le pape François, et tout ce que nous savons pas et qui se passe ailleurs, nous rappelle que Dieu s’occupe de nous et qu’Il ne nous abandonne pas !


La théologie nous enseigne que rien de contingent ne peut altérer le Gouvernement divin dans son ordre universel.


Est-ce bien vrai ? La théologie nous enseigne que la Providence divine est immuable, que rien de contingent ne peut altérer le Gouvernement divin dans son ordre universel2. Alors, quel est le sens de nos prières ? Nous n’allons pas faire changer l’action divine ! Nous n’allons pas Lui rappeler qu’en nous envoyant cette «peste», Il nous oublie et qu’à force de crier vers Lui, Il se réveillera et prendra soin de nous ! Notre foi d’adulte, s’il nous en reste un peu, ne va pas jusqu’à entrer dans cette «magie». Y a-t-il à ces «objections» de «bon sens» une autre attitude qu’une pitié condescendante vis-à-vis de ceux qui accordent une valeur à ces crédulités ?

La réponse philosophique et théologique de saint Thomas d’Aquin

Les objections que je viens d’énumérer ne sont pas nouvelles ; elles ne sont pas non plus celles des ignorants. Elles viennent du stoïcisme, qui parle de la Providence et la conçoit comme un ordre immuable déterminant de l’extérieur toutes les actions particulières des individus, principalement celles des hommes, qui se croient libres alors qu’ils ne le sont pas. Dans cette vision, tout est prévisible, tout est déterminé et rien ne peut être changé. La force rationnelle de ce qu’ils appellent la «providence» est fatale et ne laisse à l’homme que le choix irrationnel de la révolte ou de l’acceptation résignée du destin.

Dans un texte admirable, que l’on trouvera dans la Somme contre les Gentils3, saint Thomas répond en dénonçant l’erreur philosophique : il y a, dit-il, une confusion entre l’ordre des causes universelles et celles des causes particulières4. Avant d’entrer dans l’explication de cet énoncé philosophique, il faut commencer par méditer ce qu’il nous enseigne dans ces deux chapitres.


Si nos désirs sont «bons», il expriment quelque chose qui est bon dans l’univers lui-même et qui dépend de Dieu qui cause toute bonté.


Ce Dieu qui a disposé tout l’univers avec ordre, poids et mesure, est-il pensable qu’Il écoute favorablement les «désirs» que nous Lui exprimons ? Il est tout à fait convenable, dit saint Thomas, que Dieu entende les désirs que nous Lui exprimons, s’ils sont bons, et qu’Il les exauce comme Il le veut. Car si nos désirs sont «bons», il expriment quelque chose qui est bon dans l’univers lui-même et qui dépend de Lui qui cause toute bonté.

Nos désirs ne peuvent être bons en dehors de l’ordre universel de bonté dans l’Univers, que nous désirions la santé, les biens affectifs – comme la tendresse, l’amitié, la justice, etc. – et même l’argent pour vivre5, les biens intellectuels ou les biens surnaturels. Nos désirs ne sont pas bons parce que nous sommes bons. S’ils sont «bons» en eux-mêmes, il le sont de la bonté universelle par laquelle Dieu gouverne et maintient tout l’univers.

Au fond, nos désirs expriment ce que Dieu veut nous donner… Mais, en Lui demandant ce que nous désirons, nous «Le reconnaissons comme Dieu et nous l’honorons». Nous acceptons qu’Il nous donne ce «bien» selon son propre Gouvernement, ce qui rend le bien qu’Il nous accorde encore plus grand que celui que nous désirons. Encore plus grand, parce qu’il vient d’un principe beaucoup plus élevé que de notre seule volonté. Nous sommes plus gratifiés par Dieu de l’avoir reçu de sa main que de l’avoir, croit-on, fabriqué de la nôtre.


Le désir qui est exprimé dans la prière est un «désir» de Dieu, même s’il est demandé par nous et pour nous.


La deuxième raison que développe saint Thomas pour montrer que Dieu entend nos désirs, c’est qu’Il nous aime6. «Il est, dit-il, de la vérité de l’amitié que celui qui aime accomplisse les désirs de celui qu’il aime». Il aime davantage les créatures rationnelles que les créatures irrationnelles, qu’Il gouverne en les faisant participer à l’ordre de la nature auquel elles appartiennent. Mais Dieu veut que les hommes connaissent et participent de sa bonté non seulement selon l’espèce humaine, mais en la connaissant et en la désirant pour eux-mêmes individuellement. Il est comme l’aimant qui veut être désiré par celui qu’Il aime. Ainsi, le désir qui est exprimé dans la prière est un «désir» de Dieu, même s’il est demandé par nous, pour nous.

La prière nous fait désirer ce que Dieu veut nous donner, même s’Il l’exhausse d’une manière différente de nos demandes, parce qu’il peut bien arriver – et cela arrive souvent – que voulant Dieu, nous voulions un «bien» qui serait pour nous un «mal».

