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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Coronavirus : le décès du Dr Li Wenliang peut-il ébranler Xi Jinping ?

L’histoire commence le 30 décembre 2019 et en dit long sur le régime chinois… Ce jour-là, en fin d’après-midi, le jeune docteur ophtalmologiste Li Wenliang (34 ans) poste un message sur WeChat à l’attention de ses camarades médecins, pour les prévenir que sept patients sont en quarantaine à l’hôpital, infectés par un virus ressemblant au Sras sur le marché aux fruits de mer de Wuhan. Sept autres médecins partagent l’information et sont convoqués avec lui par la police.

Le 1er janvier, les huit lanceurs d’alerte sont accusés d’avoir propagé des rumeurs. Accusés de «propagation de fausses rumeurs» et de «perturbation de l’ordre social», ils sont brièvement détenus et interrogés. Forcés de faire leur autocritique, ils doivent s’engager par écrit à ne plus recommencer. Le 12 janvier, contaminé par un patient, Li Wenliang est hospitalisé. Le gouvernement continue d’affirmer qu’il n’y avait pas de transmission interhumaine et qu’aucun membre du corps médical n’a été contaminé.

Virus chinois

Le 28 janvier, la Cour suprême de justice à Pékin estime que le peuple aurait été mieux protégé si la «rumeur» propagée par Wenliang avait été prise au sérieux. Le lendemain, le gouvernement de Wuhan affirme que les huit lanceurs d’alerte ont simplement été «repris» pour avoir fait une erreur en employant le terme «Sras». Ces «excuses» déclenchent une avalanche de critiques sur les réseaux sociaux.

Le 7 février, l’hôpital central de Wuhan annonce le décès de Li Wenliang. Le médecin a été testé positif au coronavirus depuis déjà six jours. Le chagrin et la colère qui s’expriment alors dans les rues et sur les réseaux sociaux atteignent des niveaux sans précédent en Chine : c’est une avalanche d’images en ligne de bougies de deuil, et une épidémie d’«adieu Docteur Li» , que ses compatriotes inscrivent jusque dans la neige en grands caractères… «Nous voulons des excuses publiques du gouvernement et de la police de Wuhan», réclament les messages. Le dessin du visage de Li Wenliang portant un masque de chirurgien devenu bâillon envahit les réseaux sociaux. Le jeune médecin affirmait vouloir reprendre son poste à l’hôpital une fois guéri, pour se trouver en première ligne face à la maladie. «Dans une société en bonne santé, il ne peut y avoir seulement une voix», confiait-il au magazine Caixin peu avant sa mort, défendant la nécessaire liberté d’expression.

Ce scénario est conforme aux méthodes des régimes totalitaires. Première étape : on cache les faits, on nie la vérité : ce que l’on raconte ne peut pas être vrai ; ce sont des ragots propagés par des ennemis du peuple et du pays. Quand on ne peut plus cacher l’évidence, on sous-estime la réalité : ce n’est pas grave, tout est sous contrôle, le Parti s’occupe de tout. Si la catastrophe prend de l’ampleur, on réduit les témoins au silence : on les arrête, on s’en débarrasse. On trafique les chiffres, et l’on désigne des boucs émissaires, les responsables locaux, qui sont arrêtés pour servir d’exemples. Le Parti ne peut être mis en cause, car c’est lui le sauveur. La crise est un prétexte pour accentuer le contrôle de la population, pour censurer davantage les moyens de communication.

Mais il arrive qu’un grain de sable s’introduise dans cette belle mécanique… La mère du Dr Li Wenliang a décidé de monter en première ligne : «S’ils ne nous donnent pas d’explication, nous n’abandonnerons pas» a-t-elle déclaré, exigeant de savoir pourquoi la police de Wuhan a harcelé son fils alors qu’il tentait de sauver des patients. Mais que peut une simple femme face au pouvoir tout-puissant de Xi Jinping dans une société où chaque citoyen est étroitement surveillé ?

