Livre sur le célibat des prêtres
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Nombreux sont ceux qui souffrent aujourd’hui de voir que les valeurs sacramentelles et doctrinales s’effritent devant des «autorités invisibles» qui prédisent une «nouvelle Église», où seul demeurera le sacerdoce des fidèles en remplacement du sacerdoce ministériel. Dans un livre qui vient de paraître, Benoît XVI et le cardinal Sarah ont puisé au plus profond de leur cœur pour rappeler l’exigence du célibat sacerdotal. «Silere non possumus1» : ils ne peuvent pas se taire !

Le livre2 du cardinal Sarah, auquel Benoît XVI s’est joint comme collaborateur, ne pouvait pas ne pas faire de vagues. Et surtout, il ne peut plus maintenant être ignoré ! Il est là, avec toute la pesanteur de ses écrits ! Il brûle comme un feu ardent qui ne peut être éteint ! Il ne condamne personne ! Il dit une chose redoutable : la vérité ! Non une certaine vérité des faits toujours interprétables selon les émotions, mais la vérité d’une Parole : «Tu es prêtre pour l’éternité !» Et, prêtre pour l’éternité, tu as accepté d’être, de vivre en ma présence et de me servir3. Je t’ai choisi parmi les tiens, ta famille, ton monde, pour être celui que j’envoie à mon peuple pour tenir lieu de moi, de mon amour, de mon offrande, de mon salut. Tu ne t’appartiens plus, non seulement spirituellement, mais aussi socialement ; tu ne prendras pas femme, tu ne fonderas pas une famille. Tu seras mon prêtre !

Cette exigence du célibat sacerdotal vient d’être rappelée par deux hommes fragiles : Benoît XVI, un pape émérite qui arrive à la fin de sa vie, et un évêque guinéen, Mgr Robert Sarah, arraché à sa terre africaine pour servir au soin (curia) de toute l’Église comme préfet de la Congrégation du culte divin. Ils sont les témoins et, sans aucune délégation précise, les porte-parole de tous ceux qui souffrent dans toutes les Églises du monde de voir que les valeurs sacramentelles et doctrinales s’effritent devant ces «synodes sans mandat» et ces «autorités invisibles» qui prédisent une «nouvelle Église».


Oubliera-t-on que l’élaboration des grands dogmes dans l’Église, ceux sur lesquels s’appuie notre foi, est née d’une confrontation d’idées ?


Le mensonge le plus fragrant est que toutes ces opinions qui n’émanent que «d’autorités fictives» sont présentées comme des «intentions doctrinales» du pape François. En conséquence, si pour des raisons objectives appuyées par une solide argumentation théologique, on émet un doute raisonnable au sujet de telles «nouveautés», celui qui écrit est immédiatement classé comme opposé au pape François ! Si l’on continue à cultiver ce climat de soupçon dans l’Église, si le droit de parole n’est accordé qu’à celui qui d’une main tient une plume et de l’autre un encensoir, où va-t-on ? N’est-on pas en train de faire renaître l’antique «Sapinière», qui réduisait toute liberté à une rigide soumission de l’intelligence, et qui condamnait sans même comprendre l’auteur et ce qu’il écrivait ? Un tel climat de «peur» n’est pas un climat d’obéissance filiale. Oubliera-t-on que l’élaboration des grands dogmes dans l’Église, ceux sur lesquels s’appuie notre foi, est née d’une confrontation d’idées, confrontation souvent violente de part et d’autre, laquelle n’a pas empêché, mais au contraire a favorisé l’enseignement magistériel de la vérité confirmée par les grands conciles ?

