Le cardinal George Pell
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Le cardinal Pell est-il un prédateur sexuel ou la victime de luttes qui sévissent dans l’Église et autour d’elle ? Il n’est pas certain que le verdict attendu de la Cour suprême australienne, même favorable, apporte une réponse claire et définitive à cette question.

George Pell, dont la taille ne passe pas inaperçue, semble en effet être né (en 1941) sous le signe de la contradiction. Son parcours est exemplaire. Fils d’un père anglican, champion de boxe poids lourds, et d’une mère catholique d’origine irlandaise, il manque à 20 ans de devenir footballeur professionnel. Finalement, il est ordonné prêtre en 1966. Puis il part étudier à l’Université d’Oxford, où il obtient un doctorat de philosophie. Commence alors un cursus honorum presque parfait. En 1971, il retourne en Australie, où il devient rapidement – ainsi qu’à Rome – un personnage remarqué.

Jean-Paul II le nomme successivement évêque auxiliaire en 1987, archevêque de Melbourne en 1996, puis archevêque de Sydney en 2001. Il le crée cardinal en 2003. Parallèlement à ses charges australiennes, Mgr Pell a toujours occupé des postes dans diverses Congrégations romaines, notamment la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, le Conseil pontifical Justice et Paix – dont le préfet est à cette époque son ami Mgr François-Xavier Nguyen Van Thuan, qui sera bientôt béatifié. Il participe aussi aux travaux du Conseil pontifical pour la famille, ainsi qu’à ceux de la Congrégation pour la doctrine de la foi, au temps du cardinal Ratzinger. Après l’élection de Benoît XVI en 2005, il obtient que les Journées mondiales de la jeunesse de 2008 se déroulent à Sydney. Tout va bien pour lui jusque-là.

Au cœur des «affaires»

À l’arrivée du pape François, en 2013, les choses se compliquent. Il devient membre du Conseil des cardinaux chargé de réformer la Curie. Un an plus tard, le pape crée un Secrétariat à l’économie indépendant de la Secrétairerie d’État dirigée par le cardinal Pietro Parolin. Il place le cardinal Pell à sa tête. À ce poste, qui supervise désormais les activités de l’Institut pour les Œuvres Religieuse (IOR) et celles de l’Administration du Patrimoine du Saint-Siège (APSA, Administratio Patrimonii Sedis Apostolicæ), Pell se montre particulièrement proactif et pugnace. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il dérange.

Son profil de conservateur très attaché à la doctrine sociale de l’Église énerve les progressistes. Il est l’un des rares à avoir soutenu la position de Benoît XVI sur le sida et le préservatif. À l’occasion du Synode des évêques sur la famille, il se montre peu favorable aux propositions concernant la communion des divorcés remariés. Il est opposé au mariage des prêtres et, cerise sur le gâteau, il n’hésite pas à commenter l’encyclique Laudato si en disant que «l’Église n’a pas un mandat du Seigneur pour se prononcer sur des questions scientifiques».

Mais c’est surtout son efficacité et sa lucidité dans les affaires économiques du Saint-Siège qui vont lui attirer des ennuis. Il se heurte aux réseaux qui ont colonisé la Curie et rançonnent les finances de l’Église en bénéficiant de l’opacité des procédures vaticanes. Mais, en mettant le doigt sur des affaires louches et des pratiques douteuses, il se fait quelques ennemis fort dangereux1. Il s’oppose en particulier au cardinal Angelo Becciu qui, comme substitut pour les affaires générales de la Secrétairerie d’État, dirige la marche quotidienne de l’État du Vatican, et dont le nom revient dans plusieurs affaires financières peu claires.

Dans cette lutte, le soutien du pape ne semble pas avoir été total et, dès 2015, Pell est fragilisé par des rumeurs et des accusations de laxisme à l’égard d’un prêtre pédophile. Suivront les accusations d’agressions sexuelles qui lui vaudront d’être condamné à une peine de prison. Son départ de Rome a probablement porté un coup fatal à la réforme administrative, économique et financière que souhaitait le pape François.

Toujours est-il qu’à partir de ce moment, l’opinion publique ne le lâche plus. En février 2016, la presse annonce que la police de Victoria enquête sur une affaire d’attouchement sur mineur dont il serait l’auteur, tandis que resurgit une autre affaire de pédophilie qu’on lui reproche d’avoir voulu étouffer. Finalement, il est cité à comparaître le 18 juillet 2017 pour des faits d’agression sexuelle sur deux mineurs de 13 ans.

Mgr Pell quitte le Vatican et se met à la disposition de la justice australienne. Le 11 décembre 2018, il est reconnu coupable d’agressions sexuelles, dont celle de pénétration de mineurs de moins de 16 ans. Le 27 février 2019, il est incarcéré pour six ans. Le 6 juin de la même année, il fait appel de cette condamnation et, le 21 août, l’appel est rejeté dans des conditions qui interrogent sur l’impartialité des juges. Il dépose alors une demande de révision de son procès devant la Cour suprême d’Australie. Cet ultime recours vient d’être plaidé les 11, 12 et 13 mars devant la Haute Cour de Canberra. Le verdict est attendu dans les prochaines semaines.

