Emmanuel Macron et les gilets jaunes
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L’élection d’Emmanuel Macron a rebattu les cartes du jeu politique en France, faisant passer de la traditionnelle bipolarisation droite-gauche à une autre, dont la ligne de partage se situe entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont victimes. Un clivage qui, moyennant l’émergence de plusieurs éléments, pourrait bien porter en lui les germes du renversement du macronisme.

La bipolarisation est en France la marque de la vie politique sous la Ve République. Depuis l’époque de Valéry Giscard d’Estaing, libéraux et sociaux-démocrates alternent au pouvoir. En pratique, ces alternances ont plus porté sur le style de gouvernement que sur son orientation.

Avec la perte d’influence du parti communiste et sous la contrainte de plus en plus forte des institutions européennes, les politiques sociales, économiques et même sociétales de la gauche et de la droite ont été à peu près les mêmes. Chaque gouvernement a entrepris son lot de réformes, fondées sur le primat de l’économie et du libre-échange. Résultat : globalement, les privilèges des plus nantis et des plus pauvres ont été maintenus. La classe moyenne, les salariés lambda, les familles de base en ont fait les frais.

Emmanuel Macron a scellé l’union du parti socialiste et des Républicains

L’élection présidentielle de 2017 n’a pas changé la donne, mais Emmanuel Macron a su en faire une bonne main. En son temps, François Mitterrand avait réussi l’union de la gauche avec les communistes en forçant le jeu. Emmanuel Macron n’a pas réalisé le vieux rêve d’une troisième voie façon François Bayrou. Son élection a seulement traduit dans les urnes que droite et gauche de gouvernement, depuis trente ans, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.


Les socialistes et les libéraux canal historique sont sortis du champ politique et, semble-t-il, pour quelque temps.


Une partie des électeurs de gauche et de droite se sont logiquement retrouvés sur le candidat du «en même temps». Le parti socialiste et les Républicains vivaient en concubinage notoire depuis trente ans sous la surveillance de Bruxelles. Emmanuel Macron a scellé leur union légitime pour le meilleur et pour le pire. Quant aux socialistes et aux libéraux canal historique, ils vivent des dépouilles que le Président leur laisse et comptent les coups, impuissants. Ils sont sortis du champ politique et, semble-t-il, pour quelque temps.

Mais, bipolarisation oblige, un autre clivage s’est formé, une nouvelle frontière. Tout le monde, et Emmanuel Macron lui-même, le sait. Il espère même, de manifestations des Gilets jaunes en blocage des transports, en tirer le meilleur. D’un côté, son camp : celui des progressistes, de la mondialisation et de l’Europe sociale-libérale. De l’autre, celui des victimes d’un monde de plus en plus gouverné par les technostructures internationales, les banques centrales et le Fond monétaire international, les entreprises internationales dont le chiffre d’affaires et la capitalisation sont supérieurs au PIB de très nombreux pays. En définitive, celui des victimes du monde de la «finance apatride», comme l’on disait au XIXe siècle.

La division du camp des victimes

Le problème vient de ce qu’à l’intérieur de cette nouvelle frontière, le camp des victimes est divisé entre les partisans de l’extrême droite, pour qui le peuple est une réalité enracinée qui a sa source dans une histoire, et ceux de l’extrême gauche, pour qui le peuple est un projet.

Il faut lire Chantal Mouffe et Ernesto Laclau1, qui ont inspiré le mouvement Podemos et Jean Luc Mélenchon. Pour eux, le peuple est une construction discursive, volontariste, sui generis, qui se fonde sur la négation des identités nationales et des communautés naturelles. Depuis Marx, la gauche ne peut se représenter l’homme que comme autocréateur de lui-même.

Les habitus mentaux de la gauche – qu’elle soit celle de Marx ou celle de Mark Zuckerberg – la poussent toujours vers l’utopie. Elle y tient d’autant plus que ces présupposés idéologiques l’empêchent d’accepter que la réalité puisse lui échapper. Tout doit être au pouvoir de l’homme, y compris le réchauffement climatique, le sexe, la procréation et la mort. Reconnaître qu’une partie de la réalité vous échappe est toujours vécu à gauche comme une forme d’aliénation.