Beaucoup pensent que l’épidémie va perdre de son importance au fur et à mesure que l’on va vers l’été, et que la vague de protestations va s’arrêter avec elle. L’ancien Premier ministre australien, Kevin Rudd, aujourd’hui président de l’Asia Society Policy Institute, rappelant le 8 février dans Project Syndicate que «Xi détient un pouvoir politique quasi absolu sur l’État marxiste-léniniste chinois», s’est dit certain que «la crise, une fois résolue, la Chine continuera d’être gouvernée comme elle l’a été». Il estime que les priorités de Xi sont de maintenir en place et à l’identique «les dix cercles concentriques qui sont l’armature du parti». Il note que «depuis son arrivée au pouvoir en 2012, Xi a renforcé la mainmise du Parti communiste sur les différents lieux de pouvoir. La systématisation du contrôle est telle que rien n’est délégué à l’extérieur, y compris la gestion des crises intérieures».

Xi a acquis une puissance inégalée depuis l’époque de Deng Xiaoping, le successeur de Mao. Sans doute a-t-il déjà préparé le terrain pour que son adversaire, le Premier ministre Li Keqiang, soit blâmé au cas où les choses tourneraient mal. Le 26 janvier, le Parti communiste a annoncé que Li présiderait le Comité d’action et de lutte contre l’épidémie de Coronavirus. Jusqu’ici, Xi s’est davantage préoccupé de contrôler le récit national que de mettre fin à la maladie. Le Comité d’action ne comporte qu’un seul responsable de la santé publique, les autres étant des membres du Parti et des responsables de la propagande. Le chef de la propagande du Parti, Wang Huning, en est le vice-président. «Le maintien du pouvoir dictatorial de Xi Jinping est de toute évidence le principal objectif du Comité d’action», a déclaré un expert des questions chinoises.

Mais la concentration des pouvoirs sur sa personne confère à Xi une responsabilité qui peut être son talon d’Achille. Ainsi, le 28 janvier à Beijing, lors d’une réunion avec le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, il a lui-même déclaré : «J’ai moi-même dirigé et supervisé le dispositif».

Par ailleurs, l’économie chinoise, en raison de l’épidémie (mais aussi pour d’autres raisons), semble se contracter d’une année à l’autre. La crise du coronavirus s’est produite alors que l’économie était sur un rythme de croissance d’environ 2 %, et que des faillites importantes se produisaient en série. La demande de pétrole chinoise est en baisse de 20 % par rapport à la même période l’an dernier. Nombre d’usines et de magasins n’ont pas ré-ouvert à la fin des vacances du Nouvel An lunaire. La session de printemps de la Foire de Canton, prévue pour avril, a été annulée. Les compagnies aériennes ont supprimé leurs vols vers la Chine ; de nombreux voyages ont été suspendus.

Les réactions de colère de la population à la mort de Li Wenliang montrent que le peuple chinois n’est pas totalement étranglé par le régime et qu’il garde certaines possibilités de réaction face à lui. D’autant que certains cadres locaux du Parti ont refusé de jouer les fusibles : le 27 janvier, selon le Wall Street Journal, le maire de Wuhan a déclaré publiquement qu’il n’avait pas pu communiquer sur l’épidémie de coronavirus faute d’autorisation de Pékin, ce qui a contribué à élever le niveau de la colère. Selon le Washington Post, un nombre croissant de personnes réclament l’octroi de droits fondamentaux.

La semaine dernière, un fait inouï s’est produit : en relation avec la mort du Dr Li, un professeur de droit de l’Université de Tsinghua, Xu Zhangrun, a déclaré publiquement que Xi Jinping n’était «pas très intelligent» et qu’il devrait démissionner. Avec huit autres personnes, il a signé une lettre ouverte au Congrès national du peuple, intitulée «Le droit à la liberté d’expression commence aujourd’hui».

Selon les observateurs, une crise aura probablement lieu au début de l’été, après les sommets épidémiques qui se produiront en avril et mai dans les principaux centres de population en dehors du Hubei, la province qui est aujourd’hui l’épicentre de la maladie, car les responsables auront alors à rendre des comptes.

Une personne en apparence isolée peut-elle résister au puissant Xi Jinping ? Cette femme, la mère du Dr Li Wenliang, a environ 1,4 milliard de personnes en colère derrière elle. En dépit de toutes les menaces qui pèsent sur elles, elles ont montré une certaine audace. Leur peur de Xi et du Parti communiste ne l’a pas emporté. Et l’Histoire a montré que, lorsqu’un peuple cesse d’avoir peur, tout peut arriver !

Rédaction SRP

Sources : Gatestone Institute, Contrepoints

 

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