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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Devant l’ «ensauvagement du monde», le chef d’État-major des armées alerte sur l’état de l’armée française

On se souvient de la démission forcée en juillet 2017 du chef d’État-major des armées (CEMA), le général Pierre de Villiers, qui avait critiqué dans le huis clos de la Commission de la défense à l’Assemblée nationale les «850 millions d’euros d’économies» réclamées aux armées françaises dans le budget prévisionnel. Le lendemain, Emmanuel Macron l’avait recadré en public dans ces termes : «Je suis le chef». Un chef devant lequel le CEMA dut s’incliner…

Le CEMA, plus haut responsable militaire, placé sous l’autorité du ministre de la Défense, a une fonction polyvalente : il est responsable de l’emploi des forces armées, assure le commandement des opérations militaires, et il est le conseiller militaire du Gouvernement. Il se présente régulièrement devant les parlementaires pour faire un état de la situation du monde et des moyens dont dispose l’armée française. Un exercice délicat, car le CEMA est tenu par un devoir de réserve et de loyauté envers le Président, mais tout autant de rendre compte de la situation des armées aux représentants de la Nation.

C’est dans ce cadre que le général Lecointre s’est exprimé le 6 novembre dernier à huis clos pendant trois heures devant la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Le script de l’entretien vient seulement d’être publié sur le site de l’Assemblée nationale.

Le général décrit ce qu’il appelle «l’ensauvagement du monde», un monde toujours plus instable à cause «des tensions ethniques, religieuses et économiques, et l’accroissement des déséquilibres démographiques, climatiques et d’accès aux ressources». L’armée française doit donc se préparer à faire face à quatre types de conflits ou de crises :

  • Le terrorisme, forme la plus visible du conflit «asymétrique» : «Il est dit “asymétrique” parce qu’un ennemi aux valeurs radicalement différentes des nôtres contourne nos modèles de puissances en s’affranchissant de nos normes et de nos contraintes de droit. Au-delà d’actions terroristes ponctuelles, le terrorisme peut s’ériger à hauteur d’un État : c’est ce qui s’est passé avec Daech», explique le général.
  • L’effondrement d’un État : «[…] Je suis frappé par la dégradation continue de la situation de certains États africains. Cet effondrement provoque des crises qui se multiplieront, en Afrique et ailleurs». C’est en particulier la situation qui risquait de se produire au Mali, quand la capitale allait être prise par des terroristes, et qui peut se reproduire au Sahel.
  • Un risque de guerre contre des puissances émergentes, d’anciens empires qui reviennent décomplexés sur la scène internationale, «qui remettent en cause le droit international et le multilatéralisme, si bien que les relations internationales tendent à se militariser». En ligne de mire : l’Iran et la Turquie.
  • Une guerre classique, à l’ancienne, bloc contre bloc, avec des puissances qui y consacrent toutes leurs capacités et toutes leurs richesses. Le général n’en cite aucune, mais on pense inévitablement à la Chine ou à la Russie.
Bombe terrestre

La dangerosité de ces menaces est encore aggravée par la simultanéité des conflits dans un même espace géographique et temporel et par l’hybridation de la menace : «Un ennemi s’emploiera à déstabiliser ses ennemis et ses adversaires dans plusieurs champs simultanément : champ économique et démographique et champ militaire pur. Cette hybridation, qui impose une approche globale pour contrer ces menaces, rend souvent très difficile l’attribution de l’agression», note le CEMA, qui illustre sa pensée : «On l’a vu avec l’attaque conduite sur le site d’Aramco en Arabie saoudite, qu’il n’est pas possible d’attribuer formellement à l’Iran. Par ailleurs, l’hybridation de la menace rend difficile la définition d’une ligne rouge. Elle complique aussi l’attribution de la responsabilité des attaques cybernétiques, qui sont systématiquement combinées avec d’autres types d’attaques. Ainsi, lors du raid Hamilton contre les installations du programme chimique de Bachar El-Assad, première opération que j’ai commandée en qualité de chef d’état-major des armées, la très grande difficulté à laquelle nous avons été confrontés fut l’attribution puis le risque de manipulation.»

D’après le général Lecointre, la France, cinquième puissance militaire mondiale, n’a plus «d’armée de guerre, mais une armée pour gérer les crises». L’armée française a été déconstruite après la chute du mur de Berlin : on a touché les dividendes de la paix et coupé dans les budgets. «Il faut penser à reconstruire une armée capable de faire la guerre», affirme-t-il, en donnant l’exemple de la Marine. Il explique qu’actuellement, il est obligé de positionner un destroyer en face de la Syrie, un dans le golfe Persique, un en mer de Chine, un à Brest, un en face de la Russie dans l’Atlantique Nord, et il n’y a pas assez de frégates de premier rang pour faire face aux menaces, alors que nous sommes en temps de paix. Alors, qu’en serait-il en temps de guerre ?

Le CEMA a également évoqué les terrains de guerre du futur, par exemple la guerre sur internet, s’inquiétant de l’apparition d’acteurs privés plus puissants que certains États : les GAFA sont désormais désignés comme des ennemis potentiels. L’autre terrain de guerre, c’est l’espace, avec peut-être un jour des satellites armés.

Menace plus immédiate selon le général Lecointre, ce que l’on pourrait appeler la guerre «low-cost». Il cite comme exemple l’attaque en septembre dernier des installations pétrolières Aramco en Arabie saoudite, attaques d’une précision impressionnante, réalisées avec des drones porteurs de bombes qui ont parcouru plusieurs centaines de kilomètres dans le désert avant de détruire des puits de pétrole. Or ces drones ont été assemblés à partir de pièces que n’importe qui peut acheter sur Internet.

Dans ce monde qui «s’ensauvage», «il faut penser à reconstruire une armée capable de faire la guerre», affirme le général Lecointre, qui conclut : «Nous devons faire comprendre à nos concitoyens que l’Histoire est tragique, réintroduire ce sens du tragique dans notre destinée nationale».

Rédaction SRP

Source : Assemblée nationale

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