Le pape et l'Amazonie
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Le texte était attendu de tous. Depuis plusieurs mois, les suppositions allaient bon train sur une question phare : la discipline du célibat sacerdotal allait-elle être modifiée par le pape François dans son exhortation post-synodale sur l’Amazonie ? Intitulé Querida Amazonia, le document pontifical en a surpris plus d’un.

Pour nous, qu’est-ce que l’Amazonie ? Un grand biome partagé par neuf pays : le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, la Guyane, le Pérou, le Suriname, le Venezuela et la Guyane française, tel que nous le décrit l’exhortation apostolique Querida Amazonia1 que le pape François vient de nous donner, ce mercredi 12 février ?

Nous en entendons parler lorsque de graves incendies détruisent des kilomètres carrés de terrains boisés. On nous dit que l’Amazonie fournit près de 12 % des réserves en eau douce du globe, un dixième de la faune connue et plus de 40 000 espèces végétales2. Quant aux peuples qui habitent cette immense zone de 5 500 000 km2, ils ne sont connus que par quelques œuvre d’anthropologues distingués, comme Claude Lévi-Strauss3 (1908–2009) et Philippe Descola (1949), qui nous parlent de l’union de la nature et de la culture, en soulignant que les Amazoniens vivent dans une union très étroite entre la sphère naturelle et la sphère culturelle. Ce que souligne Querida Amazonia4.


Le pape François a non seulement le souci d’une partie de ce peuple confié à son gouvernement, mais il revendique aussi le droit à sauver un héritage.


Comme beaucoup de chefs politiques ou de spécialistes de l’écologie, le pape François est préoccupé par l’avenir de l’Amazonie, tant au point de vue de la préservation de cette immense zone forestière, véritable sanctuaire de la biodiversité et zone indispensable de l’équilibre climatique de toute la planète, que du point de vue du respect de la dignité de l’homme. Mais il est aussi fortement inquiet de l’extension de la foi chrétienne dans ces terres qui furent en Amérique latine les premières à recevoir la semence de l’évangélisation.

Aussi, si cette exhortation s’adresse principalement aux pasteurs catholiques et à toute la catholicité, c’est que le pape François a non seulement le souci d’une partie de ce peuple confié à son gouvernement, mais qu’il revendique aussi le droit à sauver un héritage. L’évangélisation de l’Amérique latine a été principalement confiée, autant pour le Brésil (pays portugais) que pour le reste du continent, aux Jésuites et aux Franciscains.

Un synode romain pour un problème local

En lisant attentivement le document sur l’Amazonie, on se rend facilement compte qu’il s’agit d’une situation locale. Le pape, avec une grand habileté, trace dans ce qu’il appelle les trois «rêves» une description des cultures des peuples amazoniens. Malgré leur grande diversité clanique, ces peuples ont des traits communs quant à leurs modes de vie et leurs structures sociales.

Ce sont des peuples dont la population était concentrée le long des fleuves et des lacs, et qui ont en grande partie émigré vers l’intérieur des terres, pressés par leur résistance aux étrangers, dont tout le comportement leur était inconnu et leur semblait dangereux. Mais «aujourd’hui, la désertification croissante recommence à en expulser un grand nombre qui vont vivre dans les périphéries ou sur les trottoirs des villes, souvent dans une extrême misère, mais aussi brisés intérieurement à cause de la perte des valeurs qui les soutenaient. Là, en général, les points de repère et les racines culturelles qui leur conféraient une identité et un sentiment de dignité leur manquent, et ils augmentent le nombre des exclus5».

Cette situation d’exclusion est un nouvel «esclavage» ; ils sont à la merci des profiteurs de tout genre et sont voués à des situations de dépendance contraires à leurs valeurs culturelles. Arrachés à leurs terres qui leur apportaient nourriture, travail, vêtement et lien social, ces peuples qui émigrent vers les villes perdent non seulement le sens de la nature, mais aussi le sens de leur culture. Ils perdent leur dignité humaine !


Le pape François exprime non seulement une inquiétude de pasteur, mais plus encore une détresse personnelle.


Avec des accents à la fois poétiques et quasiment proches de l’angoisse, le pape François exprime non seulement une inquiétude de pasteur, mais plus encore une détresse personnelle. Ces Latinos-Amazoniens sont une partie de son propre peuple !

Mais alors, pourquoi convoquer ce synode à Rome ? Les grands synodes latino-américains avaient par le passé fondé les grands thèmes pastoraux propres à l’Amérique latine : celui de Medellin (Colombie) en 1968 fut fortement marqué par l’option préférentielle pour les pauvres ; celui de Puebla (Mexique) en janvier-février 1979 se pencha sur la réalité socio-culturelle marquée par la pauvreté et récusa la théologie de la libération comme une solution à ces problèmes. Lors de celui de Saint-Domingue, en 1992, fut confirmée l’option préférentielle pour les pauvres, dans la tradition de Medellin et de Puebla. Enfin, celui d’Aparecida (Brésil) en 2007 confirma encore l’option préférentielle pour les pauvres, tout en élargissant le sens du visage de la pauvreté.

Bref, la grande pastorale des évêques latino-américains s’est largement dessinée dans ces synodes ou conférences épiscopales générales. La question de l’Amazonie prenait naturellement place dans la lignée de ces assemblées de pasteurs propres à l’Amérique latine. Alors, pourquoi choisir Rome, le siège de l’Église universelle ?

Un intrus dans le jeu

L’Église universelle doit avoir une préoccupation pastorale préférentielle pour les pauvres. C’est ce que rappelle sans cesse l’Église particulière de l’Amérique latine. Mais les solutions proposées ne peuvent pas être les mêmes pour tous. Le synode sur l’Amazonie différait des synodes généraux qui, depuis Medellin, s’imposaient aux participants des conférences générales. Il mettait en évidence deux problèmes : la préservation des valeurs culturelles des Amazoniens et leur évangélisation.

Ces deux problèmes ne sont pas des vues abstraites. Une grande partie des autochtones venus de l’Amazonie sont pris en charge par les ministres du Pentecôtisme. L’aspect charismatique des Assemblées de Dieu, l’efficacité des «guérisons», l’autonomie des «Églises», le ministère féminin, l’aspect très coloré des prières, tout cela attire. Beaucoup d’Indiens de l’Amazonie ont été séduits par ces groupes, dont la générosité est large vis-à-vis de ceux qui sont dans la misère.


Beaucoup d’Indiens de l’Amazonie ont été séduits par les Pentecôtistes, dont la générosité est large vis-à-vis de ceux qui sont dans la misère.


Ces groupes de prière qui pratiquent le «baptême dans l’Esprit» sont d’abord apparus au Chili, et ils se sont rapidement répandus au Brésil. Dans certaines zones de pauvreté, les adhérents aux groupes pentecôtistes sont aussi nombreux que les catholiques qui, eux, seraient majoritaires dans la classe moyenne. Certains observateurs pensent qu’en Amérique latine, le nombre des pentecôtistes sera bientôt égal – si ce n’est déjà fait – à celui des catholiques, soit 73 millions6.

Ce problème n’a pas échappé à certains membres du synode, ni au pape François. Bien qu’il n’en parle pas ouvertement, il mentionne dans son exhortation apostolique ce «fléau moral qui aboutit à une perte de confiance dans leurs institutions et leur représentants». Que veut-il dire par ce fléau, si ce n’est que certains membres de l’Église ont accepté les dons «abondants» des organismes pentecôtistes, dont les têtes dirigeantes sont aux États-Unis, ou même dans d’autres instances plus laïques ! C’est ce qu’il ajoute : «Nous ne pouvons pas exclure le fait que des membres de l’Église ont fait partie de réseaux de corruption au point, parfois, d’accepter de garder le silence en échange d’aides économiques pour les œuvres ecclésiales. C’est précisément pourquoi des propositions sont arrivées au synode, invitant à accorder une attention particulière à l’origine des dons ou à l’origine d’autres types d’avantages, ainsi qu’aux investissements réalisés par les institutions ecclésiales ou par les chrétiens7». Les moyens financiers des groupes pentecôtistes sont beaucoup plus importants que ceux de l’Église catholique ; l’adhésion «religieuse» séduit quand elle soulage la misère.

Le deuxième problème est celui de l’exception qui pourrait être accordée à certains viri probati (les diacres permanents) pour une ordination presbytérale permettant la célébration des sacrements. Alors qu’il y a plus de prêtres latino-américains en Europe et aux USA que chez eux, ce manque de prêtres pour servir les plus pauvres pèse cruellement sur le devoir de l’évangélisation. Pourquoi, dans cette région du monde, ne pas consentir à cette exception à la discipline du célibat sacerdotal ? Non seulement elle pouvait se justifier, mais elle semblait vraisemblable, et l’on était à peu près sûr, après le vote synodal, que telle était l’intention du pape François : une plus grande extension du clergé presbytéral serait un bienfait pour les Amazoniens et un contrepoids efficace à la séduction du Pentecôtisme.

D’aucuns veillaient à qu’il en fût bien ainsi : l’épiscopat allemand et l’Église d’Allemagne, déjà bien influents en Amérique latine. La levée de la discipline ecclésiastique en Amazonie entraînerait immédiatement, a dit le cardinal Marx, l’application de la même mesure pour le clergé allemand. Dès lors, cette mesure perdait son caractère d’exception pour devenir universelle. Prise lors d’un synode, qui est une consultation de l’Église universelle, approuvée par le pape, elle ne pouvait que s’appliquer à l’Église universelle. Forte de cette certitude, la Caritas allemande a défrayé toutes les dépenses du synode. Et, avec l’argent, les idées se sont infiltrées dans cette assemblée synodale où les idées allemandes en matière de théologie ont souvent fait le fonds des discussions.

Le synode sur l’Amazonie n’était plus un synode pour régler des problèmes locaux, mais un synode pour instaurer une mesure qui pouvait s’étendre à l’Église universelle.

Le silence de François


Le pape François dit clairement –il suffit de lire – ce qu’il pense du lien disciplinaire de la chasteté «parfaite» avec le sacerdoce presbytéral.


Si le pape n’a rien dit, il a cependant enseigné : 1° sur le caractère sacré du prêtre agissant «in persona Christi» et sur son action qui représente l’Époux qui livre sa vie pour l’Épouse, ce qui est le fondement spirituel de la chasteté totale du prêtre ; 2° sur l’impossibilité d’un ministère ordonné pour les femmes, ce qui s’étendrait au ministère diaconal. Au contraire, se faisant l’écho de nombreuses consultations canoniques, il serait favorable à la donation d’un ministère «institué» pour certaines femmes engagées très sérieusement dans l’action caritative de l’Église.

Une interrogation demeure. Ce silence, qui ressemble à une volte-face, ces conclusions qui semblent être des décisions prises dans un synode qui doit régler des problèmes locaux et qui, en fait, règlent des problèmes universels, est-ce une façon de dire à l’Église sa pensée véritable après les dévoilements des uns et des autres ? Le pape François dit clairement –il suffit de lire – ce qu’il pense du lien disciplinaire de la chasteté «parfaite» avec le sacerdoce presbytéral. Il le dit fortement, mais il ne l’impose pas, laissant la porte ouverte à des «exceptions» locales, pour ceux qui liront tout le document synodal, lequel n’a aucune autorité magistérielle. Encore faudrait-il justifier que la situation locale ressemble à celle de l’Amazonie. En arrive-t-on à une telle précarité dans l’Église d’Allemagne ?

Querida Amazonia est un acte d’amour du pape François envers l’Église de l’Amérique latine, et principalement envers sa chère Amazonie. Elle n’est pas une source juridique de changement universel pour toute l’Église. Pour le moment, François demande qu’on en reste là ! D’une façon plus pressante se dresse la douloureuse question de l’Église en Allemagne. Elle s’est imposée au synode sur l’Amazonie par l’argent et par les idées. Mais elle a rencontré un échec, du fait du pape lui-même. Habemus papam !

Aline Lizotte

Photo : VaticanMedia-Foto / CPP / CIRIC


1Querida Amazonia (Chère Amazonie), n° 5.

2 – Wikipédia, consulté le 13 février 2020.

3 – Son œuvre principale est Tristes Tropiques, paru en 1955 chez Plon.

4Querida Amazonia, n° 40.

5Ibid., n°30.

6Cf. Allan Heaton Anderson, To the Ends of the Earth: Pentecostalism and the Transformation of World Christianity, Oxford University Press, 2013, chap. 7, pp. 171-180.

7Querida Amazonia, n° 25, faisant référence au texte de la Conférence épiscopale équatorienne, Cuidemos nuestro planeta, 20 avril 2012, n° 83.

 

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