Chaos au Liban
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Sous la pression d’un soulèvement populaire sans précédent contre la classe politique, le Liban s’est doté le 21 janvier d’un nouveau Gouvernement. Le Premier ministre a promis de répondre aux revendications du peuple, principalement la lutte contre la corruption. Ce sont des défis colossaux qui attendent ce nouvel exécutif déjà contesté par la population.

Le nouveau Gouvernement dont vient de se doter le Liban est-il un Gouvernement de gestion du chaos ? C’est la question que se pose Annahar, premier quotidien de langue arabe au Liban. Et pour cause, la contestation de la rue ne faiblit pas, et les violences ont atteint leur plus haut point dans Beyrouth fin janvier, avec plus de 500 blessés en seulement deux jours. Les manifestants réclament depuis le 17 octobre dernier le renouvellement intégral de la classe politique, qu’ils jugent corrompue.

Un nouveau Premier ministre loin de faire l’unanimité

Aussitôt nommé, aussitôt contesté. Hassan Diab, qui succède à Saad Hariri, Premier ministre démissionnaire au mois d’octobre, faisait auparavant partie du Gouvernement de Najib Mikati, de 2011 à 2014. Il demande aujourd’hui qu’on lui accorde un délai, assurant que ce cabinet «d’experts et de technocrates» mettra fin à la corruption et sera le garant d’une justice impartiale.

Pour ses nombreux détracteurs, sa nomination serait le fait d’un accord entre les principaux partis anciennement au pouvoir. Les députés du Hezbollah, puis Nabih Berri, chef du mouvement Amal, et enfin le Courant patriotique libre (CPL), fondé en 1992 par le général Michel Aoun, auraient été les principaux artisans de cette «nouvelle» formation.

Les autres partis politiques n’ont pas été consultés, tels le Courant du Futur, le mouvement de Saad Hariri, qui n’est pas représenté dans le Gouvernement, ni les Forces libanaises ou le Parti socialiste progressiste, dirigé par le Druze Walid Joumblatt. Les manifestants estiment ne pas avoir été entendus

Un Gouvernement reproduisant les anciens schémas politiques

Après plusieurs semaines de tractations, le Premier ministre libanais Hassan Diab a donc enfin présenté son Gouvernement, qu’il qualifie d’ «équipe de sauvetage». Mais la colère des manifestants n’a cessé de croître depuis cette annonce. Constitué de 20 ministres – contre 30 dans le précédent –, le nouveau cabinet a été constitué après de nombreuses négociations entre les partis. En effet, faute d’entente, huit mois ont été nécessaires au Hezbollah et à ses alliés pour se décider sur l’attribution des ministères.

Bien qu’il présente une majorité de nouvelles personnalités, le Gouvernement désigné n’a pas été foncièrement renouvelé. Ses membres sont issus des principaux partis libanais déjà au pouvoir. Deux autres partis moins influents sont représentés, l’un chrétien, Marada, dirigé par Tony Frangieh, et l’autre druze, avec les anciens députés Marwan Hamadé et Ayman Choukeir. Selon des observateurs, la place prépondérante du Hezbollah, considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis, pourrait inciter certains pays à geler l’aide financière promise au Liban.

Une crise financière et économique sans précédent

Le pays, qui n’avait plus de Gouvernement depuis la démission de Saad Hariri, traverse sa plus grave crise économique et financière depuis trente ans, c’est-à-dire depuis la guerre civile de 1975.

La chute de la livre libanaise et l’encadrement des retraits bancaires, conjugués à la progression du chômage, ont un effet désastreux sur la vie quotidienne des Libanais. En outre, le nombre de départs en 2019 a augmenté de 42 % par rapport à l’année précédente, comptant beaucoup de jeunes, parmi les mieux formés, en partance pour l’Australie ou le Canada. Et c’est au sein de la communauté chrétienne que l’on trouve le plus de candidats au départ.

Depuis le début des manifestations, ce sont plus de 2 milliards de dollars qui auraient été transférés vers des comptes étrangers par des hommes d’affaires et des personnalités politiques libanais. Au début de l’année pourtant, la Commission spéciale d’investigation (CSI) de la Banque du Liban, qui œuvre contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, avait enjoint toutes les banques du pays de réexaminer les comptes détenus par des «personnalités politiquement exposées», afin de déceler les transferts de fonds effectués vers l’étranger depuis le début de la contestation.

Pour Charbel Nahas, ingénieur, économiste et ancien ministre des Télécommunications, c’est l’hyper-financiarisation, au cœur de l’économie libanaise, qui est à l’origine de cette crise inédite. Il estime que «Le Liban arrive à l’aboutissement de ce processus alors que d’autres pays, notamment la France, sont sur le point de le mettre en place».

