Risque d'abus spirituels
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Fait rarissime, Dom Dysmas de Lassus, prieur de Chartreuse, est sorti de son silence pour dénoncer dans un livre des comportements inacceptables de la part de supérieurs ou de fondateurs de communautés religieuses. Il propose des éléments de diagnostic, afin de mesurer les dangers de certaines pratiques spirituelles ou de gouvernement des communautés. Un diagnostic qui n’est possible qu’à condition de définir précisément ce qui caractérise l’«abus spirituel», comme nous l’explique Aline Lizotte.

Depuis l’histoire des frères Philippe, on parle des «abus sexuels» en leur accolant le nom d’«abus spirituels». C’est leur faire beaucoup d’honneur ! Et c’est surtout faire un amalgame dangereux entre l’abus d’une autorité spirituelle et l’usage qu’un prédateur, quel qu’il soit, peut faire de sa domination sur l’abusé pour l’inciter à collaborer à la satisfaction de ses pulsions.

Il y a toujours, lorsqu’il y a abus sexuel, une emprise psychologique, même s’il y avait un certain «consentement» de la part de la victime. Qu’une autorité ayant la qualification sociale d’«autorité spirituelle» exerce sa domination sur un plus faible que lui, ce n’est pas une nouveauté ! Ce n’est pas la première fois qu’un être humain abuse des privilèges de son humanité pour ne plus vouloir «obéir» à son Créateur et pour vouloir mettre tout l’univers qu’il connaît au service de ses passions. Cela s’est même vu chez les anges. Le «non serviam» de Lucifer retentit toujours… et, même s’il sait que la victoire définitive du Verbe le condamne à l’échec, il guerroie auprès des fils de la Femme pour les inciter à la révolte contre Dieu. C’est le plus grand abus de l’autorité spirituelle !


Quand on enfreint ce qui s’appelle la «loi naturelle», on est sûr de commettre quelque part un abus de droit.


Il faut par ailleurs reconnaître que les communautés de vie spirituelle sont peut-être les plus enclines à engendrer des abus de domination spirituelle ou des abus de droit. Je dis «peut-être» en réservant ma pensée. Car une société politique comme la France, qui tente de préserver coûte que coûte sa laïcité fermée, qui tente d’interdire toute manifestation publique de culte religieux, qui, sous prétexte de liberté, légifère en matière de procréation, allant jusqu’à utiliser les techniques issues de la biologie pour permettre qu’un enfant naisse de «père inconnu», le privant de tout contact avec la paternité masculine, ne crée-t-elle pas un abus de droit grave vis-à-vis de l’enfant ? Quand on enfreint ce qui s’appelle la «loi naturelle», c’est-à-dire les principes très communs de l’agir humain, on est sûr de commettre quelque part un abus de droit. Et l’autorité qui la promulgue, un abus de pouvoir, social, politique et même spirituel !

Les abus possibles dans les communautés religieuses

Par «communautés religieuses», je n’entends pas uniquement les assemblées d’hommes en habit monastique et celles de femmes portant voile et tunique, sur lesquelles s’affiche une croix, grande ou petite. J’entends tout groupement qui ordonne ses membres à une finalité autre que l’argent, le pouvoir, la culture, tout groupement d’hommes et de femmes qui visent les «finalités de l’esprit». Elles sont nombreuses. L’Église dite «de scientologie» en est un exemple, les groupements d’inspiration yogiste ou de recherches bouddhiques, un autre, les réunions de l’Islam, un troisième. Notre culture chrétienne est surtout marquée par les communautés des grands ordres religieux : Bénédictins, Cisterciens, Chartreux, Franciscains, Dominicains, Jésuites et leurs versions féminines, sans compter les nombreuses «familles» qu’ils ont engendrées.

Toutes ces communautés ont tendance à grouper leurs membres sous un unique leadership et à instituer un mode de pensée unique, des valeurs à privilégier, des agirs communs à respecter. Autrement, pourquoi la communauté ?

L’Église catholique n’est pas uniquement une communauté ; elle est une communion universelle de salut. Et ce salut, c’est la vision de Dieu ! Quand j’étais enfant, on apprenait son petit catéchisme par cœur ! Une des premières questions était : Pourquoi Dieu nous a-t-Il créés ? La réponse était la suivante : Dieu m’a créé pour Le connaître, L’aimer, Le servir, et être heureux avec Lui, sur la terre et dans le ciel pour l’éternité ! Que faudrait-il changer à cette réponse ?

C’est la finalité profonde de l’Église, et c’est aussi la finalité de toute communauté religieuse, quelle que soit sa spiritualité. Ces communautés n’ajoutent rien à cette finalité de l’Église, sauf d’établir une vie ensemble, en prenant des moyens qui permettent à l’individu humain changeant que nous sommes de ne pas dévier de son devoir, de connaître Dieu, de L’aimer et de Le servir. Ces moyens, c’est une vie plus pénétrée des conseils évangéliques : la chasteté, l’esprit de pauvreté et l’obéissance.


L’obéissance exige une véritable autorité responsable de la qualité de la vie communautaire des membres qui se sont engagés à Le connaître Dieu.