C’est vrai, le pape émérite, Benoît XVI, a « parlé », c’est-à-dire a «écrit» ; le cardinal Sarah également. Ce sont bien deux «auteurs», dont l’un «collabore» avec l’autre. Mais au nom de quel droit peut-on les empêcher d’écrire ? Au nom de quelle vérité peut-on leur dénier le droit de dire ce qu’ils ont au fond du cœur et qu’ils considèrent, l’un comme l’autre, comme un devoir de le dire ? Au nom du respect pour l’autorité magistérielle du pape François ? Le vote du Synode sur les propositions d’ordonner des diacres mariés pour résoudre un problème difficile de l’évangélisation des chrétiens de l’Amazonie n’en fait pas un acte magistériel.Ce qui se dit au Synode, n’est pas ce dit le Synode. Ce qui se vote au Synode ne constitue un acte qui engage le magistère du Pape. Oui, mais on sait… que c’est le souhait du pape…4 Comme l’a dit le Cardinal O’Malley, «le synode sur l’Amazonie n’est pas un sondage sur la possibilité des prêtres mariés», mais une étude pour résoudre un problème difficile, le manque de prêtres pour l’évangélisation et la vie sacramentelle des chrétiens de l’Amazonie. Mais celui qui pense et dit : attention, toucher au célibat sacerdotal, c’est toucher à une propriété qui, dans l’Église latine, a toujours été respectée, car elle est liée à l’ontologie du sacerdoce (je reviendrai, plus loin, sur ce mot «ontologie») est-il contre le pape ? Celui qui ne partage pas l’enthousiasme de ceux qui voient dans la nouvelle Église un clergé marié est-il contre le pape ? Qu’est-ce qui peut faire croire que le pape souhaite cette sorte de clergé ? Est-ce vraiment sa vision ? Si on lit bien le texte de Benoît XVI, on pourrait penser le contraire. Ce que dit ce théologien est beaucoup plus dans la ligne de la théologie de François qui ne se voit pas, devant Dieu, enlever à l’Église et à ses prêtres le mode d’existence qui les configure à l’Epoux dont ils sont les Amis5.

Tous ces mensonges viennent d’être mis par terre ! Le mensonge sur la nature du célibat sacerdotal est mis dans sa pleine lumière. Le célibat sacerdotal n’est pas la conséquence d’un mépris de la sexualité par une Église puritaine quasi manichéenne ; il n’est pas le simple fruit d’une discipline amovible si les circonstances l’obligent, comme on peut restreindre le jeûne quadragésimal à deux jours et le jeûne eucharistique à une seule heure ; il n’est pas modelable en fonction de chaque communauté comme pourrait l’être le denier de Saint-Pierre. Il est une réalité quasi ontologique liée à la vocation du ministère sacerdotal, ministère conféré par le sacrement de l’Ordre au moins dans ses deux degrés, presbytéral et épiscopal. Mais, pour Benoît XVI, lever l’obligation du célibat comme l’un des signes d’un authentique appel du Seigneur à l’état de vie de «ministre» serait une mutilation du sacerdoce vétérotestamentaire et une grave perturbation du sacerdoce de la Nouvelle Alliance. Quant au cardinal Sarah, il affirme sans violence que la disparition de l’union du célibat au service ministériel du sacerdoce serait une catastrophe pastorale et ecclésiale.


Le célibat sacerdotal n’est pas modelable en fonction de chaque communauté comme pourrait l’être le denier de Saint-Pierre.


Mais que de violences à l’annonce de la parution du livre ! Elles se portent contre ce «pape émérite» dont la présence silencieuse est à peine tolérable et qui devient insupportable lorsqu’il ose «ouvrir la bouche». On voit tout de suite un complot : «Il n’a pas écrit lui-même ce qui paraît sous son nom» ; «Comment ce vieillard de 92 ans, qui n’est capable que d’une présence continue d’une demi-heure», peut-il écrire ce long article, lui «qui ne parle que d’une voix à peine audible», comment peut-il tenir le coup ? Comment ce vieillard cacochyme – qui, cependant, a toute sa tête (sic) – peut-il avoir la force de ce travail ? Il ne tient plus «sa promesse de prier et de se taire», et il devient un obstacle à la réforme de l’Église telle que l’entend le pape François ! Cet écrit, paru avant que ne soit connue l’exhortation apostolique post-synodale, est «fait pour atténuer la portée du vote majoritaire au dernier synode sur l’Amazonie admettant les ordinations de diacre mariés au sacerdoce ministériel». Il n’a donc aucune autorité, mais il peut intimider le pape François6

Toutes ces violences ont été écrites avant même que le livre ne paraisse, et ceux qui ont éclaté de colère n’ont même pas pu lire ce qui y était écrit.

