Incertitudes du coronavirus
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En ce temps de pandémie, le futur semble être mis entre parenthèses. L’incertitude se décline tous azimuts : impact sanitaire, conséquences économiques et sociales, politiques et culturelles. La «prospective», qui n’est pas habituée à une telle modestie, reconnaît son impuissance. Seule certitude : les conséquences seront lourdes dans les mois et les années qui viennent. Mais, à y regarder de près, c’est une crise qui en cache une autre… et qui suscitera peut-être un renouveau salutaire.

La pandémie ravage la terre. Elle laboure les esprits et les cœurs. Personne ne sait quand ni comment elle s’arrêtera. La communauté scientifique du monde entier est à l’œuvre pour la combattre, mais se garde d’en pronostiquer précisément la fin. La Banque mondiale, le FMI, les banques centrales de tous les grands États, les instituts économiques les plus prestigieux font tourner leurs plus gros ordinateurs et mobilisent leurs plus grands spécialistes, mais personne ne sait quel sera l’impact économique et social de ce fichu Covid-19. Pas un expert sérieux n’est capable de modéliser la sortie de cette crise. La modestie des prévisionnistes soudain impressionne. La prospective semble en effet être devenue un art divinatoire. Faire un pronostic revient à lire dans le marc de café.

L’humanité est donc plongée dans une douloureuse expectative. Si la peur vient toujours de l’inconnu, l’inquiétude de l’opinion est à la mesure de nos incertitudes. Incertitudes sur le nombre de victimes, incertitudes sur les conséquences économiques et sociales, incertitudes politiques et culturelles enfin.

Seule certitude, le prix à payer sera exorbitant, même si l’impact démographique de l’épidémie reste très limité. Après tout, il meurt chaque année dans le monde environ 3,46 millions de personnes d’infections respiratoires, plus de 1,37 millions de cancers du poumon, sans parler des 7,25 millions de maladies coronariennes, des 6,15 millions d’AVC et des 1,78 millions de victimes du Sida, et tous les autres, jeunes ou vieux.

Incertitudes à propos de l’impact sanitaire

Comparée à ces chiffres, la pandémie de Coronavirus est une affaire bénigne, presque insignifiante. Au 1er avril, il n’y avait depuis le début de l’épidémie que 820 000 cas d’infection diagnostiqués dans 185 pays et 40 000 morts comptabilisés. À peu près autant que de morts causés par des attaques de chiens. Pour le moment, ce décompte «officiel», s’il est réel, représente à peine un trait de crayon du point de vue démographique.

Ces chiffres, qui ne sont, hélas !, pas définitifs sont cependant à prendre avec beaucoup de précaution, car les méthodes de diagnostic et d’évaluation sont sujettes à caution, même dans les pays les plus fiables. Par exemple, en France, pays en principe démocratique et organisé, les décès dans les EPHAD ne sont à ce jour toujours pas officiellement comptabilisés. Mais cette omission n’est rien à côté du maquignonnage des chiffres chinois.

Dans la ville de Wuhan, capitale de l’Hubei d’où est partie l’épidémie, les chiffres du gouvernement sont de 2 535 morts à ce jour. Radio Free Asia et plusieurs observateurs sérieux constatent, à partir du décompte des urnes funéraires, 42 000 morts de plus que l’an dernier au même endroit et à la même époque. Or ce ne sont certainement pas des accidents de la circulation dans la ville de Wuhan qui sont la cause de cette augmentation au premier trimestre 2020. Ce qui fait dire à Boris Johnson que la mortalité chinoise est de 15 à 40 fois supérieure à celle annoncée. Si ces chiffres sont confirmés, ce sera un mauvais coup pour la propagande du Parti…

En réalité, il semble bien que, pour les dix pays les plus touchés par le coronavirus, le profil de l’épidémie soit très proche. Les courbes que publie Le Figaro1 montrent que, d’un pays à l’autre, la date de début, le nombre des personnes atteintes, le nombre de morts et la stratégie de lutte contre l’épidémie sont variables. En revanche, la pandémie s’y développe à peu près de la même manière, au même rythme, à l’exception de la Corée du Sud et du Japon, qui s’en sortent nettement mieux.