En Occident, des appuis réservés

Les pays susceptibles d’aider le Liban exigent des conditions politiques, économiques et financières claires pour aider le pays à sortir de cette impasse. Le nouveau Premier ministre a reçu au Grand Sérail, le siège du Gouvernement libanais, plusieurs diplomates, dont Ralph Tarraf ambassadeur de l’Union européenne, puis Monika Schmutz Kirgöz et Chris Rampling, respectivement ambassadeurs de la Suisse et de la Grande-Bretagne.

À l’issue de cette réunion, l’ambassadeur de l’Union européenne a affirmé : «Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que le gouvernement doit se concentrer sur les dossiers économiques […], tout en mettant en place les réformes structurelles. […] Nous nous engageons, en tant qu’Union européenne, à apporter notre aide si ces réformes sont appliquées. La diplomate suisse a en outre fait état de «rumeurs sur des opérations de fuite de capitaux, notamment vers la Suisse. […] Nous sommes prêts à coopérer, à la demande du nouveau Gouvernement libanais, afin de faire la lumière sur ces rumeurs» a-t-elle assuré. Pour sa part, Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations unies, s’est dit heureux «de travailler avec le Premier ministre Hassan Diab et son nouveau cabinet, notamment pour soutenir le programme de réforme au Liban et répondre aux besoins pressants de son peuple».

À tous ces appuis bienveillants, mais réservés, les États-Unis ont apporté une touche nettement plus froide. Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a en effet pressé le nouveau Gouvernement de réaliser des réformes rapidement, affirmant que «la force de tout Gouvernement réside dans ses actions et sa réactivité aux demandes de son peuple. Le peuple libanais exige une nouvelle direction. Seul un gouvernement capable d’entreprendre des réformes tangibles rétablira la confiance des investisseurs et débloquera l’aide internationale».

Macron, la France et le Liban

«Nous ferons tout, dans la crise profonde qu’ils traversent, pour aider nos amis Libanais et Libanaises», a affirmé Emmanuel Macron lors de son récent déplacement à Jérusalem. Il s’est néanmoins dit vigilant au sujet activités terroristes depuis le Liban susceptibles de menacer non seulement les Libanais, mais Israël.

Par ailleurs le porte-parole du Quai d’Orsay a exhorté le Liban à appliquer les nécessaires mesures d’urgence à même de rétablir la confiance de la communauté internationale : «La situation difficile que connaît le Liban exige que son nouveau Gouvernement prenne en priorité les mesures d’urgence à même de rétablir la confiance. Le temps est venu pour l’ensemble des responsables libanais d’agir de manière collective et dans l’intérêt général de tous les Libanais. […] En tête de ces réformes, celle du secteur de l’électricité, comme l’affirmait déjà la conférence de Paris en avril 2018. […] Sur cette base, la France se tient prête à accompagner les autorités libanaises dans la mise en œuvre des réformes nécessaires et fera tout pour aider le pays à sortir de sa crise. […] La France se tient, comme elle l’a toujours fait, aux côtés des Libanais. Elle réitère son attachement à la souveraineté, à la stabilité et à la sécurité du Liban qu’il est essentiel de dissocier des tensions et des crises régionales.»

L’entretien du chef de l’État libanais à Valeurs actuelles

«La situation actuelle est difficile, car nous souffrons d’une crise économique étouffante […]. Les guerres déclenchées dans plusieurs pays arabes voisins […] ont aggravé la crise économique qui s’est également exacerbée en raison de la présence des déplacés syriens qui dépasse les capacités du Liban. Leur nombre, ajouté à celui des réfugiés palestiniens, constitue environ la moitié de la population libanaise», a déclaré le 8 février dernier le Président Michel Aoun à Valeurs actuelles. Il poursuit : «Cette crise nous a coûté jusqu’à présent environ 25 milliards de dollars, selon les estimations du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. […] Nous allons prendre toutes les mesures financières fermes afin de restaurer la croissance économique et, pour cela, nous n’avons pas besoin d’aide exceptionnelle, sachant qu’il est de notre droit de réclamer aux pays qui ont déclenché la guerre en Syrie une partie de ces 25 milliards de dollars dont le Liban a dû s’acquitter en raison de la guerre et de la crise des déplacés syriens».

Selon le chef de l’État libanais, de nombreux pays, la France en tête, veulent aider le Liban. Michel Aoun a également pris position sur la question de la corruption : «Si la corruption existe dans la plupart des pays, elle est largement répandue au Liban et la lutte contre ce fléau constitue une partie essentielle de notre programme de travail. Nous avons présenté de nombreux projets de loi au Parlement en ce sens, et ce dernier œuvre à les faire adopter. Parmi ces projets de loi, figure celui de la restitution des fonds publics pillés. […] Nous allons travailler étroitement avec nos partenaires internationaux dans cette direction, sachant que la majeure partie de ces fonds ne se trouve plus dans les banques libanaises.»

