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Julia, psychiatre virtuelle : consultation sur rendez-vous

Après les commandes sur écran dans les restaurants fast-food, les hôtesses réceptionnistes en latex des hôtels japonais, la douce voix de la Google home, voici Julia, la psychiatre virtuelle d’une consultation en addictologie de l’hôpital de Bordeaux1. Le patient, plutôt en situation de détresse, est assis devant un écran et participe à un entretien diagnostic en répondant aux questions de Julia, dont le visage s’anime de mimiques et d’émotions.


Le numérique se substitue au réel, mais, ce faisant, il assèche la virtualité, voire la virtuosité de l’homme à devenir pleinement humain.


Ce projet conjugue deux formes d’intelligence artificielle : l’intelligence émotionnelle, ou «affective computing», qui permet de créer un lien empathique dans les interfaces homme/machine, afin de faciliter l’usage de ces dernières, et l’intelligence artificielle forte qui, à partir d’une importante base de données, effectue des recoupements pour poser un diagnostic qui sera ensuite validé par un médecin en chair et en os. Le test mené auprès d’un large échantillon se passe manifestement bien et permet de conclure à un indice de confiance élevé des patients envers Julia (avec qui ils conversent 35 à 40 minutes) et à un bon niveau technique du diagnostic établi.

Confiance, émotion, empathie : trois clés de la construction d’une bonne relation thérapeutique. Mais à qui fait-on confiance ? Auprès de qui ressent-on une empathie ? Avec qui entre-t-on en relation ? Si Julia est virtuelle, ce n’est pas parce qu’elle est une psychiatre en puissance, mais parce qu’elle est un objet numérique, un programme que l’on habille d’une voix, d’un visage qui, s’il est animé sur l’écran… n’a pas d’âme2.

Le virtuel est en train de tuer le virtuel. Le numérique se substitue au réel, mais, ce faisant, il assèche la virtualité, voire la virtuosité de l’homme à devenir pleinement humain, à être une personne qui connaît, choisit, aime et se donne dans la réalité de tout son être : corps, affectivité et raison. Si Julia est manifestement plus prolixe qu’un thérapeute lacanien, elle peut contribuer à une déshumanisation du patient, à qui elle donne l’illusion d’une relation, d’un échange, d’un partage.

Julia ne connaîtra jamais son patient, elle ne saura jamais si elle a posé un bon ou un mauvais diagnostic, car Julia n’est pas intelligente. Tout est factice, jusqu’à parler d’ «intelligence artificielle», ce qui constitue une imposture intellectuelle. L’intelligence ne peut être ni virtuelle ni artificielle ; elle est une puissance de connaissance de la personne qui a une âme spirituelle : l’oublier, c’est la mépriser, voire un peu la tuer… En aucun cas soigner.

Jérôme Fouquet

 


1 – Voir le site du CHU de Bordeaux.

2 – L’âme est l’acte premier d’un corps organisé ayant la vie en puissance.

 

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