En Chine et dans la partie de l’Asie où la pandémie a débuté, le nombre de cas commencerait à baisser. Dans le reste du monde, avec plusieurs semaines de décalage, la croissance est toujours exponentielle. L’Allemagne, que l’on cite en exemple pour son organisation et où le confinement est moins strict, apparaît une fois de plus comme le bon élève de l’Europe. Le rythme y est le même, mais le taux de létalité de l’épidémie y serait, en effet, de 0,7 %, alors qu’il est de 4 % en France et de 8 % dans une Italie une fois de plus pointée du doigt.

Mais ne nous précipitons pas pour dire que ces résultats sont dus d’un côté à la nullité bien connue des Latins, et de l’autre à une compétence germanique qui n’est plus à démontrer. Le système de santé allemand a incontestablement des atouts dont les systèmes français et italiens ne disposent pas : trois fois plus de lits de réanimation, plus de médecins et d’infirmiers par habitant2, un outil industriel qui lui permet de se fournir facilement en équipements médicaux et de produire rapidement des tests en grand nombre. Mais, surtout, le dépistage massif en Allemagne (500 000 tests diagnostics par semaine) comme en Corée du Sud permet d’enregistrer plus de cas (57 695 en Allemagne, contre 38 105 en France) et, mécaniquement, relativise le nombre de morts par rapport au nombre plus élevé des contaminés.

En dépit des commentaires et des fake news que l’on entend ici et là, aucun pays n’était vraiment préparé à une telle catastrophe sanitaire. Seule exception, Israël, pour qui la guerre bactériologique est une menace permanente. À peu près partout, y compris en Chine, des erreurs ont été commises au départ. En France, finalement, peut-être moins qu’ailleurs. Il faut espérer que, le jour venu, les autorités politiques tireront les conséquences de cette impréparation en termes de coordination internationale, de priorité budgétaire et, en ce qui concerne la France, de réforme d’un système de santé lourd, coûteux et trop administratif.

Incertitudes à propos de l’impact économique

S’il est difficile de prévoir à ce jour l’ampleur définitive de la pandémie, il est encore moins évident d’estimer son impact économique. Aucun conjoncturiste ne livre, pour le moment, un pronostic précis et certain. Les bourses, qui étaient depuis plusieurs mois surcotées et volatiles, ont évidemment encaissé le coup avec des pertes importantes à partir de la fin février. Puis elles ont connu une chute brutale : 8,39 % à Paris pour la seule journée du lundi 9 mars. Presque autant que le 6 octobre 2008, lors de la faillite de Lehman Brothers (9,04 %), autant que pour le vote du Brexit (8,04 % le 24 juin 2016).

Mais l’important n’est pas là, et certains grands fonds de pension américains notamment sont loin d’y avoir perdu. BlackRock et Vanguard s’en sont, semble-t-il, très bien tirés, de même que Goldman Sachs, Bank of America, Citigroup. Tout comme Google, Apple, Amazon, Facebook, Microsoft et d’autres.

À la différence de la crise des surprimes en 2008, qui avait fait baisser les cours sans effet très important sur l’activité économique, la crise d’aujourd’hui n’est pas d’abord financière. C’est une crise de l’offre, c’est à dire de la production, qui peut causer des faillites en chaîne, du chômage, et devenir une crise de la demande, c’est-à-dire de la consommation, avec un appauvrissement réel d’une grande partie de la population et – cerise sur le gâteau, si l’on peut dire – une remontée importante des prix.

Selon l’INSEE, depuis le début du confinement, l’économie française tourne à 65 % de sa capacité. Or, en année normale, le PIB (Produit intérieur brut) français avoisine 2 400 milliards. Si l’activité baisse de 35 % pour cause de confinement, son PIB, de 200 milliards mensuels, serait donc théoriquement amputé de 70 milliards par mois, soit d’environ 3 % sur l’année. Si l’on rapporte ce chiffre énorme à la richesse de la France évaluée à huit fois son PIB annuel, il est à craindre que les bas de laine aient à souffrir dans les mois et les années qui viennent. Pour autant, sur les bases actuelles, la France ne sera pas réduite à la misère. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles elle peut encore emprunter.

