Macron et le séparatisme
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Le lieu était symbolique, le discours attendu. À Mulhouse, le 18 février, Emmanuel Macron a pris la parole pour poser les premiers jalons de sa politique de lutte contre le «séparatisme». Au-delà des mesures nécessaires qui ont bien trop tardé, le discours du Président pose la question de la philosophie politique qui inspire son action. Mais touche-t-il au véritable problème politique auquel la France est confrontée ?

Mulhouse est une ville concordataire ; une importante communauté salafiste y est établie. Comme dans beaucoup d’autres villes de France, des agitateurs islamistes y exercent à l’insu de tous un contrôle social de plus en plus prégnant. Le discours programmatique qu’Emmanuel Macron y a tenu le 18 février fait suite à une prise de conscience du danger au sommet de l’État. Christophe Castaner, le 28 novembre dernier, déclarait aux préfets que «la radicalisation et le terrorisme sont les symptômes les plus graves d’un mal plus profond qui touche trop de nos quartiers. Je veux parler de l’islamisme et du communautarisme».

Sur un sujet aussi explosif au sens propre comme au figuré, il est difficile de reprocher à Emmanuel Macron de marcher sur des œufs et de faire dans la nuance. Dans son propos préliminaire, il s’est ingénié à déminer le sujet par une explication sémantique sur la laïcité, la civilité et a préféré le terme de «séparatisme» à celui de «communautarisme». Son souci de ne pas stigmatiser les Français musulmans, de ne pas laisser croire qu’il a «un plan contre l’Islam», de préserver l’unité de la République et de ne faire ni amalgame ni globalisation est à mettre à son crédit.

Reste que son discours traduit une cécité, volontaire ou non, devant la nature de l’Islam et de ses buts. Face à une situation dont il ne dément pas la gravité, son discours élude le véritable problème politique auquel nous sommes affrontés.

Séparatisme, communautarisme et multiculturalisme

En préférant le mot «séparatisme» à celui de «communautarisme», Emmanuel Macron fait droit au multiculturalisme : «Il est important, a-t-il déclaré, que les Françaises et les Français dont les parents ou les grands-parents sont venus dans notre pays puissent préserver – ce qui est une force pour la République – la connaissance de leur culture, des langues de leur famille et la possibilité d’ajouter à la République la culture qui est la leur. Et là-dessus, il faut être très clair, c’est une chance pour nous tous et toutes.»

Toute l’ambiguïté et la faiblesse de la position du Président et de son Gouvernement se trouvent dans cette acceptation du multiculturalisme. Le mot est en effet piégé, et il ne l’a guère éclairci. Certes, il existe depuis toujours en France des formes de multiculturalisme et des particularismes régionaux, religieux ou ethniques. Personne ne nie qu’elles soient une richesse. Mais, jusqu’ici, ces différences culturelles étaient portées, vécues par des communautés qui avaient toutes un socle commun. L’arrivée massive de musulmans pose un problème d’une toute autre nature. Le multiculturalisme d’aujourd’hui, dont Emmanuel Macron fait l’éloge, est en fait le séparatisme qu’il récuse.

La France s’est construite depuis des siècles par ajouts successifs autour d’une famille d’abord, puis d’institutions républicaines, et surtout d’une culture. Cette culture par synthèses successives a forgé, d’une manière pas toujours pacifique, son identité, son unité et son rayonnement extérieur. Les protestants, les juifs, les Picards comme les Basques et les Antillais se veulent fidèles à leur religion et à leurs cultures régionales. Ils se sont parfois battus pour préserver leurs spécificités. Mais ils se savaient et se voulaient Français. Ils sont morts pour défendre la France. Ils n’avaient pas d’autre citoyenneté, même si leur cœur battait aussi pour Jérusalem, Rome ou tout autre pays. La France était jusqu’à aujourd’hui pour tous ses habitants une référence commune, un genre.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés aux revendications d’une culture d’une tout autre constitution. Est-il possible pour un Français d’adhérer à la fois aux préceptes de l’Islam et à ceux de la République, à une vision portée par le Coran ou par l’Évangile, même revisitée par les Lumières ? Cette double allégeance est-elle possible ? Une étude de l’institut Montaigne éclaire les faits.