Le Seigneur est ma part d’héritage (Ps 16, 5)

Tout l’enseignement théologique de Benoît XVI développe ce psaume 16 qui, avant Vatican II, était utilisé durant la cérémonie de tonsure marquant l’entrée dans le clergé. Le pape émérite part de l’Ancien Testament, avec la triple fonction sacerdotale (ministre du sacrifice) réservée à la tribu d’Aaron-Lévi, le grand-prêtre, le presbytre et le lévite, qui sont les «serviteurs de Dieu dans la maison de Dieu» appelés à être debout en sa présence pour offrir les sacrifices et louer le Seigneur. Seuls les fils de la maison de Lévi ont cette fonction et eux seuls n’ont aucune part à la terre matérielle d’Israël. En effet, toutes les tribus d’Israël, de même que chaque famille, représentaient l’héritage de la promesse de Dieu à Abraham. Chaque famille obtenait en héritage une portion de la Terre promise dont elle devenait propriétaire, obtenant ainsi la certitude de participer à la Promesse. La tribu de Lévi avait ceci de particulier : elle était l’unique tribu qui ne possédait pas de terre en héritage et était donc dépourvue d’une subsistance immédiate issue de la terre. Le «lévite» vivait seulement de Dieu et pour Dieu, et il vivait ainsi des offrandes sacrificielles qu’Israël réservait à Dieu. «Seul le Seigneur était sa part d’héritage7».


Le «lévite» vivait seulement de Dieu et pour Dieu, et il vivait ainsi des offrandes sacrificielles qu’Israël réservait à Dieu.


Jésus se présente d’abord comme un maître qui forme autour de lui une communauté de laïcs. Bien qu’il accomplisse parfaitement toutes les lois cultuelles de l’Alliance promise à Abraham et réalisée avec Moïse, il finit par susciter la jalousie de l’aristocratie du Temple. Les Sadducéens lui font un procès inique qui le condamne. Aux yeux des Douze, peu à peu, il s’était révélé comme un nouveau Moïse, comme celui qui «détruira ce Temple» pour «en rebâtir, en trois jours, un nouveau» (Mc 11, 15 sq ; Jn 2, 13-22). Ces mots par lesquels il purifie le Temple vont plus loin que la simple action de combattre les abus. Ils annoncent un nouveau Temple, une Nouvelle Alliance, dans laquelle Jésus sera à la fois le Prêtre et la Victime.

Le sacrifice total de Jésus instauré dès la dernière Cène et consommé à la Croix, ce sacrifice auquel participent les disciples appelés à «refaire la même chose en souvenir de lui», institue une Nouvelle Alliance. Aussi, quand le Temple hérodien fut détruit, le Nouveau Temple, la Nouvelle Alliance étaient déjà édifiés. Ses disciples seront les successeurs de la tribu de Lévi, des ministres appelés par lui à trouver en lui, et seulement en lui, leur part d’héritage, à être tout pour Dieu, et pour qui Dieu sera tout. Le psaume 16 l’exprime profondément : «Le Seigneur est ma part d’héritage et mon calice : ma vie est entre tes mains. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage».

On trouva dès l’Église primitive des episcopos, des presbyteros, des diaconos chargés de guider le nouveau Peuple de Dieu par la nourriture qu’est la Parole, par le pain de l’Eucharistie, par les services à tous les membres de ce peuple. Mais, de même qu’il était strictement obligatoire dans l’Ancien Testament pour le sacrificateur, le serviteur du Temple, d’observer l’abstinence sexuelle lorsqu’il accomplissait sa fonction, fonction où il était en présence de Dieu (chose possible car cette fonction ne s’accomplissait qu’à des périodes déterminées et espacées), il apparut évident à l’Église primitive qui devait ordonner «prêtres» des hommes mariés de leur demander l’abstinence sexuelle pour toute la suite de leur vie.


Le prêtre de la Nouvelle Alliance est celui qui est appelé par le Christ pour être, tous les jours, en présence de Dieu et à son service.


