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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Vous êtes confinés ? Vivez le moment présent

L’isolement est alarmant. Dans notre culture, en accord avec les distractions constantes, immédiates et divertissantes, la perspective d’un isolement forcé est encore plus déconcertante. Comment pouvons-nous y faire face ?

Je me suis mis à penser au cardinal Francis Xavier Nguyen Van Thuan. Je le voyais au tournant du millénaire, quand je vivais à Rome. Il avait été ordonné évêque de Nha Trang, au Vietnam, en 1967, et avait été nommé évêque coadjuteur de Saigon en 1975, quelques jours seulement avant sa prise par l’armée nord-vietnamienne. En août, le jour de la fête de l’Assomption, il fut arrêté et passa les treize années suivantes en prison. À sa libération, il fut détenu en résidence surveillée jusqu’à son expulsion du Vietnam en 1991. Pendant neuf de ces treize années d’emprisonnement, il a été maintenu à l’isolement. Que pourrait-il avoir à nous apprendre ?

Lorsque Van Thuan a quitté le Vietnam, il est venu à Rome. En 1998, le pape Jean-Paul II l’a nommé président du Conseil pontifical Justice et Paix et, en 2000, il l’a invité à diriger les exercices spirituels que les membres de la Curie romaine font chaque année au début du Carême. Le pape Jean-Paul II lui a demandé de s’inspirer de sa propre expérience de l’isolement cellulaire. Ses conférences ont ensuite été publiées sous le titre Témoin de l’espérance1.

Van Thuan décrit les conditions dans lesquelles il a été détenu. Il était dans une cellule sans fenêtre. Pendant des jours et des nuits, la lumière n’était jamais éteinte. Puis, pendant des jours et des nuits, il fut plongé dans l’obscurité totale. Il avait l’impression de «suffoquer à cause de la chaleur et de l’humidité, au point d’en devenir fou», et il était affligé parce qu’il ne pouvait pas remplir son ministère de prêtre.

Une nuit, du plus profond de son cœur, il entendit une voix qui lui disait : «Pourquoi te tourmentes-tu ainsi ? Tu dois faire la distinction entre Dieu et les œuvres de Dieu». Et il en vint à reconnaître que, aussi excellent que fût son ministère, ce n’était pas Dieu, mais les œuvres de Dieu, que Dieu pouvait faire des choses infiniment mieux que lui, et qu’il devait choisir Dieu seul.

Peut-être que l’expérience du cardinal Van Thuan, aussi extrême soit-elle, pourrait nous aider à réfléchir à nos priorités pendant la pandémie de coronavirus, une crise personnelle pour beaucoup d’entre nous, ainsi qu’une urgence sanitaire et un bouleversement social et politique majeur. Une leçon durable pour Van Thuan a été une plus grande prise de conscience de la valeur du moment présent. «C’est le seul moment que nous ayons entre nos mains», écrit-il. «Le passé est déjà loin, et nous ne savons pas s’il y aura un avenir. Le moment présent est notre grande richesse». Alors que nous acceptons de vivre dans l’isolement social, sommes-nous préoccupés par le passé ou nous inquiétons-nous de l’avenir ? Ou pouvons-nous considérer le présent, aussi difficile soit-il, comme un cadeau ?

Vivre le moment présent, dans le silence et l’isolement, ne rend pas tout facile. Comme l’explique Van Thuan, «le temps passe lentement en prison, surtout dans l’isolement. Imaginez une semaine, un mois, deux mois et plus… de silence. Ils sont terriblement longs, et quand ils deviennent des années, ils sont une éternité». Nous ne nous attendons pas à quelque chose d’aussi grave, mais nous pourrions quand même trouver les prochaines semaines et les prochains mois très difficiles. Van Thuan reconnaît qu’il y a eu des périodes dans sa vie où il a souffert de son incapacité à prier : «J’ai ressenti la profondeur de ma faiblesse physique et mentale.» Souvent, écrit-il, il a crié comme Jésus sur la croix : «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» Il ajoute aussitôt : «Pourtant, je sais que Dieu ne m’a pas abandonné». Aussi désespérément difficile que puisse être cette période pour nous, et aussi difficile qu’il soit de le croire parfois, notre foi nous assure que nous ne serons jamais abandonnés.