Mais si la chasteté et l’esprit de pauvreté sont des choix intérieurs qui engagent la conscience personnelle vis-à-vis de Dieu tout en respectant les conditions de vie qui les permettent, l’obéissance, elle, exige non seulement un leadership, mais une véritable autorité. Cette autorité est, devant Dieu, responsable de la qualité de la vie communautaire des membres qui se sont engagés à connaître Dieu, à L’aimer, à Le servir, pour être heureux sur la terre et dans le ciel pour l’éternité. Comme responsabilité, c’est énorme ! Comme fragilité, c’est redoutable ! Malheureux celui qui la désire et intrigue pour la posséder !

Mais la fragilité existe ! Et si le supérieur, au fond de son être, ne se sent pas atteint par cette fragilité de l’homme non seulement pécheur, mais susceptible de tomber dans les pièges du Tentateur, il est un homme perdu, une femme sans boussole ! L’autorité est dans sa réalité trop forte, trop gratifiante, trop exaltante pour ne pas comporter les tentations de l’abus. Et l’abus, qu’il soit de droit ou de toute autre nature, enferme les sujets – les frères et les sœurs – dans leurs peurs, leurs doutes, leurs angoisses, leur culpabilité et leur révolte. Ces frères et ces sœurs sont disloqués intérieurement entre leur désir d’aimer et de servir Dieu et cette autorité qui ne sert plus Dieu, mais qui se sert de Lui pour asseoir sa domination.

Dom Dysmas est un chartreux. Dieu l’a choisi pour vivre en Lui et avec Lui, dans le silence de la prière et de l’hommage, et pour Le servir ! Mais il connaît bien les tentations des hommes, il connaît bien aussi les souffrances de ceux qui sont tombés dans les pièges des abuseurs. Il sait aussi quelle est la vérité de l’esprit de pauvreté et quels sont les détournements trop nombreux de l’obéissance. Les lumières qu’il apporte sont celles non seulement de l’expérience, mais aussi de la science et de la sagesse de l’Église qui reçoit la vie consacrée comme un «don de l’Esprit». Il connaît les limites de l’autorité humaine et sait ce que signifie «demander l’obéissance» et accepter d’obéir.

Une autorité qui n’a jamais appris à obéir ne peut pas commander ! Dom Dysmas sait cela. Il obéit sans doute à une inspiration personnelle de l’Esprit en écrivant ce livre1 qui remet un peu de sagesse dans toute la vie consacrée si durement attaquée. Son livre est à lire en entier. Non, l’obéissance n’est pas une torture ; non, la pauvreté n’est pas un appauvrissement de la personne ; non, la chasteté n’est pas la sublimation de frustrations. Le supérieur n’impose rien, ses sujets ne sont pas des «fans» ! Il est d’abord, lui-même, le premier observant de ce qu’il doit garder. Et s’il ne l’est pas, il doit s’en aller !

Les abus spirituels


L’abus spirituel déforme l’image de Dieu et cherche à l’asservir aux erreurs et aux péchés de l’homme.


Les abus spirituels dont on parle tant ne sont pas les abus d’une autorité spirituelle. Toute autorité à la tête de l’Église ou à la tête d’un groupement religieux – paroisse, diocèse, communautés, association – est une autorité spirituelle. Ce n’est ni une autorité politique, ni une autorité militaire, ni une autorité policière. Les abus qu’elle commet sont des abus de droit.

L’abus spirituel est, d’une certaine manière, quelque chose de nouveau ! Et de beaucoup plus grave. C’est un abus qui «tente» Dieu. Un abus qui déforme l’image de Dieu et qui cherche à l’asservir aux erreurs et aux péchés de l’homme. L’abus spirituel soumet Dieu Lui-même à devenir le garant des turpitudes, des déviances, des révoltes de cet homme. Dieu n’est plus Celui que l’on doit servir ! Il doit se considérer comme au service de l’homme ! L’homme se fait «sicut Deus». «Écouter» cet homme, c’est «écouter» Dieu. Dès lors, désobéir aux lois de Dieu, c’est L’aimer et nous aimer en Lui ! Violer les préceptes élémentaires de la chasteté, mentir à l’autorité de l’Église, utiliser les sacrements pour assouvir ses propres passions, ce n’est plus «offenser Dieu», c’est au contraire, L’honorer !

Cela ne sort pas uniquement de la bouche de certains «religieux» en mal d’expériences sexuelles. Ce ne sont pas des pervers qui agissent ! Ce sont des personnes fourbies aux thèses qui font de la conscience de soi le lieu propre de tout «objet» qui lui apparaît et qui n’a d’autre solution que de le penser selon ses propres lois ! Si l’amour sexuel devient l’objet de la conscience de soi, il apparaît comme un «don de Dieu». Dieu «aime» dans celui ou celle qui pratique cet amour, que cette personne soit l’épouse légitime de son mari ou qu’elle soit une «vierge consacrée». Cette conscience devient ainsi le lien légitime du «bien» et du «mal» qui ne dépend plus de ce que Dieu crée, ordonne et conduit, mais du «sens» subjectif que l’on donne aux actes des hommes et à toute la création !

Dans cette perspective, pourvu que l’on aime et quelle que soit la façon dont on aime, c’est Dieu qui «aime». Pourquoi pas Le servir ? En se servant soi-même…

Cette forme de subjectivisme moral n’est pas à proprement parler nouvelle. C’est un nominalisme qui commence avec Duns Scot. Mais c’est un nominalisme qui s’est emparé d’une «spiritualité» religieuse devenue dangereuse !

Aline Lizotte

Photo : Corinne Simon / CIRIC


1 – Dom Dysmas de Lassus, Risques et dérives de la vie religieuse, Cerf, 2020, 448 p.

 

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