Le prêtre de la Nouvelle Alliance n’est pas un serviteur du Temple comme celui qui offre un sacrifice rituel. Le prêtre de la Nouvelle Alliance est celui qui est appelé par le Christ pour être, tous les jours, en présence de Dieu et à son service. Il est ordonné tout au long de sa vie à être tout à Lui, à être tout pour Lui. Celui qui a une femme et des enfants doit avoir le souci de sa famille ; celui qui est tout à Dieu doit vivre totalement attentif à sa Parole et à nourrir la portion du peuple qui lui est confiée du pain eucharistique et de la Vérité de Dieu. Ce n’est pas une question d’agenda, ni même une question d’incompatibilité humaine – le mariage n’est pas contre la volonté de Dieu et n’éloigne pas du Seigneur –, mais une question de «pureté» du cœur, de l’intelligence et du corps. De même que le cœur de l’époux doit être tout pour l’épouse, que son corps est pour elle, que ses pensées se tournent vers elle et qu’il en est de même pour l’épouse vis-à-vis de l’époux, le cœur, l’intelligence, le corps du prêtre doivent être pour l’Église, son «épouse», au service total de Dieu.

Méditant sur la deuxième prière eucharistique, Benoît XVI montre que la prière après la consécration : «Nous t’offrons, Seigneur, le pain de la vie et la coupe du salut, et nous te rendons grâces parce que tu nous as choisis pour servir en ta présence» (le latin est plus expressif : «quia nos dignos habuisti astare coram te et tibi ministrare» = parce que tu nous a rendus dignes de nous tenir debout devant toi et de te servir), cette prière réservée au prêtre qui officie, exprime bien l’ontologie8 du sacerdoce. Le prêtre est celui qui, par la grâce du Christ, a été rendu digne d’être en présence de Dieu et de le servir.

Consécration et célibat sacerdotal

 

«Les mots “astare coram te et tibi ministrare” ne visent pas une attitude extérieure, ils ne désignent pas uniquement une présence spirituelle. Ils désignent la nature même du prêtre qui continuellement, par toute sa vie, doit se tenir “debout” devant Dieu. Ces mots représentent un point d’unité profond entre l’Ancien et le Nouveau Testament et décrivent la nature même du sacerdoce9.» Le prêtre, dit le pape émérite, doit être vigilant face aux pouvoirs menaçants du mal. Il doit garder le monde en éveil pour Dieu. Il doit être quelqu’un qui reste debout : droit face aux courants du temps. Droit dans la vérité. Droit dans l’engagement au service du bien10.

Une catastrophe pastorale et ecclésiale

Autant le texte de Benoît XVI est d’une haute théologie, autant le texte du cardinal Sarah est profondément pastoral. Il a assisté, lui, à toutes les interventions du synode sur l’Amazonie. «Durant le synode sur l’Amazonie, j’ai pris le temps d’écouter les hommes de terrain et de discuter avec des missionnaires chevronnés. Ces échanges m’ont conforté dans l’idée que la possibilité d’ordonner des hommes mariés représenterait une catastrophe pastorale, une confusion ecclésiologique et un obscurcissement dans la compréhension du sacerdoce11», écrit-il.

Une «catastrophe pastorale»

Le sacerdoce suppose d’entrer de tout son être dans le grand don du Christ au Père, dans le grand «oui» de Jésus à son Père. «Le célibat devient un “oui” définitif : c’est laisser Dieu nous prendre par la main, s’offrir entre nos mains12». Il n’est donc pas une question d’habitude, une question de discipline, d’adaptation aux coutumes et aux cultures. Si nous réduisons le célibat sacerdotal à cela, «nous isolons le sacerdoce de son fondement13». Et Mgr Sarah d’apporter son témoignage :