Tout en s’appuyant sur son expérience de l’isolement, Van Thuan n’est jamais égocentrique. Il ne s’agit jamais simplement de lui. Il est d’abord porté par son sens de l’appartenance à l’Église, qu’il illustre de façon surprenante. Il raconte comment, alors qu’il était isolé à Hanoi, une policière lui a apporté un petit poisson à cuisiner. Il était enveloppé dans deux pages du quotidien du Vatican, L’Osservatore Romano, qui auraient normalement dû être confisquées. Il a caché sa joie de le voir, puis, une fois seul, il a lavé et séché le papier et l’a gardé, dit-il, comme une relique. «Pour moi, explique-t-il, dans ce régime d’isolement ininterrompu, ces pages étaient un signe de communion avec Rome, avec Pierre, avec l’Église, et une étreinte de Rome». Il ajoute : «Je n’aurais pas pu survivre sans la conscience de faire partie de l’Église».

Mais le sens communautaire de Van Thuan n’a jamais été étroitement ecclésial. Le grand commandement de l’amour était fondamental dans sa vie. Personne n’en était exclu – surtout pas ses gardes. Les autorités les changeaient régulièrement, craignant, comme elles le disaient, que ces hommes ne soient «contaminés» par lui. Puis ils ont arrêté, de peur qu’il ne les contamine tous. Un jour, un de ses gardes lui demande : «Est-ce que tu nous aimes ?» «Oui, répond-il, je t’aime». L’homme n’est pas convaincu : «Mais nous vous avons gardé en prison pendant tant d’années, sans procès, sans peine, et tu nous aimes ? C’est impossible !»

«Je suis avec vous depuis de nombreuses années, rappelle Van Thuan au garde, vous avez vu que c’est vrai.» «Quand tu seras libre, lui demande l’homme, n’enverras-tu pas tes fidèles brûler nos maisons, tuer nos familles ?» «Non ! Même si tu veux me tuer, je t’aime.» «Mais pourquoi ?» «Parce que Jésus m’a appris à aimer tout le monde, même mes ennemis. Si je ne le fais pas, je ne suis plus digne d’être appelé chrétien».

C’est une histoire extraordinaire qui nous rappelle que le commandement de Jésus d’aimer son prochain parle plus fort au moment où l’on est le plus dans le besoin. Une caractéristique particulière de notre situation, que nous soyons isolés ou non, est le soin que nous devons prendre les uns des autres.

Une dernière histoire. Lorsqu’il était jeune étudiant à Rome, Van Thuan a visité Lourdes. À la grotte, il a réfléchi aux paroles de la Vierge à Bernadette : «Je ne te promets pas de joie et de consolations sur cette terre, mais des épreuves et des souffrances». Il se demandait un peu avec crainte si ces mots pouvaient également lui être adressés. Mais au fil des ans, il est passé sans problème de professeur dans un séminaire à recteur, puis vicaire général et évêque, et il en est venu à penser que ces mots ne lui étaient pas adressés. Mais l’année 1975 est arrivée et, avec elle, «mon arrestation le jour de la fête de l’Assomption, mon emprisonnement, mon isolement. J’ai alors compris que la Sainte Mère me préparait à cela depuis 1957 !»

Notre expérience au cours des prochaines semaines et des prochains mois ne sera pas, nous en sommes convaincus, aussi extrême que celle du cardinal Van Thuan. Mais elle nous offrira une opportunité. «Lorsque j’ai vécu des moments d’extrême souffrance physique et morale, écrit Van Thuan, j’ai pensé à Jésus crucifié. Aux yeux de l’homme, sa vie a été une défaite, une déception et un échec… Cependant, aux yeux de Dieu, c’était le moment le plus important de sa vie, car c’est à ce moment-là qu’il a versé son sang pour le salut de l’humanité».

Nous en sommes aux premiers jours de cette crise. Aussi exigeants soient-ils, y a-t-il quelque chose de providentiel à ce qu’ils coïncident avec cette période de Carême ? Comme François-Xavier Van Thuan à Lourdes, sommes-nous attentifs aux leçons qu’ils pourraient avoir à nous apprendre ?

Roderick Strange (traduction SRP)

Source : The Tablet


1 – Mgr François-Xavier Nguyên Van Thuân, Témoin de l’espérance, Nouvelle Cité, 2010.

 

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