Ce ralentissement de l’activité mondiale aurait déjà mis fin mars, 3 milliards six cents millions de travailleurs à l’arrêt ou en activité réduite. En France, un tiers des salariés est à son poste, un tiers en télétravail et un tiers au chômage. Comme dans tous les pays confinés, le BTP y est quasiment à l’arrêt. L’agriculture y a un niveau d’activité inférieur de 4 % à ce qu’il est en temps normal, la production industrielle a diminué de moitié. Les services, qui représentent 56 % de l’ensemble de l’activité, sont en recul de 36 %. Même les services publics, qui constituent 22 % de l’activité globale, reculent de 14 %.

Du côté de la demande de consommation et de l’investissement, le constat est le même, quoique plus contrasté. En mars, alors que la production était en forte baisse, les Français ont consommé plus de produits agroalimentaires (+ 4 %). La demande de produits industriels est fortement affectée (- 60 %). Le secteur de la construction est à l’arrêt presque total, et la consommation de services a diminué d’un tiers, tout comme la demande de services publics. Un chiffre cohérent avec le ralentissement d’un tiers de l’ensemble de l’activité, comme le constate l’INSEE. Mais, si le confinement se prolonge, les coûts sociaux et économiques risquent d’être bien plus lourds que ceux enregistrés de mars.

En Europe, en Chine et aux USA, une fois de plus, les vannes du crédit sont grandes ouvertes pour maintenir sous perfusion les entreprises et la consommation, et pour éviter un collapsus général de l’économie. Ce nouvel envol des dettes souveraines, la baisse de la croissance ou la récession prévisible des économies de tous les pays, des plus grandes aux plus petites, auront de lourdes conséquences dans les mois et les années qui viennent. Comme toujours, elles pèseront davantage sur le bien-être des plus pauvres, des plus endettés. La Banque mondiale avait calculé que, grâce à la croissance mondiale en 2020, 35 millions d’hommes et de femmes dans le monde sortiraient de l’extrême pauvreté. Cet espoir est aujourd’hui un vœu pieux.

Quel basculement ?

Cela étant, si jamais le système économique et financier mondial s’effondre, la pandémie du coronavirus n’aura été que l’étincelle qui aura mis le feu à la poudrière. La chute des cours de bourse et la baisse d’activité causée temporairement par le coronavirus ne peuvent cacher la crise beaucoup plus profonde du capitalisme mondial. Celui-ci, depuis des années, est miné par l’accumulation des actifs financiers sans contreparties réelles, par la guerre que se livrent les pétroliers américains et les Saoudiens maîtres de l’OPEP, et par les désordres socio-économiques et politiques d’une mondialisation qui a surtout été celle de la dérégulation financière, des délocalisations industrielles et de l’ouverture irresponsable des frontières à des millions de migrants pour profiter de coûts salariaux avantageux au mépris de toute justice sociale. Comme l’a remarqué récemment Hubert Védrine3, cette forme de mondialisation où l’on minimise les dépendances stratégiques fonctionne quand il n’y a pas de tragédie et pas de besoin urgent de médicaments…

Quand le monde sortira de cette épreuve, un basculement se produira nécessairement. Mais de quel côté ? Plus ou moins de contrôle étatique, de subsidiarité, plus ou moins de mondialisation, plus ou moins de frontières ? Une meilleure ou une encore moins bonne répartition des richesses ? Plus ou moins d’écologie, de respect de la vie, des plus fragiles et des plus pauvres ? Il est probable que la rupture, si rupture il y a, ne sera pas d’abord économique et financière. Elle devrait être surtout culturelle et politique.

À l’occasion de cette crise, la Chine et les pays d’Asie ont fait la leçon à l’Europe et sont venus en aide aux vieilles démocraties. Leur modèle de contrôle social «hightech» semble faire des émules jusqu’aux plus libéraux de nos Républicains En Marche et jusque dans les rangs des plus libertaires des démocrates américains. Ce virus aura-t-il raison de notre prétention à être, depuis des générations, l’avant-garde de la civilisation universelle 4?

