Manifestation pro-vie
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Une riche actualité pro-vie s’annonce aux États-Unis : la révision de la loi fédérale sur l’avortement et la 47e Marche pour la vie. Grâce à une stratégie pragmatique et à un changement des mentalités, les pro-vie pourraient parvenir sinon à faire interdire totalement l’avortement, du moins à en restreindre considérablement la possibilité, recueillant ainsi les fruits d’un investissement sur plusieurs générations.

Un débat, tabou en France, agite l’Amérique : celui de l’avortement. Le 2 janvier, plus 207 législateurs américains, 168 membres de la chambre et 39 sénateurs ont invité la Cour suprême à reconsidérer et, «le cas échéant», à annuler Roe vs Wade. La Cour examinera, en effet, le 4 mars prochain, une loi de la Louisiane restrictive sur l’avortement. D’ici là, le 24 janvier prochain, aura lieu la 47e Marche annuelle pour la vie à Washington D.C. et dans de nombreuses villes des USA. Des millions d’Américains de tous milieux, étudiants, politiciens, pasteurs, prêtres ou évêques, défileront. Ils soutiendront cette demande.

Cette manifestation revêt cette année une importance particulière. Car le contexte non seulement politique mais culturel a changé aux USA depuis les années 1970. Les pro-vie pourraient dans les mois qui viennent parvenir sinon à faire interdire totalement l’avortement, du moins à en restreindre considérablement la possibilité.

Un nouvel équilibre à la Cour suprême

La nomination de deux juges pro-vie à la Cour suprême par le Président Trump, Neil Gorsuch en avril 2017 et Brett Kavanaugh cette année (en remplacement d’Anthony Kennedy), laisse penser qu’un renversement ou qu’un affaiblissement significatif de l’arrêt Roe vs Wade est envisageable. Cinq des neuf juges sont, en effet, aujourd’hui favorables soit à une interdiction soit à des restrictions de l’avortement. Le départ possible de Ruth Bader Ginsburg, avocate militante pro-avortement, nommée par Bill Clinton et aujourd’hui âgée de 85 ans, pourrait élargir encore la majorité pro-vie à la Cour suprême.

Ce serait l’aboutissement d’un long chemin. L’arrêt Roe vs Wade, il y a 45 ans, avait étendu à l’avortement la clause «Due process of law» du quatorzième amendement de la Constitution américaine, qui protège la vie privée et la liberté individuelle. Roe vs Wade ne légalisa pas à proprement parler le recours à l’avortement. L’arrêt définit un cadre légal et limité dans lequel, en vertu d’un «droit à l’intimité», la possibilité pour une femme de mettre fin à une grossesse était constitutionnellement reconnue. La décision s’imposait aux États de l’Union.

L’arrêt fut vivement critiqué depuis l’origine. Sous la pression des milieux pro-vie et de de Norma Mc Corvey elle-même, dont l’affaire (au Texas) avait été au point de départ de l’arrêt Roe vs Wade, un certain nombre d’arrêts sont venus en limiter la portée. Les arrêts Webster et Casey, l’arrêt Haris vs Mc Rae dans les années 1980, mirent en place des obstacles au principe établi par Roe vs Wade : possibilité de supprimer la gratuité de l’avortement ou, comme dans l’arrêt Harris vs McRae et Webster vs Reproductive Services de 1989, l’interdiction faite aux médecins de pratiquer l’avortement au-delà de la 20e semaine de gestation si le fœtus présentait suffisamment de signes cliniques permettant d’espérer qu’il poursuive sa vie en dehors du corps de sa mère.

Un autre cas célèbre fut celui de l’arrêt Planned Parenthood vs Casey, de 1992. Le cas provenait de l’État de Pennsylvanie. Dans cet arrêt, la Cour maintient les principes de Roe vs Wade, mais elle en restreint la portée. Avant l’accès à un avortement, l’État de Pennsylvanie souhaitait en effet que la femme signe un formulaire donnant son consentement éclairé, qu’elle attende 24 heures entre la signature et l’acte médical, qu’elle obtienne le consentement de ses parents si elle est mineure, et, si elle est mariée, qu’elle informe son mari par écrit de son intention d’avorter. La Cour suprême a reconnu la constitutionalité des restrictions posées par la Pennsylvanie. Pour certains, ce fut «le commencement de la fin de l’arrêt Roe vs Wade».

De fait, depuis cette date, plus de 500 lois restreignant l’avortement ont été déposées dans divers États des États-Unis. Et ce phénomène s’accélère. «Vingt-huit États américains ont introduit plus de 300 nouvelles règles depuis le début de l’année, afin de limiter l’accès à l’avortement, selon un décompte de l’Institut Guttmacher, qui défend le droit des femmes à l’interruption volontaire de grossesse (IVG).»

Une démarche pragmatique

La stratégie des pro-vie américains est une stratégie de harcèlement. Au lieu de demander dans chaque État une interdiction pure et simple de l’avortement, qui ne peut pas être acceptée aujourd’hui par la majorité, le mouvement multiplie les amendements destinés à en réduire l’application dans les États, en sachant très bien que ces décisions seront attaquées pour inconstitutionnalité devant la Cour suprême. Le but de la manœuvre est ainsi d’obliger la Cour à prendre des positions limitées, mais qui, en pratique, vident de son contenu l’arrêt Roe vs Wade.

