Rapport Racine et librairie
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En avril 2019, le ministre de la Culture avait confié à Bruno Racine, conseiller maître à la Cour des comptes, une mission prospective sur l’état des mutations que les activités de création ont pu connaître ces trente dernières années, afin d’adapter les politiques publiques existantes en faveur des artistes, auteurs et créateurs. Remis au ministre le 22 janvier, le rapport a suscité de vives réactions dans les milieux de l’édition. Est-ce justifié ?

Le rapport de Bruno Racine intitulé «L’auteur et l’acte de création» a soulevé une levée de boucliers du côté des éditeurs et des libraires. Tout n’est pourtant pas à jeter à la poubelle dans ce texte de 140 pages commandé par le ministre de la Culture, Franck Riester. L’objectif est de revaloriser la situation économique, fiscale et sociale des auteurs, qui se dégrade de manière continue depuis de nombreuses années.

Cette crise s’est aggravée en 2018 du fait d’un alourdissement des prélèvements sociaux et de difficultés avec l’administration fiscale, en particulier la hausse de 7,5 % à 9,2 % de la CSG en 2018. Pour l’ensemble des salariés, elle avait été compensée par des baisses de cotisations sociales. Les auteurs ne payant pas ces cotisations, la hausse de la CSG s’est traduite par une augmentation de leurs prélèvements obligatoires, sans contrepartie.

Les 23 mesures très techniques du rapport préconisent donc de revenir sur ces dispositions fiscales et proposent une meilleure prise en charge par l’AGESSA et la MDA. Elles suggèrent, de plus, le renforcement de la représentation collective des auteurs, l’organisation d’élections professionnelles, la création d’un Conseil national capable de conduire des négociations collectives. Elles demandent la redéfinition du contrat de commande, l’augmentation des droits et la lutte contre les inégalités de rémunération, l’attribution d’aides, un peu sur le modèle de celles distribuées aux intermittents du spectacle.

Un rapport «hors-sol»

L’intention est louable, mais l’enfer peut aussi être pavé de bonnes intentions. La principale lacune du rapport est d’envisager le «statut de l’auteur» indépendamment des autres intervenants de la filière de l’édition, désignés comme les «acteurs de l’aval».

Antoine Gallimard, le président de la maison d’édition éponyme, s’indigne dans une tribune de Livres Hebdo de cette «dénomination dégradante, faisant abstraction de la substance des talents, de la réalité économique et humaine des métiers. Nous n’existons pas, sinon sous le mauvais masque des mauvais payeurs ou des profiteurs […]. C’est ainsi que nous voient les signataires d’un rapport hors-sol, qui paraît bien partial et mal renseigné».

Vincent Montagne, président du Syndicat national de l’édition (SNE), regrette-lui aussi dans les Échos que le rapport «ne prenne pas en compte l’ensemble de la filière, c’est-à-dire l’auteur, l’éditeur, le diffuseur, le libraire, le bibliothécaire et le lecteur.»

Les libraires ne sont pas en reste. Pour Christian Thorel, ancien directeur de la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ancien vice-président du Syndicat de la librairie française (SLF), «En assimilant l’éditeur à un “acteur de l’aval”, le rapport de Bruno Racine voudrait émanciper les auteurs artistes de leurs éditeurs, désormais employeurs. C’est les isoler des maisons qui les hébergent.» Pour lui, réduire le lien entre éditeur et auteur à une relation de subordination est une erreur : «Le contrat social qui unit auteur et éditeur va au-delà des termes d’une embauche et de sa rémunération […]. Ces auteurs, sans lesquels rien n’existe, nous voudrions les savoir librement liés à leurs maisons, dans une réciprocité responsable.»

Le libraire craint aussi «une nouvelle emprise administrative qui divise d’emblée». Quant à la disparité des revenus entre écrivains, elles ne sont pas, selon lui, à mettre sur le compte de la nature des contrats, mais plutôt sur celui du «manque de lecteurs, dont le nombre n’augmente pas, face à une production industrielle toujours plus prolifique».

Auteur, une situation compliquée

Quelles que soient les critiques faites au rapport, il est vrai que la situation des auteurs est compliquée. Personne ne conteste qu’«une politique en faveur des auteurs n’est pas un luxe». Les écrivains, qui ont généralement de bonnes relations éditoriales avec leur éditeur, se sentent en effet dans la plupart des cas exploités. Après souvent des années de travail, ils s’investissent eux-mêmes gratuitement dans la promotion de leur œuvre et ne comprennent pas que leurs droits, réglés parfois avec 18 mois de retard, oscillent entre 1,69 % et 2,25 % (exception faite des auteurs à succès), tandis que le libraire perçoit de 30 à 40 % de la valeur du même livre.