15 % des cinq millions1 de musulmans français rompent avec l’Islam. Environ la moitié estime que la laïcité permet de vivre sa religion librement en France. Près de 25 % rejettent la société française avec plus ou moins de violence. Nous ne sommes pas encore au seuil de rupture mais, au train où vont les choses, qu’en sera-t-il dans dix ou quinze ans ?

Quelle que soit la position pratique des musulmans français sur la dignité de la femme et son égalité avec l’homme, le mariage, la famille, la liberté de conscience et la liberté religieuse, la capacité d’accepter un point de vue historico-critique sur l’Islam, l’autonomie de l’individu et les rapports du spirituel et du temporel, l’Islam dont ils se revendiquent est-il compatible avec notre conception de la laïcité, nos institutions, la morale post-moderne quasi unanimement partagée par les Français ?

La fin de l’universalisme des Lumières

Car la situation est entièrement nouvelle, et pas seulement pour des raisons migratoires et démographiques. Nous nous trouvons face à un phénomène mondial. Après le règne sans partage de l’Europe des Lumières sur le monde pendant plus de deux siècles, celle-ci se trouve récusée sous des formes diverses et jusqu’en son sein par un vaste mouvement de «désoccidentalisation». Comme le remarque Chantal Delsol dans son dernier essai, «La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme des attendus d’une idéologie2

Cette contestation, la communauté musulmane s’en veut la championne, mais ce refus de l’universalisme occidental est ouvertement porté par bien d’autres. Les Chinois, les Russes, de nombreux pays d’Afrique, d’Amérique du sud et d’Asie, et jusqu’aux opposants «illibéraux» ou populistes européens récusent l’individualisme des Lumières, sa conception de la liberté, des droits de l’Homme et de l’autonomie radicale de l’individu. Dans le cocon français de la morale post-moderne, qui est devenue une sorte de philanthropie générale, nous avons tous – et nos dirigeants les premiers– du mal à prendre en compte l’ampleur de cette rupture. Le paradigme anthropologique de l’Europe des Lumières a cessé d’être la norme universelle de tous les pays, y compris en développement. C’est le grand retour d’une conception de l’Homme enracinée dans une transcendance religieuse et dans le temps long d’une communauté historique.

L’Islam révèle, sur notre sol, l’effondrement général de l’humanisme d’inspiration chrétienne. Cet effondrement porte en lui un affrontement inévitable. La cohabitation entre deux visions de l’Homme et du monde à l’intérieur d’un même ensemble politique est-elle longtemps possible ? L’histoire n’en fournit pas d’exemple. Une synthèse est-elle possible ? C’est l’espoir de certains. La balle est dans le camp de chacun. Elle suppose une remise en cause par les musulmans des fondements religieux de l’Islam. Ils n’y semblent pas prêts. Elle exige aussi que nous soyons capables de remettre sur le tapis la prétention universelle de la post modernité occidentale. À Mulhouse, le Président des Français n’en a pas manifesté le début du commencement du désir. Il y a peut-être des repentances que nous ne savons pas faire.

Thierry Boutet

Photo : Catherine Kohler / SIPA


1 – Les statistiques donnent des chiffres sensiblement différents. Les musulmans pratiquants et non pratiquants seraient entre 5 et 7 millions en France, ce qui leur donne un poids d’un peu moins de 10 % dans la population générale. Selon une étude du Pew Research Center publiée par Mediapart, il pourrait doubler en 2050.

2 – Chantal Delsol, Le crépuscule de l’universel, Cerf, février 2020, 377 p.

 

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