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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Asia Bibi demande l’asile à la France

«Je n’ai pas la mémoire des dates, mais il y a des jours qu’on n’oublie pas. Comme ce mercredi 9 juin 2010. Je suis arrivée, avant que le soleil ne se couche, pour la première fois au centre de détention de Shekhupura, où j’ai passé trois années avant de changer de prison comme on change de maison.» Ainsi commence le livre d’Asia Bibi, Enfin libre !, qui vient de paraître aux éditions du Rocher1.

«Mon histoire, vous la connaissez à travers les médias, vous avez peut-être essayé de vous mettre à ma place pour comprendre ma souffrance… Mais vous êtes loin de vous représenter mon quotidien, en prison, ou dans ma nouvelle vie, et c’est pourquoi, dans ce livre, je vous dis tout», explique Asia, une chrétienne pakistanaise, simple ouvrière agricole, condamnée à mort pour «blasphème». Le 14 juin 2009, alors qu’elle travaille avec des voisines musulmanes, on lui demande d’aller chercher de l’eau. Elle obéit, mais boit le contenu d’un gobelet avant d’apporter le récipient rempli. Une des femmes refuse d’en boire, car Asia aurait «souillé» le liquide. Asia se défend en disant qu’elle ne croit pas que le prophète Mahomet serait d’accord. S’ensuivent la prison, la fuite de sa famille menacée par des intégristes et sa condamnation à la pendaison…

Au Pakistan existe une loi anti-blasphème, souvent invoquée pour régler de simples conflits de voisinage. Ceux qui sont accusés sont lynchés par des foules en colère ou «disparaissent», «suicidés» en prison. La médiatisation du cas d’Asia Bibi l’a sauvée de ce sort. Acquittée en appel par la Cour suprême pakistanaise le 31 octobre 2018, elle a pu, après de nombreuses péripéties, se réfugier au Canada en mai 2019. Il existe maintenant au Pakistan une «jurisprudence Asia Bibi», qui permet à ceux qui sont accusés de blasphème de se retourner contre leurs accusateurs.

Asia a passé neuf années en prison à être humiliée et torturée. Après son acquittement, des milliers d’islamistes du groupe Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP) avaient bloqué pendant trois jours les principaux axes du pays pour exiger sa pendaison. Exfiltrée de la prison où elle croupissait en attendant son exécution, elle réussit à quitter son pays avec sa famille proche et trouva refuge dans un lieu tenu secret, au Canada. Elle y bénéficie d’un permis de séjour, mais vit sous une surveillance permanente, les «extrémistes étant capables de tout», explique-t-elle.

Asia Bibi

Le calvaire vécu par Asia Bibi est emblématique de la persécution subie par les deux millions de chrétiens vivant au Pakistan, pays musulman voisin de l’Afghanistan et de l’Iran. «Dans mon monde, les chrétiens vont rarement à l’école, et comme j’ai grandi à la campagne, je ne voyais rien d’autre que les champs et mes voisins musulmans qui travaillaient la terre. Je ne suis pas instruite, mais j’ai vite compris qu’eux non plus n’étaient pas plus renseignés que moi. Eux connaissent le Coran et moi la Bible. Pour moi, les extrémistes islamistes sont méchants, mais pas particulièrement avec les chrétiens. Ils effraient aussi les musulmans qui doivent tenir une ligne de conduite stricte par rapport au Coran. Les islamistes ne sont pas représentatifs, d’ailleurs on n’en croise pas à tous les coins de rue, mais ils dictent leur volonté au Parlement, leur influence est terrible parce que tout le monde les craint, même les ministres et le Président. Tout le monde est désemparé face à eux, parce qu’ils n’hésitent pas à mettre des bombes ou à s’allier avec les talibans pour tuer et se tuer au nom d’Allah. D’ailleurs, les juges du tribunal de Nankana et de la Haute Cour de Lahore ont dû avoir peur d’eux pour me condamner à la peine capitale», témoigne Asia.

