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Covid19 et vulnérabilité : toute existence vaut par son don à l’autre

«Pas de Messe» pouvait-on lire sur la porte de l’église de Saint-Antoine de Compiègne dimanche dernier. L’affiche du curé de cette paroisse de l’Oise faisait suite à la décision de l’évêque du diocèse de respecter strictement les mesures de sécurité indiquées par le ministère de la Santé pour éviter la propagation rapide du covid19. L’épidémie a causé à ce jour un peu plus de 3 000 morts dans le monde, depuis le déclenchement du premier cas de maladie en Chine, dans la ville de Wuhan, au mois de décembre. Son expansion dans plusieurs autres pays, sans qu’aucun continent ne soit épargné, met en mouvement toute la communauté mondiale, qui se mobilise à juste titre pour préserver des vies humaines !


Si toute poussière de cendre s’envole, le don gratuit est un acte qui ne passe pas.


Dans les pays les plus touchés, par mesure de précaution, les États ont fermé les écoles jusqu’à nouvel ordre, interdit les grands rassemblements : carnavals, compétitions sportives, cérémonies religieuses dans des espaces confinés. Les ministres du culte ont invité les fidèles dans les zones à risque à rester chez eux pour la prière. Ils ont aussi pris la décision de restreindre certaines pratiques religieuses : pas d’eau bénite à l’entrée des églises, pas de poignée de main en signe de paix fraternelle, le Corps du Christ donné systématiquement dans la main. Chez les orthodoxes, les prêtres conseillent de ne plus embrasser les icônes et de donner la communion avec des cuillères jetables. Dans la société, les gestes quotidiens de salut qui manifestent la joie de rencontrer l’autre sont eux aussi affectés. On invente le salut du pied («footshake») ou du coude, le «regard dans les yeux» ou la simple parole à distance, parfois derrière un masque, etc.

En ce temps de carême, ce mal invisible à l’œil nu qui engendre la mort et fait la une des journaux et du web, tout en pointant les limites de la médecine et du savoir scientifique, semble nous rappeler froidement la fragilité du souffle de vie et nous interroge profondément sur le sens que nous donnons à tous ces gestes quotidiens devenus des habitudes. Au cœur de cette réalité – ironique pour un temps de prière, de jeûne et de charité – qui contraint à la distance et à la protection, résonne une question essentielle à tout homme de bon sens et aux chrétiens de manière plus particulière : mais quel est donc le prix de toutes ces vies qui s’en vont, quel sens donner à cette vulnérabilité qui se révèle à nous à chaque fois que la mort apparaît ?

Le Gouvernement chinois compte à ce jour environ 1 700 morts parmi le personnel médical. Des hommes et des femmes ont accepté de donner leur vie pour sauver celle des autres. Parmi eux, un jeune médecin de 29 ans, le docteur Peng Yinhua, contaminé et décédé après avoir été infecté par le coronavirus à l’hôpital du peuple numéro 1 du quartier de Jiangxia, à Wuhan, où il travaillait. Il avait décidé de reporter son mariage pour se consacrer aux patients atteints par l’épidémie. Il aura choisi de renoncer non seulement à jouir de son couple, mais aussi à sa propre vie pour soigner ses frères malades. Certes, nous ne sommes pas tous appelés à soigner des patients. Mais la contemplation de l’agir de ce jeune praticien et de ses collègues en temps de crise peut ouvrir notre intelligence à un élément de réponse sur la vulnérabilité de nos vies et sur leur valeur véritable : le don de soi. Et si tout existence, aussi fragile soit-elle, elle-même d’abord reçue du don d’un Autre et du don des autres, trouvait une valeur réelle par le don d’elle-même pour la justice d’un Autre et pour le bien de l’autre ?

Dans l’éditorial de la semaine dernière, le pape François nous invitait à laisser de côté ce qui est cendre pour suivre le but de notre vie. Il nous exhortait à quitter l’habitude du voyage pour rejoindre la marche vers le Christ, celui qui donne sa vie par excellence pour toute l’humanité. Le suivre en ce temps favorable à l’ajustement de notre désir de Dieu et du frère devrait nous demander de redoubler de vigilance pour éviter la tentation de s’enfermer davantage, en pointant le frère comme celui qui est suspect et contagieux, susceptible de transmettre la maladie ou la mort.

Nous avons sans doute à ajuster notre regard sur la vie, sur l’autre qui est un frère donné, avant d’être une personne malade et contagieuse, mais capable de don ! Au terme de ce long temps de prière, de jeûne et de charité, quel regard allons-nous poser sur le mendiant de notre quartier, sur le réfugié d’un camp en Turquie, sur le vieillard qui meurt seul dans un EPAHD, sur le Chinois venu d’ailleurs, sur l’éboueur ou la caissière, sur le président de la République ou sur le prêtre qu’on stigmatise ? Quel regard allons-nous porter sur la croix du Christ, puisqu’il donne sa vie par excellence pour tous ?

Si toute poussière de cendre s’envole, le don gratuit est un acte qui ne passe pas. Puissions-nous rester attentifs, afin qu’en préservant la vie, nous ne nous éloignions pas de la vraie vie offerte et rachetée au prix de l’humiliation, de la torture, de la moquerie et de la mort assumée librement par un seul, en silence absolu, pour tous.

Suzanne Lamartinière

 

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