À titre d’exemple, le Kentucky, le Mississippi, la Géorgie, le Missouri, l’Ohio et le Tennessee interdisent les avortements dès lors que le cœur de l’enfant est détectable. Au Texas, les avortements sont exclus des assurances maladie. En mai 2019, l’Alabama a pratiquement interdit la possibilité d’y recourir, sauf dans des cas très limités, et il réprime de 10 à 99 ans de prison les avortements illégaux… De moins en moins d’États (comme l’Oregon) font de la résistance à cette évolution de fond.

Cette stratégie pragmatique, qui consiste à réduire au strict minimum la possibilité d’avorter tout en maintenant son principe, choque certains. Pour eux, par exemple pour Pat Goodson, fondateur de Right to Life of Kansas, il s’agit d’une approbation implicite du droit à l’avortement. Selon lui, elle revient à «nier l’humanité des êtres humains à naître et à mettre en danger les droits de tous les humains». Une telle démarche est pourtant conforme aux recommandations de la Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 24 novembre 2002 et aux réponses qui avaient été faites par cette même Congrégation aux questions des évêques américains. La Note, en application de la doctrine du moindre mal, autorise un homme politique à voter un amendement restreignant une loi sur l’avortement quand il ne peut pas la faire annuler. Il lui est seulement demandé de demeurer ferme publiquement sur le caractère illicite de l’avortement.

Quoi qu’en disent ses détracteurs, cette stratégie est de plus en plus payante. Dans beaucoup d’États, le recours à l’avortement est en chute libre. Selon le Guttmacher Institute, le nombre de cliniques le pratiquant a significativement baissé.

Le taux d’avortements, qui augmentait régulièrement depuis 1973, diminue depuis 2011. Bien que les chiffres (surtout récents), soient difficiles à vérifier avec une totale exactitude, on estime que le nombre d’avortements, qui a culminé autour du million, est sur le point de passer en dessous des 600 000. La baisse aurait été entre 2006 et 2015 de 26 % chez les femmes de 15 à 44 ans et de 41 % chez les adolescentes de 15 à 19 ans. Cette baisse des actes correspond à une évolution des mentalités dans une population aujourd’hui plus sensible qu’hier aux thèmes de la culture de vie et de l’écologie intégrale.

Si 10 % seulement de la population est pour l’interdiction totale, une majorité (66 %) est aujourd’hui d’accord pour abaisser le terme de 24 semaines autorisant l’avortement.

Une approche globale

Cette évolution juridique et politique, qui résulte d’une prise de conscience outre-Atlantique des enjeux qui entourent le respect de la vie, n’est pas le fruit du hasard. Les Églises protestantes et la Conférence épiscopale américaine ont, depuis l’arrêt Roe vs Wade, soutenu et financé de vastes programmes de promotion d’une culture de l’accueil de l’enfant et de la vie. Dès 1975, les évêques américains ont lancé un Plan pastoral pour les activités pro-vie, avec quatre objectifs : sensibilisation de l’opinion et éducation, accompagnement pastoral des personnes, promotion de politiques publiques protectrices des plus vulnérables et prière pour la vie.

Ce plan est soutenu par une logistique à l’américaine à tous les échelons hiérarchiques de l’institution ecclésiastique. À la base, chaque paroisse a son comité pro-vie, dont les membres interviennent pour éduquer et enseigner, soutenir les femmes enceintes, les aider à accueillir leur enfant, ou pour écouter celles qui, ayant avorté, sont victimes d’un syndrome post-abortif. À ces actions de prévention et de soutien s’ajoutent un ensemble d’opérations militantes auprès des élus.

En dépit de ces succès, les pro-vie demeurent prudents. La Marche pour la vie est loin d’avoir atteint son but. Les protections juridiques nécessaires ne suffisent pas. Comme le reconnaissent de nombreux responsables pro-vie, «le travail du mouvement pro-vie devient plus compliqué à mesure que se dessine la perspective de protections juridiques significatives pour les enfants à naître.»

La culture de vie, qui permet un autre regard sur la manière dont les mères et les pères accueillent leurs enfants, ne se décide pas à Washington et dans les cours de justice. La revue jésuite America, dans son numéro du 10 janvier, écrivait : «Le soutien aux parents qui travaillent est un élément essentiel de cette culture, et les organisations catholiques et les chefs d’entreprise devraient être au premier plan des efforts visant à créer des lieux de travail plus favorables à la famille.»

Et l’auteur de l’article ajoute : «Si Roe vs Wade est inversé, cela ne restera qu’une victoire partielle tant que les gens n’auront le choix qu’entre garder leur bébé ou subvenir aux besoins de leur famille… Les mères et les pères devraient pouvoir se sentir en sécurité dans leur décision de mettre un enfant au monde sans avoir à dépendre des décisions des juges ou des votes des politiciens. Les employeurs pro-vie, tant dans l’Église que dans le secteur privé, n’ont pas besoin d’attendre un mandat du Gouvernement pour commencer à construire des lieux de travail favorables à la famille

Ainsi, aux États-Unis, la lutte contre l’avortement n’est qu’une partie d’un vaste mouvement de promotion de cette culture de vie que le pape Jean-Paul II appelait de ses vœux. Les victoires politiques actuelles sont la conséquence d’un investissement sur plusieurs générations, en particulier de la partie la plus active de l’Église américaine. L’encyclique de Jean-Paul II Evangelium vitae appelait les chrétiens du monde entier à mettre en œuvre «une grande stratégie pour le service de la vie» (n° 95).

Il y a 45 ans, les chrétiens américains ont devancé cet appel. Ils commencent à en recueillir les fruits. Cet exemple mérite peut-être d’être médité et suivi de ce côté-ci de l’Atlantique !

Thierry Boutet

Photo : Elvert Barnes / Wikimedia Commons

 

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