La Russie de Poutine, les «illibéraux» d’Europe centrale, l’Islam nous contestaient déjà notre modèle de société post-moderne, notre conception de l’individu-roi, du progrès de la liberté et de l’égalité considéré comme une émancipation toujours plus radicale à l’égard des lois de la vie, de la mort et de l’amour. La crise du coronavirus nous fera-t-elle sombrer dans un monde culturellement dominé par la Chine, contrôlé par un Big Brother à la mode de Pékin, au plus grand profit d’une nomenklatura internationale d’experts et de technocrates sans attaches, ou bien nous fera-t-elle redécouvrir que l’homme est d’ici – et pas de nulle part –, que le monde est tragique, que la mort fait partie de la vie et peut l’ennoblir, à condition de respecter le caractère sacré et enraciné de tout être humain ?

Il y a longtemps que les plus pauvres savent que la mondialisation n‘est pas heureuse. Plus récemment, ils ont été rejoints par une partie de la classe moyenne des pays européens, qui se sent comme eux victime du «système». Quant aux jeunes, qu’ils aient ou non pour religion l’écologie et que l’individualisme leur soit ou non chevillé au corps, ils sont de plus en plus nombreux à refuser le gaspillage de la planète. Le matérialisme mercantile comme unique horizon et comme seule inspiration politique n’est plus leur affaire.

La fin de la pandémie peut-elle favoriser une forme de «convergence des luttes», une remise en cause du système, l’émergence de nouvelles pratiques politiques, une nouvelle organisation économique, d’autres priorités sociales ou au contraire, une fois le danger passé, retournerons-nous à nos défauts, à nos égoïsmes et aux conservatismes qui vont avec ? Bien plus qu’économique, la réponse politique à ces questions sera l’enjeu de la sortie de ce temps de confinement, de retraite contrainte et d’épreuve pour des milliards d’hommes et de femmes qui auront partagé en continu et en direct via les réseaux sociaux les mêmes peurs et les mêmes souffrances. Cette première très grande crise mondiale de l’ère d’internet ouvrira-t-elle une nouvelle porte de l’Histoire, et oserons-nous la franchir en ce début de siècle ?

L’Église des apôtres, des Pères du désert, puis des moines et des grands docteurs, de saint Dominique et de saint François, habités par la Parole du Christ, a édifié l’Europe de l’esprit, des universités et des cathédrales. L’infidélité de la hiérarchie ecclésiastique a mis fin à cette chrétienté. Avec la rupture de la Réforme, les monarchies et les républiques ont à leur tour bâti l’Europe des nations selon une certaine idée de l’homme et de ses droits. Cet équilibre en partie réalisé s’est brisé sur la violence des rivalités nationales et la folie meurtrière des idéologies. Les survivants des deux guerres mondiales ont cru qu’ils pourraient rebâtir un monde définitivement pacifié par Mammon, avec comme slogan : l’autonomie de l’individu et la prospérité matérielle pour tous. Les pauvres ont été moins nombreux, et les riches de plus en plus riches. Mais au prix d’un saccage criminel du monde, du pillage de ses ressources, d’innombrables injustices et d’une violence physique et morale de tous les instants.

Nous n’attendions pas ce virus. Il est apparu dans la ville la plus connectée du monde et nous a obligés à lutter contre lui de la façon la plus moyenâgeuse qui soit, en nous confinant faute de nous y être collectivement préparés. À l’heure où nous pourrons tirer les leçons de cette épreuve, peut-être nous apparaîtra-t-elle comme porteuse d’un message d’espérance et de résurrection.

Thierry Boutet

Photo : Ugo Amez / SIPA


1 – Voir Le Figaro du 31 mars 2020.

2 – 4,3 médecins pour 1 000 habitants en Allemagne, au lieu de 3,4 en France, et 12,9 infirmiers pour 1 000 en Allemagne contre 10,8 en France. Ce qui n’empêche pas que 17 000 postes d’infirmiers ne soient pas pourvus outre-Rhin.

3 – Voir Le Figaro du 22 mars 2020.

4 – Voir sur ce sujet l’essai de Chantal Delsol, Le crépuscule de l’Universel, Cerf, février 2020.

 

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