Elle décrit ainsi le statut des chrétiens pakistanais : «Nous ne sommes pas perçus comme une menace mais nous ne sommes pas considérés comme des êtres respectables. Ou plutôt, on se méfie de nous, car nous ne croyons pas en leur Dieu, Allah. Quand nous faisons nos papiers d’identité, nous sommes obligés de déclarer notre religion. Notre passeport a aussi une couleur particulière, il est noir. Avant même de l’ouvrir, on sait tout de suite que nous sommes chrétiens. C’est comme si on nous mettait une marque au milieu du visage et, au Pakistan, ce n’est pas un avantage. Notre communauté souffre de toutes sortes de mépris et cette attitude a toujours été ancrée dans les esprits : nous sommes d’ailleurs surnommés choori, un surnom extrêmement dévalorisant, insultant même, qui désigne “celui qui nettoie les toilettes”. La grande majorité des chrétiens est donc cantonnée au nettoyage de la rue et, à la campagne, il est difficile de posséder des terres, car les musulmans refusent de nous vendre leurs graines de semences à un prix normal. Pour nous, c’est beaucoup plus cher.»

Elle poursuit : «Dans mon pays, les jeunes filles chrétiennes sont souvent enlevées, retenues de force et même violées, parfois par plusieurs hommes. On les convertit de force à l’Islam, on les marie sans leur demander leur avis. Elles sont brisées pour le reste de leur vie, du moins quand elles s’en sortent, car il arrive aussi qu’on les brûle à l’acide ou qu’on les tue si elles osent résister.»

De passage à Paris – sous haute protection en raison des menaces dont elle est l’objet – pour présenter son livre, Asia Bibi a lancé sur RTL un appel à Emmanuel Macron pour obtenir l’asile en France, car «vivre en France est son désir». Elle souhaite travailler aux côtés d’Anne-Isabelle Tollet, cette journaliste grand reporter spécialisée depuis 2007 dans les zones sensibles, ancienne correspondante permanente au Pakistan pour France 24, co-auteur de son livre. Anne-Isabelle Tollet n’a eu de cesse, depuis 2010, d’alerter le monde entier, remuant ciel et terre (jusqu’au Vatican) pour sauver Asia d’une mort certaine.

«Comme nous l’avons toujours dit, la France est prête à accueillir Mme Asia Bibi et sa famille si tel est leur souhait. Depuis sa condamnation en 2010 pour délit de blasphème, la France a été mobilisée au côté d’Asia Bibi. Nous avons plaidé pour son acquittement et agi, avec nos partenaires européens et canadiens, pour sa libération effective», a fait savoir la Présidence de la République. Asia Bibi doit être reçue ce vendredi par Emmanuel Macron à l’Élysée. «Asia Bibi a traversé un véritable calvaire, à cause de sa foi chrétienne notamment […]. Il serait juste que notre pays, qui se revendique comme celui des droits de l’Homme, accorde le droit d’asile à cette femme qui aspire tout simplement à la liberté pour se reconstruire», a déclaré le Père Thierry Magnin, porte-parole de la Conférence des évêques de France.

Deux voies sont possibles pour qu’Asia Bibi obtienne le statut de réfugié. La première, la voie administrative habituelle, relève de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). L’autre, exceptionnelle et plus solennelle, consisterait pour le Gouvernement français à recourir à l’article 53-1 de la Constitution. Depuis une réforme de novembre 1993, les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. «Ce serait une protection au titre de combattant de la liberté, au sens du 4e alinéa du préambule de la Constitution de 1946, elle-même intégrée à celle de 1958», précise un juriste. La loi fondamentale dispose en effet que «tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République».

Asia sait qu’elle n’est pas seule dans sa condition. Elle veut utiliser les médias pour porter la parole de ceux qui sont encore sous le coup d’une accusation de blasphème dans son pays natal. Elle n’a jamais accepté de quitter sa famille ou de renier sa foi, comme on le lui a demandé après son arrestation, pour échapper à la condamnation. «Pendant ma détention, j’ai tenu la main du Christ ; c’est grâce à lui que je suis restée debout, n’ayez pas peur !»

Rédaction SRP

Sources : Le Figaro, Le Monde, Le JDD


1 – Asia Bibi, Anne-Isabelle Tollet (avec la contribution de), Enfin Libre !, éditions du Rocher, 2020, 216 p.

 

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