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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Affaire Pell : un scandale peut en cacher un autre

«L’affaire Pell arrive demain et va faire la une des journaux», écrivait le 1er avril 20141 le directeur adjoint de la communication du service de police de l’État de Victoria, Charlie Morton, au sous-commissaire Graham Ashton (actuellement commissaire en chef). Dans cet échange de courriels, les deux hauts responsables évoquaient le fait que leur enquête sur le cardinal George Pell pourrait détourner l’attention du public d’un nouveau scandale de corruption dans la police pouvant nuire à la crédibilité des opérations policières dans l’État de Victoria. Morton conseillait à Ashton de ne pas apparaître dans les médias pour répondre au scandale «Lawyer X», parce que les prochaines annonces concernant le cardinal Pell allaient détourner l’attention des médias et du public.

L’échange de courriels entre Ashton et Morton eut lieu après qu’un animateur de la radio de Melbourne eut déclaré à l’antenne que l’affaire sur le point d’éclater était l’un des «plus grands scandales d’ordre public de l’histoire [de l’État de Victoria]» et qu’il pourrait en résulter «des tueurs en liberté».

Graham Ashton fut cité comme témoin lors d’une enquête de la Commission royale sur l’utilisation de sources policières dans le scandale Lawyer X, affaire dans laquelle l’avocate chargée de la défense pénale, Nicola Gobbo, avait été recrutée comme informatrice contre des membres de la mafia calabraise, tout en représentant plusieurs de ceux-ci comme avocate. Mme Gobbo a affirmé que son travail d’informatrice pour la police de Victoria de 1995 à 2009, malgré les questions d’éthique professionnelle et de confidentialité des clients, a mené à 386 condamnations, dont bon nombre sont maintenant considérées comme entachées de corruption, susceptibles d’appel, et pourraient être annulées.

Une injonction de la Haute Cour empêcha la publication du nom de Mme Gobbo et de tout reportage médiatique sur l’affaire à partir de 2014. En un an, 4,5 millions de dollars en frais juridiques furent consacrés par la police de Victoria à empêcher la publication des détails de l’affaire.

La référence à l’utilisation de l’affaire Pell pour mettre de côté les reportages négatifs se produisit deux mois seulement après que le pape François l’eut chargé de réformer les affaires financières du Vatican, le plaçant à la tête de la nouvelle Préfecture de l’économie en février 2014.

Le cardinal Pell

L’enquête sur des supposés crimes du cardinal Pell (baptisée opération «Tethering») fut ouverte en 2013 par la police de Victoria bien qu’aucune victime ne se soit présentée et qu’aucune plainte criminelle n’ait été déposée contre lui à ce moment-là. Toujours en l’absence de plaintes et de victimes, l’enquête fut élargie en 2015 et prit un caractère plus formel. En 2017, Pell fut accusé d’avoir agressé sexuellement deux mineurs. Il fut reconnu coupable en 2018 sur le témoignage d’une seule victime, la deuxième victime présumée étant décédée d’une overdose d’héroïne le 8 avril 2014, une semaine après l’échange de courriels avec la police de Victoria. Cette deuxième victime avait nié à plusieurs reprises avoir été victime d’abus sexuels de la part de Mgr Pell.

Depuis la levée du secret judiciaire en 2019, le scandale Lawyer X a mis en cause les chefs successifs de la police de Victoria, qui étaient tous au courant du rôle de Mme Gobbo en tant qu’informateur de la police et avocat criminaliste en exercice. Une grande partie du travail de Mme Gobbo en tant qu’avocat concernait des membres australiens de la Ndrangheta, une organisation mafieuse calabraise qui s’est fortement implantée à Victoria et dans tout le pays, avec des allégations de corruption des juges de plusieurs millions de dollars et des liens étroits avec les politiciens locaux des deux partis politiques australiens. Le lien entre les branches italienne et australienne de l’organisation est connu pour être étroit et continu.

Plusieurs anciens chefs de la police de Victoria étaient au courant du double rôle de Mme Gobbo et l’ont laissée continuer. Ashton a été informé pour la première fois de son travail en 2007, alors qu’il était directeur adjoint de l’Office of Police Integrity, un organisme de lutte contre la corruption. Il a déclaré à la Commission royale qu’il ne voyait aucune raison de soupçonner que «quelque chose de fâcheux se passait» lorsqu’il apprit que l’avocate agissait comme informatrice de la police contre ses propres clients.

Mme Gobbo, qui est la nièce d’un ancien juge de la Cour suprême de Victoria, a depuis déclaré qu’elle craignait à cause du scandale des représailles de la part de la police, affirmant que celle-ci avait menacé de placer ses enfants en détention préventive pour la contraindre à coopérer. Elle a également déclaré aux médias australiens que ce n’était pas la première fois que la police de Victoria la menaçait.

La police de Victoria a déjà fait l’objet de nombreux scandales. Un rapport publié en 2017 révélait que près de la moitié (46 %) des employés de la police de Victoria pensaient qu’ils subiraient des représailles personnelles s’ils dénonçaient la corruption, et que près d’un sur cinq affirmait que cela lui coûterait son emploi.

Le sort du cardinal Pell, actuellement à l’isolement dans une cellule de la prison de Melbourne pour purger sa peine de six ans, provoque en Australie et au-delà un climat de chasse aux sorcières entre «culpabilistes» et «innocentistes», ces derniers s’appuyant sur l’opinion de l’un des juges de la Cour d’appel de Victoria, Mark Weinberg, qui, dans un rapport long et minutieux, a démantelé la crédibilité de la preuve contre Pell examinée par le jury du tribunal du comté.

Dans sa prison, qui abrite principalement des condamnés pour des crimes de pédophilie et de violence sexuelle, le cardinal passe ses journées dans une cellule à l’aménagement spartiate. Il ne peut entrer en contact avec d’autres détenus, en raison du risque élevé auquel sont confrontés les prisonniers célèbres. Il passera Noël en prison, sans avoir la possibilité de célébrer la Messe. Il continue de recevoir de nombreuses lettres, dont il dit tirer une grande force pour endurer sa détention.

Ces dernières semaines, un appel à lui écrire pour Noël a provoqué des réactions de violente hostilité. Ce climat d’intolérance a d’ailleurs fait une illustre victime : l’ancien Premier ministre australien, Tony Abbott, qui n’a jamais caché son amitié avec le cardinal, et qui lui a rendu visite en prison. Surpris à sa sortie par une équipe de 7News, il a dû répondre à des questions très agressives. Son geste a été attaqué par Daniel Andrews, Premier Ministre de l’État de Victoria (se disant ouvertement catholique), et Abbott s’est retrouvé dans le collimateur de nombreux journalistes des médias nationaux.

A contrario, beaucoup d’«innocentistes» se manifestent en faveur du cardinal. Une grande chaîne de télévision australienne d’information en continu, Sky News Australia, prend ouvertement position en sa faveur par la voix de l’un de ses chroniqueurs-vedettes, Andrew Bolt. Une pétition en faveur du prélat a été lancée sur le site Care2.

Plus que jamais, l’affaire Pell divise l’Australie

Rédaction SRP

Sources : CNA, La Nuova Bussola


1 – La semaine précédente, le cardinal Pell avait témoigné devant la Commission royale d’enquête sur les abus pédo-sexuels dans les institutions religieuses.

 

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