«Au début de l’année 1976, alors jeune prêtre, je me suis rendu dans certains villages reculés de Guinée. Certains d’entre eux n’avaient pas reçu la visite d’un prêtre depuis presque dix ans, car les missionnaires européens avaient été expulsés en 1967 par Sékou Touré. Pourtant, les chrétiens continuaient à enseigner le catéchisme aux enfants et à réciter les prières de la journée et le chapelet. Ils manifestaient une grande dévotion envers la Vierge Marie et se réunissaient le dimanche pour écouter la Parole de Dieu. J’ai eu la grâce de rencontrer ces hommes et ces femmes qui gardaient la foi sans aucun soutien sacramentel, faute de prêtres. Ils se nourrissaient de la Parole de Dieu et entretenaient la vitalité de la foi par la prière quotidienne. Je ne pourrai jamais oublier leur joie inimaginable lorsque je célébrais la messe qu’ils n’avaient pas connue depuis si longtemps. Qu’il me soit permis de l’affirmer avec certitude et force : je crois que si l’on avait ordonné des hommes mariés dans chaque village, on aurait éteint la faim eucharistique des fidèles. On aurait coupé le peuple de cette joie de recevoir, dans le prêtre, un autre Christ. Car, avec l’instinct de la foi, les pauvres savent qu’un prêtre qui a renoncé au mariage leur fait don de tout son amour sponsal14

Une «catastrophe ecclésiale»


L’ordination d’un homme marié au sein de la communauté signifierait que chacune d’elles a droit à «son» prêtre, comme elle a droit à son «fonctionnaire».


La radicalité du sacerdoce ministériel exprime pour le prêtre et pour les fidèles la radicalité d’une personne au don d’elle-même à Dieu. Priver les Églises du témoignage de cette radicalité, c’est les mépriser. La visite du prêtre, que ce soit celle des familles qui l’accueillent ou des villes, régions, pays qu’il évangélise, constitue l’image du Verbe visitant l’humanité.

L’ordination d’un homme marié au sein de la communauté exprimerait le mouvement inverse : elle signifierait que chaque communauté a droit à «son» prêtre, comme elle a droit à son «fonctionnaire», maire ou autre officier d’administration. Le prêtre cesserait de témoigner de la miséricorde de Dieu, qui s’incarne dans la visite du Christ et, en lui, dans toutes les communautés humaines. «Comment demander à un homme marié de changer de communauté en entraînant son épouse et ses enfants ? Comment pourrait‑il vivre la liberté du serviteur prêt à se donner à tout homme15 ?».

Une incompréhension du sacerdoce

Beaucoup pensent que le célibat sacerdotal n’est qu’une discipline tardivement imposée par l’Église latine à ses clercs. «L’honnêteté historique m’oblige, dit le cardinal Sarah, à affirmer que de telles assertions sont fausses16». C’est vrai qu’il y a eu des prêtres mariés, mais ils étaient tenus à la continence parfaite. Le sacerdoce suppose de livrer sa vie tout entière à Dieu. Quelle place tient alors l’épouse dans ce don absolu et total de son mari à Dieu par l’intermédiaire de l’Église ?

Quand on reçoit les confidences de certaines épouses de diacres ordonnés, on comprend mieux le désarroi de certaines d’entre elles. Elles sont souvent écartelées entre l’exigence ecclésiale du ministère de l’homme qu’elles ont épousé et le don mutuel entre époux. Et encore, le don du diacre n’est pas celui du prêtre, lequel agit sacramentalement, dans son sacerdoce, en la personne du Christ, et se donne comme le Seigneur s’est donné !

Quand l’Église ordonne un diacre, elle lui dit que son épouse et sa famille doivent avoir la primauté. Pourrait-elle dire cela à un prêtre ? «Cela supposerait que “les époux placent le lien qui les unit au-dessus de tout autre”, mais qu’advient-il de l’exigence de la présence totale à Dieu, laquelle n’est pas uniquement une présence spirituelle, mais une disposition du corps “astare coram te et tibi ministrare”.»


Quand on reçoit les confidences de certaines épouses de diacres ordonnés, on comprend mieux le désarroi de certaines d’entre elles.


Ces mots ne sont pas allégoriques. «Ordonner prêtre un homme marié reviendrait à amoindrir la dignité du mariage et à réduire le sacerdoce à une fonction17». «Sans la présence du prêtre célibataire, l’Église ne peut plus prendre conscience qu’elle est l’Épouse du Christ. Le célibat sacerdotal, loin de se réduire à une discipline ascétique, est nécessaire à l’identité de l’Église. On peut affirmer que l’Église ne se comprendrait plus elle‑même si elle n’était plus aimée totalement par des prêtres célibataires qui représentent sacramentellement le Christ‑Époux18

Du fond de «leurs» cœurs

L’Église et le sacerdoce traversent des temps difficiles. Mais on pourrait se demander : quand l’Église a-t-elle traversé des temps faciles ? Il y eut un temps où les églises étaient pleines, surtout les jours de fête, des temps où les séminaires étaient remplis, des temps où les familles étaient nombreuses, où le climat était religieux, des temps où l’on chantait à pleine voix, criarde mais enthousiaste : «Je suis chrétien, voilà ma gloire, mon espérance et mon salut». Ces temps étaient-ils sans difficultés ? On y chantait aussi : «Nous voulons Dieu dans nos écoles». Des temps où il fallait se battre pour que l’école laïque ne soit pas la seule école. Des temps où il a fallu affirmer notre liberté religieuse.

Aujourd’hui, ces temps sont révolus. La persécution dans l’Église ne vient plus de l’extérieur, mais de l’intérieur. Et celui que l’on persécute le plus, c’est le prêtre !

Nos deux auteurs ont quelque chose à dire, non seulement parce qu’ils sont chrétiens, mais parce qu’ils sont «évêques». Ils ont écrit du fond de «leurs» cœurs. Peut-être suggèrent-ils à d’autres évêques, à beaucoup d’évêques, d’en faire autant. L’«épiscope» est le gardien du peuple de Dieu. Il doit être d’abord le gardien du prêtre qu’il ordonne à demeurer en présence du Seigneur et à Le servir.

Aline Lizotte

 


1 – «Nous ne pouvons pas nous taire».

2 – Cardinal Sarah, Benoît XVI, Des profondeurs de nos cœurs, éditions Fayard, 15 janvier 2020.

3 – «astare coram te et tibi ministrare» (deuxième prière eucharistique).

4 – Le pape François n’a jamais laissé entendre qu’il considérait la «discipline» du célibat sacerdotal comme une obligation seulement disciplinaire pouvant être facilement levée lorsque les circonstances le demanderaient. N’a-t-il pas dit qu’il ne se voyait pas, après sa mort, face à Dieu, comme celui qui aurait changé l’obligation du célibat sacerdotal en une simple option facilement modifiable selon les «circonstances extrêmes» ? Et il a répété dernièrement qu’il était contre un célibat optionnel : «Le pape François a clairement rejeté lundi toute remise en cause du célibat des prêtres en vigueur dans le catholicisme romain, qualifié de “don pour l’Église” qui ne peut devenir “optionnel”, lors d’une conférence de presse dans l’avion qui le ramenait du Panama.» ( Dépêche AFP, 28 janvier 2019 ; voir aussi Zenit).

5Cf. Cardinal Marc Ouellet, Amis de l’Époux, (Parole et Silence, 2019).

6 – Pour compléter ce sujet, lire l’article de Jean-Marie Guénois : «Polémique autour du livre de Benoît XVI : le pape émérite a bien écrit cet ouvrage avec le cardinal Sarah», publié dans Le Figaro du 14 janvier.

7 – Voir, dans Des Profondeur de nos cœurs, le texte de Benoît XVI, pp. 51 et 52.

