Statue pensant au suicide
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

L’Église refuse l’acharnement thérapeutique comme l’euthanasie. Mais que faire en face d’une personne qui souhaite mettre fin médicalement à ses jours ? Quelle peut être l’attitude du prêtre ou du laïc face à un malade qui a décidé de se suicider médicalement ? Tenter de l’en dissuader ? Respecter son choix et, s’il le maintient, l’accompagner jusqu’au bout ? Ou se désolidariser de son geste ? Thierry Boutet nous apporte sa réponse.

Le 5 décembre dernier, la Conférence des évêques de Suisse, réunie à Lugano à l’occasion de sa 326e assemblée ordinaire, a tenté de répondre à ces questions dans un document de trente pages qui a demandé trois ans de travail.

La Suisse, qui fait d’importants efforts pour développer les soins palliatifs, est en effet particulièrement concernée par ce problème. Chez nos voisins, chaque jour, trois personnes prennent par voie buccale ou en intraveineuse du Natrium Pentobarbital. Le suicide médicalement assisté fait aujourd’hui plus de morts en Suisse que les accidents de la route.

Face à ces situations dramatiques, les évêques suisses insistent sur l’assistance et la proximité dus à toute personne en fin de vie. En revanche, si la personne a un projet de suicide et ne change pas d’avis, ils invitent les clercs ou les laïcs qui les accompagnent à quitter la pièce au moment où l’acte létal est réalisé.

Pour le Professeur François-Xavier Putallaz, de l’université de Fribourg, qui commente ce document, «ce n’est pas un acte d’abandon, mais il signifie l’incompatibilité du geste posé avec l’Évangile.» Le document prévoit d’ailleurs que l’on puisse revenir vers le mourant et offrir un accompagnement à ses proches.

«Lâcher les règles»

Ces orientations pratiques, Mgr Vicenzo Paglia, Président de l’Académie pontificale pour la vie, ne semble pas les partager totalement. Le 10 décembre, à Rome, à l’occasion d’un symposium sur les soins palliatifs parrainé par l’Académie pontificale pour la vie et l’association Wish Initiative de la fondation du Qatar, Mgr Paglia a pris une position différente sur le point le plus sensible du document : la présence ou non d’un représentant de l’Église au moment où le produit létal est pris par le malade.

Pour le Président de l’Académie pontificale pour la vie, même dans ces instants dramatiques durant lesquels la personne met en œuvre son projet de suicide, «accompagner, tenir la main de quelqu’un qui meurt, est un grand devoir que chaque croyant devrait promouvoir… Je pense que personne ne doit être abandonné… le Seigneur n’abandonne jamais personne… De notre point de vue, personne ne peut être abandonné, même si nous sommes contre le suicide assisté… »

Il ne s’agit pas, bien entendu, pour Mgr Pagglia de cautionner une sorte de droit au suicide. «Le suicide est une « grande défaite » pour la société et ne peut jamais être transformé en un choix judicieux», rappelle-t-il. Mais il faut aussi selon lui, «lâcher les règles […]. Je voudrais retirer l’idéologie de cette situation».

Non possumus

Personne ne reprochera au Président de l’Académie pontificale pour la vie de vouloir retirer l’idéologie de cette question, si tant est qu’elle y soit. Reste que la question de la finalité de l’accompagnement par un chrétien d’une personne mourante demeure. Or toutes les paroles et tous les gestes n’ont pas le même sens. C’est en tout cas l’avis d’un grand nombre de prêtres ou de laïcs qui ont réagi aux propos de Mgr Paglia, notamment aux États- Unis, où le débat sur le suicide médicalement assisté est d’actualité dans de nombreux États.

Ainsi, pour le Père Pius Pietrzyk, Président des études pastorales au séminaire St. Patrick à Menlo Park, en Californie, «s’asseoir là en tenant la main comme si ce n’était pas grave est une énorme erreur. Je pense que c’est en fait assez cruel…»

Son collègue, le père Thomas Petri, un théologien moral enseignant à la Maison des études dominicaines à Washington DC, pense «que Mgr Paglia cherche à montrer que le Christ n’abandonne personne, c’est ainsi qu’il a commencé sa réponse. Je pense, cependant, qu’il était imprudent de suggérer qu’un prêtre pourrait tenir la main de quelqu’un engagé dans un suicide […]. Je ne tiendrais pas la main de quelqu’un s’il était sur le point de se tirer dessus ou de se pendre, je l’arrêterais, c’est ce qu’un prêtre devrait faire s’il se trouve dans cette situation.»

Et le théologien ajoute : «Agir autrement, c’est nier le caractère sacré de la vie. S’asseoir là passivement et caresser la main de quelqu’un au lieu d’essayer activement de l’empêcher, c’est nier la dignité de sa vie, c’est nier le don que Dieu lui a donné dans sa vie. En tant qu’Église, nous refusons de le faire.»

Quelle compassion ?

L’Église écarte en effet à la fois le principe de l’acharnement thérapeutique et toute forme d’euthanasie. Il y a deux ans, dans un message à l’occasion de la réunion à Rome de la World Medical Association sur les questions de la fin de la vie, le pape François le rappelait clairement.

Il ajoutait que «l’impératif catégorique est celui de ne jamais abandonner le malade». Visait-il la situation précise du suicide médicalement assisté ? Mgr Paglia semble le croire. Rien ne permet de le soutenir dans le texte du pape. Le pape ne précise pas davantage les conditions d’application de cet impératif catégorique, et le message reste flou sur les conditions concrètes de ce qu’il nomme «le commandement suprême de la proximité responsable».

La question «pastorale» demeure celle de la nature de la compassion qu’exige la charité : qu’avons-nous à donner à ceux qui souffrent ? Seulement de la tendresse ? Une consolation psychologique, morale ? Une présence, mais laquelle ? La nôtre ou celle du Christ ? Et par quels gestes ou paroles ?

Certains n’hésitent pas à invoquer les gestes et les paroles du Christ avec la Samaritaine (cf. Lc 10, 25-37) pour justifier cette présence compassionnelle. Mais comparer celui qui tient silencieusement la main d’une personne qui se suicide avec l’attitude du Christ qui transforme radicalement le regard de la Samaritaine sur elle-même et la sort du mensonge semble pour le moins abusif !

Pour un chrétien, la compassion ne peut se limiter au seul soutien affectif et psychologique, ni même moral du mourant. Elle s’inscrit dans une logique d’accueil de l’amour du Christ et une ouverture à l’espérance de la résurrection.

«Tenir la main» de quelqu’un qui met fin à sa vie permet-il de rester auprès de cette personne un témoin fidèle du caractère sacré de la vie, du sens chrétien de la souffrance humaine ? Rien n’est moins certain. Le Christ aurait pu dire : «Je suis le chemin, la compassion et la vie», mais il a dit «Je suis le chemin, la vérité, et la vie».

Thierry Boutet

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil