Facebook Twitter Linkedin Whatsapp
Bouton de la Rubrique Grand Angle

Opioïdes : la souffrance des uns fait la prospérité des autres

Au début du mois de septembre 2019, Purdue Pharma, une société pharmaceutique privée, propriété de la famille Sackler, spécialisée dans le traitement de la douleur, s’est trouvée au centre de l’une des plus grandes affaires pharmaceutiques de l’histoire des États-Unis, la «crise des opiacés». Selon les plaignants – des milliers de gouvernements municipaux et près de deux douzaines d’États –, Purdue Pharma avait commercialisé de manière trompeuse l’oxycontin, un opioïde (introduit en 1995) utilisé comme produit phare en soins palliatifs pour soulager la douleur chronique (voir l’article de Thierry Boutet de cette semaine). La société suivit une politique commerciale agressive, incitant fortement les médecins à prescrire le médicament (séminaires gratuits sur la gestion de la douleur, conférences payées…). Et même à le sur-prescrire : aux patients souffrant de douleurs chroniques au dos, aux enfants opérés des dents de sagesse et qui auraient pu simplement prendre de l’ibuprofène.

Médicaments et argent

Oxycontin devint un médicament au succès commercial énorme. Purdue augmenta son bénéfice de quelques milliards de dollars en 2007 à 31 milliards de dollars en 2016, et à 35 milliards en 2017. Selon un article du New Yorker de 2017, Purdue Pharma était «la propriété de l’une des plus riches familles américaines, avec une valeur collective nette de 13 milliards de dollars».

Au début de 2000, de nombreux rapports sur les abus de l’oxycontin commencèrent à faire surface. Les résultats obtenus à partir d’un programme de surveillance parrainé par Purdue Pharma montrèrent que ce médicament faisait partie des traitements antidouleur les plus courants. En 2012, le New England Journal of Medicine publia une étude révélant que «76 % de ceux qui demandent de l’aide pour une dépendance à l’héroïne ont commencé par l’abus de stupéfiants pharmaceutiques, principalement l’oxycontin» et faisait une relation directe entre le marketing de l’oxycontin et l’épidémie d’héroïne aux États-Unis.

Une enquête du Los Angeles Times de 2016 montra que les personnes mises sous traitement de 12 h à l’oxycontin contrôlaient mal leur douleur, souffraient de manque et de dépendance à la drogue. Suggérant que cela donnait «de nouvelles pistes pour comprendre pourquoi tant de personnes sont dépendantes», les journalistes qui enquêtaient déclarèrent que Purdue connaissait le problème avant que le produit ne soit commercialisé, mais qu’elle «insista sur le traitement de 12 h en partie pour protéger ses revenus, car c’était un élément-clé pour dominer le marché malgré le prix élevé du traitement (plusieurs centaines de dollars par flacon)».

Sur les 70 000 décès par overdose survenus en 2017 aux USA, près de 70 % concernaient des médicaments opioïdes. Bien que la plupart de ces décès aient été causés par des opioïdes illégaux, le lien avec les prescriptions médicales était évident : près de 80 % des consommateurs d’héroïne ont d’abord consommé des médicaments sur ordonnance.

Un rapport estime l’impact économique de la crise des opiacés – en tenant compte de la perte de «productivité» humaine, des coûts des soins de santé, du traitement de la toxicomanie et de la justice pénale – à 2,5 billions de dollars entre 2015 et 2018.

Suite aux procès, un accord fut passé avec Purdue, stipulant que la société déposerait le bilan, puis créerait un fonds public et verserait aux plaignants les bénéfices de la vente. Elle devait également faire don de médicaments pour le traitement de la dépendance et des overdoses aux comtés touchés. Enfin, la famille Sackler, propriétaire de Purdue, devait verser 3 milliards de dollars de sa fortune personnelle sur sept ans.

Estimant, au regard des coûts générés par leurs pratiques, que les entreprises pharmaceutiques n’étaient pas suffisamment pénalisées, vingt-cinq procureurs généraux refusèrent de signer l’accord, exigeant que les Sackler versent 1,5 milliard de dollars supplémentaires, qu’elles vendent immédiatement Mundipharma, la société sœur de Purdue, et qu’elles cessent de produire des médicaments pour les marchés internationaux. En décembre 2019, un audit a révélé que les Sackler avaient caché près de 10 milliards de dollars dans des trusts et des holdings étrangers au cours des douze dernières années.

En septembre 2018, le Financial Times révéla que des personnes qui avaient travaillé pour Purdue Pharma, dont Richard Sackler, avaient breveté un médicament anti-addiction basé sur la buprénorphine. La filiale internationale Mundipharma-Purdue, également détenue par les Sackler, vendait à l’étranger le naloxone, un traitement contre les overdoses par spray nasal. En somme, la famille Sackler n’hésitait pas à s’enrichir encore davantage en traitant les dépendances à ses propres médicaments.

Rédaction SRP

Source : Commonweal Magazine

 

>> Revenir à l’accueil