Le gouvernement divin de la personne particulière

En tant que nous sommes des «personnes», c’est-à-dire des créatures raisonnables et libres, Dieu ne nous gouverne pas uniquement par le moyen des causes naturelles dans lesquelles agissent les causes universelles de l’ordre du Bien et du Vrai. C’est un bien pour le loup de manger la brebis, laquelle a les «moyens naturels» de fuir le loup. Cela fait partie des causes contingentes qui sont liées à la nature, même si l’homme doit apprendre à les gérer étant donné son «dominium» sur la nature (cf. Gn, 1, 26). Mais ce n’est ni de l’ordre naturel ni contre lui qu’un chasseur tue une brebis pour la manger ou un loup pour le chasser.

En raison de ce dominium, c’est-à-dire de l’introduction dans l’ordre de la nature de causes spirituelles – intelligence et liberté –, la contingence augmente. Elle ne dépendra plus uniquement de la matière, mais aussi de la gestion des hommes, de sa prévoyance ou de son imprévoyance, de son ignorance ou de la connaissance qu’il a de la nature.


Dieu gouverne l’homme en éclairant son intelligence et en soutenant sa liberté dans le choix du bien.


Dieu gère-t-Il cette contingence ? S’Il ne la gérait pas, l’homme aurait détruit l’univers. Mais, contrairement à la manière dont Il gère la brebis qui, si elle ne fuit pas assez vite, sera mangée par le loup, Dieu ne gouverne pas l’homme au niveau de l’espèce. Cet homme, Il l’a créé maître de ses actes par la raison et la volonté7. Il le gouverne en éclairant son intelligence et en soutenant sa liberté dans le choix du bien. Il le fait, entre autres, par toutes les institutions humaines, dont les deux principales sont la société et l’Église, mais encore plus intimement par sa présence, qui atteint chaque personne à l’intime d’elle-même. Ainsi, chaque personne est gouvernée pour elle-même et conduite vers ce Bien commun universel, qui n’est d’autre que Lui-même, pour en jouir ! Si elle le désire et l’accepte librement. Mais les moyens par lesquels Dieu gouverne chaque personne humaine sont, dit saint Thomas, «innumerabiles8».

Ainsi, Dieu s’occupe de nous en particulier, afin de nous conduire à ce qu’Il veut nous donner : le bonheur sur terre – celui de Le servir – et le bonheur au ciel – celui d’en jouir. Mais que peut bien venir faire ce coronavirus dans notre bonheur ? D’une part, il est un fait contingent dans l’ordre naturel. Ce n’est pas Dieu qui l’a voulu, même s’Il l’a permis. D’autre part, ce virus nous apprend beaucoup de choses. Il nous apprend à mieux gérer cette même nature (on nous rebat assez les oreilles pour que l’on sache qu’on a mal géré, donc qu’on a manqué de prudence et de prévoyance).

On pourrait penser qu’il aurait été mieux qu’il n’y eût ni virus, ni bactérie malfaisante. Mais cela signifierait qu’il n’y aurait pas d’êtres vivants ! L’homme doit apprendre à connaître la nature, non à souhaiter qu’elle disparaisse. De plus, cette pneumonie nous permet de pratiquer de gré ou de force – ce serait mieux de gré – deux vertus que nous allions oublier : la patience et l’obéissance.

La patience modère la tristesse, principalement la tristesse de l’ennui ; elle nous fait découvrir comment occuper nos «loisirs» autrement que par une mobilité constante ! Et l’obéissance, qui est une vertu politique. Pour respecter le Bien commun, il faut «rester chez soi». Et puis nous voyons avec admiration qu’il y a encore beaucoup de générosité et de gratuité dans cette société qu’on se plaît à considérer comme dégradée : le devoir de générosité de tous nos soignants, le souci de nos aînés, le partage de la douleur de ceux qui perdent leurs proches sans avoir pu les assister jusqu’au dernier moment.

Et nous pourrons aussi faire l’expérience qu’avec la prière, on goûte la paix de Dieu et sa consolation !

Aline Lizotte

Photo : le 25 mars à Lourdes, jour de l’Annonciation, alors que sonnaient les cloches à l’appel des évêques, un double arc-en-ciel s’est déployé dans le ciel gris. Nouveau signe de l’alliance de Dieu avec son peuple ?


1 – Près d’un demi million d’Anglais se sont unis, en Live, par Youtube à cette consécration, alors que les deux sites religieux avaient sauté, incapables de soutenir les demandes de connexion.

2 – Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique (S. Th.), Ia, qu. 103, a. 7.

3 – Saint Thomas d’Aquin, Liber de veritate catholicæ fidei contre errores infidelium, L. III, c. 95-96.

4 – «Omnis error qui in his accidit, ex hoc provenit quod non consideratur differentia inter universalem ordinem et particularem» , ibid., n° 2721.

5Cf. Saint Thomas d’Aquin, S. Th., IIa-IIae, q. 83, a. 6.

6 – Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, n° 2706.

7S. Th., Ia-IIae, qu. 1, a. 1.

8S. Th., Ia, qu. 103, a. 4, c.

 

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