Sachets d'opioïdes
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Plus encore que celle du coronavirus, c’est la crise des opioïdes qui devrait retenir l’attention des médias. Ces puissants antidouleurs ont en effet été sur-prescrits depuis plusieurs dizaines d’années en Amérique, créant des dépendances mortelles, au point que le Président Trump a déclaré l’état d’urgence sanitaire. La France est-elle menacée ? Et le rêve d’un monde sans souffrance ne relève-t-il pas d’une culture de mort ?

Le bilan de l’épidémie de coronavirus s’alourdit chaque jour. Début février, près de 400 décès avaient été recensés en Chine, et plus de 17 000 personnes étaient infectées. Mais une épidémie d’un tout autre genre s’abat actuellement aux États-Unis : celle des opioïdes, des analgésiques dérivés de l’opium, qui créent une dépendance exigeant d’augmenter les doses. Des laboratoires ont vendu aux Américains un monde sans douleur, un rêve qui a fait beaucoup de morts.

Selon une note d’Ivana Obradovic, directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), publiée fin 2018 par l’IFRI, 300 000 Américains seraient morts par surdose depuis le début du siècle, 130 par jour l’an dernier, près de 50 000 par an. En effet, de nombreux patients devenus dépendants se sont tournés en dehors de toute prescription médicale vers des produits de plus en plus forts, notamment le fentanyl (un opioïde cent fois plus puissant que la morphine) ou vers des contrefaçons fabriquées en Chine et qui se trouvent sur internet.

Aux États-Unis, cette épidémie atteint en priorité les classes moyennes blanches entre 25 et 50 ans, plutôt que les populations précaires des banlieues. Les femmes actives sont plus concernées que les hommes, au point que, selon Ivana Obradovic, un enfant dépendant aux opioïdes naît toutes les 19 minutes aux USA, où ils sont appelés «heroin babies».

Un jeu criminel

Deux facteurs ont joué : une demande accrue de prise en charge de la douleur et une stratégie commerciale agressive et irresponsable de certains laboratoires pharmaceutiques américains. Toujours selon Ivana Obradovic, interrogée par le Figaro Vox, «on peut donc parler d’une épidémie qui a été créée par un abus de prescriptions d’une part et des pratiques de promotion du médicament d’autre part». En effet, aux États-Unis, le système de surveillance des médicaments est peu contraignant, et les opérations promotionnelles et la publicité sont autorisées.

Profitant de ces facilités, les laboratoires ont joué un rôle que l’on peut qualifier de criminel. Certes, un très grand nombre de décès ont été causés par des opioïdes illégaux, mais près de 80 % des consommateurs ont commencé par utiliser des opioïdes sur ordonnance sans que les laboratoires les préviennent contre les dangers d’addiction qu’ils couraient. Des laboratoires et des distributeurs viennent d’ailleurs d’être condamnés, en particulier Purdue Pharma, propriété de la famille Sackler, qui devra payer 270 millions de dollars aux victimes, et Johnson & Johnson, qui a été condamné à 572 millions de dollars de dommages et intérêts.

Des milliers de poursuites et de nombreux procès sont en cours. Vingt-cinq procureurs généraux demandent 1,5 milliards de dollars à la famille Sackler. Une somme pas si importante que cela au regard de sa fortune officiellement estimée, selon le magazine Forbes, à 13 milliards de dollars. Elle aurait caché près de 10 milliards de dollars en fiducies1 et en sociétés de portefeuille à l’étranger au cours des douze dernières années. Des bénéfices faramineux, qui ont été générés par un système d’un cynisme total. En effet, à travers sa filiale Mundipharma, Purdue Pharma a vendu des traitements contre la dépendance à ses propres drogues, dont elle a tout fait pour minimiser les dangers… Le magazine d’analyse financière Bloomberg a dévoilé que, depuis 2016, une société de logiciels médicaux et de diagnostic, Patrice Fusion, avait passé un partenariat financier secret avec Purdue pour inciter les praticiens américains à prescrire des opioïdes à leurs patients en les trompant sur leurs effets addictogènes. Selon l’agence Reuters, Patrice Fusion aurait touché 1 million de dollars, tandis que Purdue aurait grâce à cette manœuvre empoché 11 millions de dollars.

La France est-elle menacée ?

La situation est loin d’être aussi dramatique en France. Elle n’en préoccupe pas moins les autorités sanitaires et l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Chaque année, 12 millions de Français consommeraient des opioïdes faibles et 1 million des opioïdes forts, mais il n’y aurait en France que 200 morts par an suite à une surdose d’antalgiques opioïdes. Un chiffre d’ailleurs contestable, car selon Nicolas Authier, médecin psychiatre et pharmacologue, chefs de service au CHU de Clermont-Ferrand et directeur de l’Observatoire français des médicaments antalgiques (OFMA), interrogé dans L’Express, beaucoup de décès par surdose d’opioïdes sont déclarés naturels.

Néanmoins, plusieurs facteurs permettent d’espérer que l’épidémie ne prendra pas l’ampleur qu’elle connaît actuellement aux États-Unis, où le Président Trump a déclaré l’état d’urgence sanitaire pour lutter contre elle. En effet, en France, les autorités sanitaires surveillent l’usage de ces molécules. Les opioïdes forts ne sont délivrés que sur ordonnance sécurisée, et le marketing des laboratoires est moins agressif et plus contrôlé qu’aux USA. Le marché noir des opioïdes est aussi moins développé chez nous.

«Le système de régulation des médicaments nous protège plus qu’aux États-Unis : en France, la publicité médicale est interdite et la manière dont les laboratoires communiquent avec les médecins est contrôlée», rappelait dans Libération Nicolas Authier, qui poursuivait : «Par ailleurs, on n’a pas remarqué comme aux États-Unis un basculement des patients vers un usage d’opiacés illicites comme substitut, même si c’est un des risques potentiels.»

Malgré ces propos rassurants, une question demeure. Il y a quelques années, le célèbre physicien Stephen Hawking, Stuart Russel, professeur d’intelligence artificielle à Berkeley, Max Tegmark, professeur de physique théorique au MIT, et Frank Wiczek, professeur de physique au MIT et Prix Nobel de physique, mettaient en garde dans une tribune de The Independant contre les conséquences potentiellement dangereuses pour l’humanité de l’intelligence artificielle2 et de ses promesses d’une humanité ayant surmonté certaines de ses limites.

Le rêve prométhéen d’une surhumanité portée par des entreprises de haute technologie nous menace sans doute. Beaucoup caressent aussi celui d’une humanité débarrassée de la douleur physique. Des laboratoires peu scrupuleux l’ont vendu, pour leur plus grand profit, à la population américaine. Dépasser nos limites, échapper à la souffrance : à qui profite ce grand rêve de «progrès» ? Et surtout, relève-t-il d’une culture de vie ou d’une culture de mort ?

Thierry Boutet

 


1 – Contrat par lequel un bien est cédé comme garantie à un créancier, lequel devra le restituer au débiteur lorsque celui-ci aura rempli ses obligations.

2Cf. Jean-Gabriel Ganascia, Le Mythe de la singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ?, éditions du Seuil, 2017.

 

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