Les zones grises du dossier

La mise en cause du cardinal semble être venue autant d’Australie que de Rome. Un homme apparemment au-dessus de tout soupçon a joué à Rome et en Australie un rôle médiatique non négligeable contre le cardinal. Il s’appelle Peter Saunders. Cet Anglais, victime de maltraitance sexuelle durant son enfance, a fondé en 1995 la National Association for People Abuse in Childhood. En 2014, il est l’une des six victimes d’abus sexuels invités en privé par le pape à partager son expérience. Six mois plus tard, le pape lui demande de rejoindre la Commission pontificale pour la protection des mineurs composée de neuf membres. En 2016, sur une chaîne australienne (Channel Nine’s 60 minutes), il reproche en termes très durs au cardinal Pell d’avoir couvert un prêtre pédophile dans les années 1970, le traitant de «sociopathe», et il demande au pape de prendre «les mesures les plus sévères contre lui».

Mais Saunders n’en est pas à son coup d’essai. Il a été en Angleterre un des grands soutiens de Carl Beech, alias Nick. Celui-ci avait déclenché le scandale des «pédophiles VIP de Westminster», mettant en cause des personnalités anglaises de haut niveau. Ces révélations, qui ont secoué l’Angleterre et détruit plusieurs vies, déclenchèrent l’opération Midland, une enquête de 18 mois qui restera comme un très grand fiasco policier. Non seulement les personnalités accusées par Beech étaient totalement innocentes, mais l’auteur des accusations fut lui-même reconnu comme pédophile et condamné à 18 ans de prison en juillet 2019. Quant à Saunders, il a «démissionné» de la Commission pontificale et a depuis été arrêté pour avoir agressé sexuellement une femme dans des conditions assez «trash2». Reste que cet homme a beaucoup contribué à la pression médiatique et à la mobilisation de l’opinion contre le cardinal autour du procès.

Une opinion publique qui commence heureusement à se retourner, après que plusieurs personnalités de tous bords (dont deux anciens ministres) ont pris position contre la condamnation du cardinal. Ainsi, Peter Baldwin, ancien ministre travailliste australien, a écrit dans The Australian : «Je n’ai jamais été un grand fan de George Pell, ne partageant ni ses convictions religieuses ni sa vision du monde conservatrice […]. Cependant, j’ai été soulagé par la décision de la Haute Cour cette semaine d’entendre son appel final3.» Et le ministre n’a pas hésité à comparer les accusations contre le cardinal au scandale des pédophiles de Westminster et à l’opération de police Midland lancée par les accusations de Carl Beech.

De plus en plus d’observateurs estiment donc que la décision des juges de première instance, confirmée en appel, était «déraisonnable», et que le cardinal aurait dû, a minima, bénéficier de la clause du «doute raisonnable». Un chroniqueur de la chaîne Sky News Australia, Andrew Bolt, n’a pas hésité, malgré les menaces dont il a fait l’objet, à déclarer : «Selon moi, le cardinal a été emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis».

Des faits improbables

Les faits se seraient en effet déroulés deux fois dans la sacristie de la cathédrale Saint-Patrick de Melbourne, à l’issue de la messe célébrée par le cardinal un dimanche dont la date est incertaine : entre juillet et décembre 1996, probablement le 15 ou le 22 décembre. L’une des victimes présumées est décédée en 2014 et n’a pas pu témoigner. Sa mère affirme qu’il a nié avoir été maltraité.

Comme l’a fait remarquer l’un des juges d’appel qui s’est désolidarisé du jugement d’appel, l’intégralité des preuves consiste donc dans le seul témoignage d’une des victimes. Or vingt personnes offrent un alibi au cardinal, en particulier Mgr Charles Portelli, qui se tenait sur le parvis de la cathédrale avec lui pour saluer les fidèles qui sortaient de l’église. La défense du cardinal n’a pas non plus eu de peine à démontrer que ces agressions sont tout simplement impossibles étant donné les circonstances de temps et de lieux. Il est difficile d’imaginer que le cardinal en habit liturgique, affublé d’un micro portable, dans une sacristie où entraient et sortaient de nombreuses personnes, ait pu agresser sexuellement «pendant cinq à six minutes» deux enfants de chœur de 13 ans qui avaient échappé au cortège pour aller boire en cachette du vin de messe. Enfin, il semble que l’enquête, totalement à charge, ait été bâclée de bout en bout. À titre d’exemple, le prêtre qui a concélébré la messe le jour de la seconde agression (au cours de laquelle la victime aurait été poussée contre un mur de la cathédrale) n’a pas été interrogé.

Trois solutions s’offrent aux juges de la Haute Cour : maintenir le verdict, renvoyer en appel ou acquitter. Mais, comme le remarque l’ancien ministre Peter Baldwin, «si le témoignage erroné du plaignant et le déni de l’une des deux victimes présumées ne falsifient pas l’accusation, que faudrait-il pour justifier l’acquittement ?»

Même acquitté par les tribunaux australiens, le cardinal restera probablement sous le coup d’une enquête canonique instruite à Rome. À supposer qu’il soit définitivement mis hors de cause, la question de l’acharnement de la justice australienne et des médias restera posée.

Thierry Boutet

Photo : Asanka Brendon Ratnayake / AP / SIPA


1 – Voir : Thierry Boutet, «Qui a peur du cardinal Pell ?», Smart Reading Press, 29 novembre 2019.

2 – Voir : The Times, 26 août 2019, «Abuse charity chief Peter Saunders had sex with ‘victim’».

3 – Voir : The Australian, éditorial du 15 novembre 2019, «George Pell Sex Abuse Conviction Must Be Examined» (La culpabilité de George Pell pour abus doit être examinée).

 

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