À regarder leur situation de cette manière, on pourrait les comprendre. Mais la réalité n’est pas celle-ci. Opposer la marge brute des libraires aux droits perçus par les auteurs ne reflète ni la structure des coûts, ni la réalité du partage de la plus-value produite par le secteur. Comme le rappelle Vincent Montagne, «Avec moins de 1 % de marge, on ne peut pas dire que libraire soit un métier lucratif». On ne compte pas les librairies qui ferment, et la plupart des maisons d’édition grandes ou petites sont en difficulté.

À ce propos, le président des Éditeurs français rappelle opportunément dans Les Échos quelques chiffres qu’il faut avoir en tête. L’ensemble du secteur de l’édition réalise 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en baisse de 4 %. «450 millions sont reversés en droits d’auteur aux auteurs, ce qui représente donc plus de 11 % de ces revenus. Si vous ramenez ce chiffre aux revenus des éditeurs seuls, autrement dit au chiffre d’affaires net des éditeurs, à savoir 2,7 milliards d’euros, cela représente environ 17 %. C’est une part importante.»

10 % pour tous les auteurs ?

De plus, à trop se focaliser sur la rémunération et le statut de l’auteur, le risque est grand de passer à côté des véritables causes de leurs difficultés.

L’informatisation de la chaîne graphique a totalement transformé l’industrie du livre et l’imprimerie. Le bouleversement du marché et des circuits de distribution avec l’arrivée d’internet et l’évolution des habitudes de lectures ont eu d’énormes répercussions économiques et sociales sur l’ensemble du secteur.

Il est devenu possible de publier, en ligne ou non, à moindre frais un plus grand nombre de livres à petits tirages. Le nombre des auteurs a ainsi pu augmenter de 50 % en dix ans. Mais, dans un marché saturé, la croissance de leur effectifs, même avec des droits qui augmentent un peu, rend la chute de 42 % du revenu médian des auteurs inévitable1.

Pour lutter contre ce sentiment de paupérisation de l’ensemble d’une profession soumise aux aléas du succès et à des rentrées par définition aléatoires, certains voudraient que les auteurs puissent percevoir 10 % du prix du livre. Une demande qui, dans le contexte, apparaît utopique et contreproductive. Comme le remarque encore Vincent Montagne dans Les Échos : «Payer un auteur systématiquement 10 % du prix du livre reviendrait à amoindrir la production éditoriale et donc à publier beaucoup moins d’ouvrages. […] J’invite d’ailleurs tous les auteurs à être très précautionneux quand ils affirment haut et fort vouloir vivre de leur métier. Ce n’est pas possible pour tous, et ils le savent. C’est l’économie de notre système qui repose sur le succès ou pas d’une œuvre et qui fait que tous les auteurs ne sont pas rémunérés au même niveau. Et tous les auteurs qui percent sont payés au-delà de 10 % du prix public.»

Le métier d’écrivain a sa grandeur et ses servitudes. Il ne peut pas être rémunéré et administré selon les règles communes. L’édition est une industrie culturelle, et cette quasi-contradiction dans les mots engendre une complexité et une dépendance particulière de tous ses acteurs. Il ne faut pas non plus oublier, comme le disait François Michelin, que «le patron, c’est le client», en l’espèce le lecteur.

Comme le reconnaît Christian Thorel dans Livres Hebdo, les disparités de revenus des écrivains ne sont pas forcément à mettre sur le compte de la nature des contrats, mais plutôt sur celui du «manque de lecteurs, dont le nombre n’augmente pas face à une production industrielle toujours plus prolifique».

Il reste au Gouvernement et aux acteurs de l’édition à gérer cette situation : baisse du nombre des lecteurs, surproduction de titres (au moins dans certains secteurs), augmentation du nombre d’auteurs et baisse de leurs revenus… Pour y parvenir, il ne suffit pas d’entendre la plainte des auteurs, même si elle est légitime. Mais il faut associer tous les acteurs du secteur, petits ou grands, riches ou pauvres.

Thierry Boutet

 


1 – Entre 2009 et 2017 selon l’Authors Guild du 5 janvier 2019.

 

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