8 – Le mot «ontologie» pour désigner, dans toute l’Église latine, le lien du célibat au ministère sacerdotal doit être expliqué. Au sens strict, le mot «ontologie» désigne ce qui définit la chose, son essence. Ainsi, l’homme est «animal raisonnable» : c’est son essence, qui dit quel sorte d’être il est. Mais cette «essence» est toujours l’essence de quelque chose à qui est attribué en premier l’acte d’exister. Pour qu’il y ait un homme, il faut qu’en premier l’existence lui soit donnée, et elle l’est par la création de l’âme humaine, acte premier. Ainsi, dès la création de l’âme humaine, l’embryon est totalement un être humain, essentiellement et existentiellement. Mais cela ne signifie pas qu’il a le plein développement de son existence ou la perfection de cette acte d’exister, acte second ou opération parfaite de vivre (bene vivere). Ainsi, il y aura plusieurs MODES D’EXISTER, dont certains seront en dépendance de ce qu’est cet être, par exemple, la distinction sexuelle, féminin et masculin (femelle, mâle), distinction qui s’attache nécessairement au vivant dont l’une des principales opérations est la génération d’un être semblable à lui et qui apparaît, dès la vie végétative ; ou encore la richesse et la variété de l’affectivité, ou finalement la distinction d’être une «personne». Ainsi, le mode d’exister propre à l’homme est celui de la «dignité de la personne», c’est-à-dire d’être créé et voulu par Dieu pour lui-même, et non comme un instrument, comme il pourrait l’être dans l’esclavage ! Ce mode d’exister comme une personne » se retrouve dans tous les êtres «spirituels», chez l’homme, chez l’ange, et même chez Dieu, où l’on trouve trois MODES D’EXISTER (trois Personnes), non seulement dans une «unique essence», mais dans un unique Être existentiel. Tout autre être créé comme être spirituel, totalement (l’ange), principalement (l’homme) n’a sur le point de son individualité qu’un mode d’exister, il n’est qu’une personne. Ainsi, le mode d’exister ne s’attache pas à l’essence qui définit ce qu’est l’être, mais à l’existence selon l’acte second ou la perfection de son opération (vivre). Le mode d’existence du «bébé» est différent du mode d’existence de l’adulte, lequel ne doit pas vivre ou agir comme un bébé. Mais qu’il soit un bébé, un adolescent, un homme adulte, un vieillard, il est et sera toujours un être humain «animal raisonnable».
Si l’on applique ces données métaphysiques au sacrement de l’Ordre, on doit dire que ce qui fait d’un homme adulte de sexe masculin un ministre ordonné est essentiellement et nécessairement l’imposition des mains par celui qui validement agit dans la Tradition apostolique de la transmission d’un pouvoir ecclésial selon un degré qu’il a l’intention de lui transmettre : celui du diacre, du prêtre ou de l’évêque. Il s’agit de l’évêque en communion hiérarchique avec le pape à une personne de sexe masculin (cf. Jean-Paul II, Sacerdotalis cælibatus). L’imposition des mains à une femme rendrait le geste épiscopal invalide, au moins pour les ordinations presbytérales et épiscopales (une grande partie des canonistes pensent qu’il en est ainsi aussi pour les ordinations diaconales) et entraînerait l’excommunication. Si l’on parle d’ «ontologie» au sens strict, ces conditions donnent l’essence du sacrement de l’Ordre. Celui qui est ordonné est fait diacre, prêtre ou évêque, et il l’est pour l’éternité. Mais comment va-t-il vivre ou exister comme diacre, prêtre ou évêque ? Autrement dit, quel doit être son MODE D’EXISTER ? Il ne s’agit pas seulement de ses comportements personnels, de ses habitudes, ou même de sa spiritualité. Comment doit-il AGIR existentiellement, comme prêtre, évêque ou même diacre ? La réflexion de l’Église latine depuis les origines montre que, étant donné la nature du sacerdoce ministériel – son ontologie –, le mode d’exister qui convient à un ministre du Christ selon la Nouvelle Alliance est celui du célibat, signe de cette Nouvelle Alliance qui conduit à cet état de vie là où on ne prend ni femme, ni mari (cf. Mt 22, 30). Si l’ordination sacerdotale introduit le ministre dans «un nouvel état de vie» qui est comme celui «des anges dans le ciel», il convient de demander à ceux qui reçoivent l’onction – d’exister – selon ce vivere. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un lien ontologique entre le sacerdoce et le célibat que développe Benoît XVI. Il s’agit donc de la différence selon le MODE D’EXISTENCE qui convient à celui qui est fait prêtre ou évêque. Ce mode d’existence, qui ne constitue pas essentiellement le sacerdoce ministériel, peut admettre, pour des raisons graves, des exceptions (celui qui perd l’état clérical n’est plus tenu à obéir à ce mode d’existence). Cependant, il faut faire attention à ce que cette «exception» ne devienne pas la norme générale. Devenant la norme générale, elle conduirait à la perte de la spécificité d’un mode d’existence entraînant une grave dévaluation du sacerdoce et lui ferait perdre l’un de ses caractères essentiels, celui d’annoncer la Nouvelle Alliance et d’en vivre dès ici-bas. C’est ce dont Benoît XVI veut témoigner.
On peut aussi poursuivre la recherche en lisant le dernier livre du cardinal Marc Ouellet Amis de l’Époux (Parole et Silence, 2019), où il développe l’action spécifique de l’Esprit Saint sur Jésus, action spécifique que reçoit aussi le nouvel ordinand.