 

Manifestation au Liban
Photo Freimut Bahlo / Wikimedia Commons

 

Sur la question des réfugiés, une responsabilité occidentale collective

Incompréhension également de Michel Aoun sur la question des réfugiés et du positionnement de l’Occident, qui refuse le retour des déplacés, choix lourd de conséquences pour le Liban. «J’ai évoqué cela à trois reprises lors de tribunes internationales, notamment aux Nations unies». Pour lui, «Il s’agit désormais d’une responsabilité occidentale collective».

De fait, le Liban accueille un million et demi de réfugiés syriens, selon le Haut-Commissariat de l’ONU, sans compter les réfugiés palestiniens. Mais leur retour est contesté par une partie de la communauté internationale, laquelle pourrait exercer une forme de chantage sur le Gouvernement libanais qui, dans un contexte de crise politique et économique majeur, dépend essentiellement de l’aide des pays étrangers pour s’en sortir.

Le soutien d’Emmanuel Macron aux écoles chrétiennes du Proche-Orient

En accord avec le rapport de Charles Personnaz, rapporteur extérieur à la Cour des comptes chargé de mission bénévole à l’Œuvre d’Orient, le chef de l’État a annoncé le 22 janvier la création d’un fonds de l’État français pour les écoles chrétiennes francophones au Proche-Orient. Ce fonds vise à soutenir la francophonie au Proche-Orient et à faciliter la rencontre entre les différentes communautés en vue de l’apaisement de la région.

De fait, nombre d’enfants musulmans sont scolarisés dans des écoles chrétiennes. Le cas, entre autres institutions, du collège des Frères des Écoles chrétiennes de Jérusalem en est la parfaite illustration. «Dans cette région bousculée par les divisions, la place des chrétiens d’Orient est importante, a affirmé le Président français. Là où ils sont menacés, la vocation de la France est de les aider. Nous allons lancer un fond pour accompagner les écoles qui forment 400 000 jeunes à travers toute la région».

«Francophones, ces écoles portent notre culture ainsi que les valeurs de la France, l’esprit critique et l’ouverture au monde. Mais elles construisent aussi la paix en faisant coexister en leur sein des élèves musulmans et chrétiens qui sont ainsi éduqués à l’égalité», a déclaré à Aleteia Charles Personnaz, lequel a réalisé et remis en 2019 au Président de la République un rapport officiel intitulé «Renforcer l’action de la France dans la protection du patrimoine du Moyen-Orient et le soutien au réseau éducatif des communautés chrétiennes de la région». Ce fonds «marque le réengagement de la France et son soutien aux écoles chrétiennes au Moyen-Orient», reprend Charles Personnaz.

L’État français souhaite ainsi encourager les collectivités, mais aussi les mécénats d’entreprises. La dotation, évaluée dans le rapport à 1,5 millions d’euros, va permettre la formation d’enseignants et de volontaires pour maintenir le lien avec le monde francophone.

Les Églises orientales reçues par le Saint-Siège

Le 7 février dernier, le pape François a rencontré à Rome les patriarches catholiques d’Orient, qui lui ont fait part de leur inquiétude concernant la situation géopolitique, son impact sur leurs communautés et, plus globalement, sur la présence chrétienne en Orient. Étaient présents lors de cet entretien le patriarche chaldéen, le cardinal Louis Raphaël 1er Sako, ainsi que le patriarche des maronites, le cardinal Béchara Raï. Mais également les patriarches copte-catholique, grec-melkite, arménien-catholique et enfin syriaque-catholique, qui ont ensuite été reçus par le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolin.

Un état des lieux des Églises du Liban, de Syrie, d’Irak et d’Égypte a été remis à cette occasion. Ils ont évoqué en particulier la place des chrétiens dans la société et leur rôle sans équivalent auprès des communautés musulmanes, mais aussi le danger de l’émigration et, à terme, de la disparition des communautés chrétiennes dans la région en raison de l’instabilité politique et de la pauvreté. Auparavant, le patriarche maronite s’était entretenu personnellement avec le Saint-Père sur des sujets relatifs à l’Église maronite au Liban.

Mais la question qui demeure après ces échanges est bien : quels appuis le Vatican peut-il ou souhaite-t-il apporter aux Églises orientales. À propos de l’implantation des réfugiés palestiniens et syriens au Liban, le patriarche a été clair : «Ce point est essentiel et nous en parlerons. Il est inscrit dans la Constitution. Nous ne voulons de l’implantation ni des Palestiniens ni des Syriens. Nous ne le faisons pas par détestation ou pour leur rappeler leur devoir de gratitude. Mais ces peuples ont leur histoire et leur culture. Ils doivent rentrer chez eux pour les assumer, afin que la guerre n’emporte pas leur culture, après avoir détruit leur sol». Enfin, le patriarche maronite a déclaré son adhésion au mouvement contestataire et à ses principales revendications, mais s’est dit hostile à la violence sous toutes ses formes, «que ce soit celle des manifestants ou celle des forces de l’ordre, quand elle est disproportionnée.»

Marie-Pierre Roux

Photo : Dalati Nohra / AP / SIPA

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