Mais, parmi les victimes, il y a aussi ceux qui, pour de multiples raisons culturelles, ou par expérience de la vie, ou encore par simple bon sens tiennent à un ensemble de réalités. Ils tiennent à leurs modes de vie autant qu’à leur pouvoir d’achat, à leurs coutumes, à leur savoir-faire ; ils veulent être reconnus pour ce qu’ils sont et sont souvent fiers de leurs ancêtres, dont ils se sentent confusément solidaires et mêmes redevables. Ils tolèrent les différences, mais à condition que les manières de vivre ensemble qu’ils aiment et qu’ils ont héritées d’un long passé soient respectées. L’universalisme, qu’il soit islamiste ou marxiste, n’est pas leur truc.

La fin du plafond de verre ?

Dans ces conditions, le macronisme, représentant des élites, a-t-il de beaux jours devant lui ? Rien n’est moins certain. Souvent, on évoque à propos de Marine Le Pen le fameux plafond de verre du Rassemblement National. Dans la majorité, beaucoup espèrent encore qu’il tiendra en 2022. Possible. Mais le plafond de verre qui va inéluctablement céder, ce n’est pas celui qui est au-dessus de la tête du RN ou de la France insoumise. C’est celui qui est au-dessus du peuple et de ses aspirations profondes. Certes, toutes les conditions ne sont pas encore réunies pour que le peuple renverse la table. Trois facteurs peuvent faire évoluer la situation, sans parler d’événements fortuits, inconnus, qui peuvent se produire brutalement.


Le plafond de verre qui va inéluctablement céder, c’est celui qui est au-dessus du peuple et de ses aspirations profondes.


Le premier facteur serait l’émergence d’un nouveau leader. Pour l’heure, le peuple en a deux, l’un à l’extrême droite, l’autre à l’extrême gauche. Mais un homme ou une femme peut se lever, une personnalité capable de dépasser l’antagonisme entre Marine Le Pen et Jean Luc Mélenchon. Un leader qui sache parler au peuple, le réunir, lui présenter un projet qui réponde à ses aspirations. Un «tempérament» qui renversera le «système» bien plus que ne l’a fait Emmanuel Macron en rassemblant le camp des privilégiés, un peu à la manière de la réaction aristocratique et parlementaire au XVIIIe siècle peu avant la grande Révolution.

Le second est technique. Le Web permet sans doute un contrôle de la population façon Big Brother ; il dépossède aussi les médias, les gouvernements et l’ensemble des élites et des «autorités» d’un pouvoir de contrôle sur l’information, sur la circulation des idées. Il donne aujourd’hui la possibilité de faire sauter les médiations qui régulaient l’information et la vie politique. Cette «désintermédiation» ne signe pas nécessairement la mort de la démocratie représentative, mais elle en modifie profondément le fonctionnement. Pour une bonne part, le Web a permis à Trump et à Beppe Grillo de s’imposer. Jusqu’ici, Emmanuel Macron a été le seul, en France, à savoir en jouer pour prendre le pouvoir en se passant des partis. Rien ne dit que nous n’aurons pas un jour notre Beppe Grillo, nouveau tribun de la plèbe à l’heure du 2.0.

Le troisième facteur qui peut favoriser une convergence du peuple de gauche et du peuple de droite est à la fois démographique et politique. Jusqu’ici en France, les musulmans votent massivement à gauche. Mais l’islamisme, même si c’est un communisme, est loin d’être de gauche. Une majorité de musulmans ne souhaite pas que la France sombre dans l’islamisme. L’Oumma a ses limites. Les immigrés qui s’intègrent ne sont pas les premiers à vouloir que la France où ils sont installés soit submergée par des vagues migratoires islamiques qui menaceraient leurs libertés et dont ils seraient eux-mêmes les premières victimes. Les immigrés n’étaient pas nombreux parmi les Gilets jaunes. Ils ne voteront probablement jamais pour Marine Le Pen, mais rien ne dit qu’ils ne puissent un jour rejoindre d’autres Français sur des thématiques communes.

Il est difficile de prévoir le rythme des événements. Il est plus aisé d’en prévoir l’orientation. Cette direction est inscrite dans les réalités d’aujourd’hui. La bipolarisation libéral/social-démocrate a vécu. Le peuple remplacera-t-il les élites actuelles ?

Thierry Boutet

Photo : Thomas Bresson / Wikimedia Commons ; Yoan Valat – Pool / SIPA


1 – Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie, Paris, Fayard, coll. «Pluriel», 2019, 320 p., traduit de l’anglais par Julien Abriel, 1re éd. française 2009.

 

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