9Ibid., p. 58.

10Ibid., pp. 62-63.

11Ibid., p.78 (Aimer jusqu’au bout. Regard ecclésiologique et pastoral sur le célibat sacerdotal).

12Ibid., p. 80.

13Ibid., p. 81.

14Ibid., pp. 83-84.

15Ibid., p. 89.

16Ibid., p. 91.

17Ibid., p. 94.

18Ibid., p. 98.

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

Réactions de lecteurs

■ «Je ne peux que souscrire intégralement aux propos de cet article et me réjouir qu’il vienne ainsi conforter dans leurs sentiments profonds ceux qui pourraient être déroutés par les désordres du temps et les assauts que subit l’Église à partir de l’intérieur.

[…] On sait aussi que l’exigence du célibat est de nature disciplinaire. Et sans vouloir paraître substituer mon opinion au jugement de l’Église, il me semble difficile qu’il en soit autrement, sauf à prendre le risque d’invalider a contrario, et le sacerdoce des Églises orientales, tant catholiques qu’orthodoxes, où il est admis depuis les temps apostoliques, et le sacerdoce ministériel conféré des pasteurs anglicans ou réformés que l’Église catholique a accepté d’ordonner après qu’elle les a reçus dans sa communion. C’est pourquoi la notion de lien «ontologique» développée dans cet article, au demeurant bien expliquée en tant que mode d’existence et non d’essence, me semble délicate à développer en raison du risque de malentendu qu’elle peut susciter.

[…] Imaginons que la question eût été posée il y a un siècle pour, précisément, certaines régions particulièrement dépourvues et difficiles d’accès. Elle n’eût sans doute pas comporté les mêmes enjeux ni soulevé les mêmes passions et les mêmes conflits : on eût peut-être admis qu’à circonstances exceptionnelles répondissent des mesures exceptionnelles d’ordination de viri probati, dont on eût d’ailleurs probablement limité la juridiction et les pouvoirs ; et ce, au moins à titre provisoire. Mais en réalité, cela nous renvoie à un problème critique, celui de la fuite des prêtres qui pourraient servir dans ces contrées et qui n’aspirent qu’à rejoindre les pays occidentaux – hélas, bien des pays africains en souffrent. […]» – François de Lacoste-Lareymondie

Réponse d’Aline Lizotte :

Le mot «disciplinaire» est souvent équivoque, car il semble connoter la facilité du changement. Quand on dit que l’obligation du célibat sacerdotal est d’ordre disciplinaire, cela signifie d’une part qu’il ne constitue pas un élément essentiel à la validité du sacrement, contrairement à la condition masculine – une ordination d’une femme serait strictement invalide et entraînerait une excommunication latæ sententiæ ; aucun pape ne pourrait le permettre.

D’autre part, la levée de cette obligation du célibat dans l’Église latine ne serait pas une décision contingente, comme peut l’être l’obligation du jeûne eucharistique, mais entraînerait une grave dévaluation du «sacerdoce ministériel» en l’assimilant au ministère pastoral de la Réforme protestante, qui rejette le sacerdoce ministériel pour ne conserver que le sacerdoce commun des fidèles, lequel n’est pas sacramentel. Bien qu’il y ait une différence spécifique entre les deux formes de sacerdoce, l’action pastorale des prêtres mariés serait pour les «fidèles» la même chose que celle d’un ministre de la foi protestante. L’Église de rite oriental a gardé l’obligation du célibat pour l’épiscopat et si elle a fait des concessions sur le sacerdoce presbytéral, c’est surtout en vertu des pressions politiques des empereurs de Constantinople (et cela remonte au schisme de 1054), et non pour des fins du ministère pastoral du prêtre.

 

>> Revenir à l’accueil