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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Vatican : Lux ex Oriente ?

«Avec une seule nomination, le pape François a sans doute accompli l’un des plus importants pas de son pontificat» titrait The Tablet, annonçant la nomination le 8 décembre de Mgr Luis Antonio Tagle archevêque de Manille (Philippines) à la tête de la «Propaganda Fide», en remplacement du cardinal Fernando Filoni.

Le cardinal Tagle

Chargée des œuvres et des territoires missionnaires de l’Église, la «Propaganda Fide», la Congrégation pour l’évangélisation des peuples est un dicastère fondé par Grégoire XV en 1622 sous la dénomination de «Sacrée congrégation pour la propagation de la foi», chargé des œuvres missionnaires de l’Église et responsable en tant que tel d’une grande partie du travail pastoral de l’Église en Afrique, en Asie et en Océanie. L’importance de ses responsabilités– qui comporte le pouvoir de nommer des évêques – et des territoires dépendant de sa juridiction (plus d’un tiers des diocèses du monde) ont valu à son préfet – qui a toujours porté la pourpre cardinalice – le surnom de «Papa rosso» (Pape rouge). C’est aussi le département de la Curie romaine le plus autonome financièrement, gérant les importants fonds récoltés à travers le monde pour les Œuvres pontificales missionnaires.

Pour le pape François, Rome – tout comme l’Europe – ne peut plus se considérer comme le centre du christianisme, mais doit servir les Églises missionnaires en pleine croissance. Or, la Propaganda Fide a été l’une des plus lentes à adopter les réformes du concile Vatican II sur la synodalité, en particulier sous la direction du cardinal Fernando Filoni, son responsable depuis 2011, considéré comme un «pilier de la vieille garde curiale».

La nouvelle constitution de la Curie, qui n’est pas encore promulguée, devrait mettre encore plus l’accent sur l’évangélisation comme priorité structurelle de la mission de l’Église, avec la fusion possible de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples et du Conseil pontifical pour la promotion de la Nouvelle Évangélisation en un seul département plus vaste.

Mais qui est Mgr Tagle, qui se présente lui-même comme «Fils du peuple» ? Né en 1957 dans une famille pauvre d’Imus, un bourg rural devenu banlieue industrielle de la populeuse Manille (Philippines), il est ordonné prêtre en 1982 et nommé recteur du séminaire de son diocèse à 25 ans. Évêque d’Imus de 2001 à 2011, il est archevêque de Manille depuis décembre 2011. Lorsqu’il fut créé cardinal par Benoît XVI en 2012, il pleura à chaudes larmes en recevant sa barrette : «Je pleure facilement, expliqua-t-il. Quand vous vous trouvez face à un grand mystère dont vous savez qu’il vous dépasse – je veux dire une vocation, une grâce, une mission comme celle-là –, vous en frémissez et pourtant, dans le même temps, vous êtes plein de joie.» Depuis 2015, il est président de Caritas Internationalis, le réseau de charité de l’Église catholique. Le pape François l’a nommé président des deux synodes d’évêques (2014 et 2015) consacrés à la famille, et il a été très impliqué dans le synode des jeunes d’octobre 2018.

Son parcours intellectuel mérite l’attention. Il fut envoyé étudier de 1985 à 1992 à la Catholic University of America de Washington, ce qui lui donna l’occasion de rencontrer personnellement de grands théologiens comme le cardinal Dulles ou Joseph Komonchak. Il dit aussi avoir été très marqué par des théologiens européens comme Congar, Rahner, Ratzinger, Martini, Severino Dianich ou Bruno Forte. Auteur d’une thèse remarquée sur la collégialité épiscopale à Vatican II, sujet qu’il a aussi traité dans l’Histoire du Concile dirigée par Giuseppe Alberigo, Tagle a d’abord été un théologien considéré comme l’un des meilleurs en Asie. Il fut nommé à la Commission théologique internationale, où il siégea à partir de 1997, sous la présidence du cardinal Joseph Ratzinger. Il est président de la Fédération biblique catholique.

Mgr Tagle s’est fait connaître par certain nombre de livres de lui ou sur lui, en particulier, une biographie parue aux Éditions de l’Emmanuel en 2016, sous-titrée «Un cardinal hors du commun», et un livre d’interview avec deux journalistes italiens, publié aux éditions du Cerf en 2019 sous le titre Dieu n’oublie pas les pauvres. Dans ce dernier, le lecteur est frappé par son intelligence pétillante, son sens de l’humour et sa simplicité ainsi que par sa proximité avec les plus pauvres depuis les débuts de son ministère de prêtre. Surnommé le «François d’Asie» à cause de son humilité, de sa liberté (il interprète en solo des chansons lors de concerts pop géants) et de sa proximité avec les gens, il porte une attention particulière aux sujets de société qui sont aussi des priorités de l’agenda du pape François : la pauvreté dans le monde et la préservation de la planète. Lorsqu’il était évêque d’Imus, il proposa à son diocèse une sorte de période liturgique de six semaines (d’août à 4 octobre) consacrée à la Création. Le jésuite philippin Catalino Arevalo, figure connue aux Philippines, a dit de lui : «Il est avant tout un pasteur, et les controverses théologiques ne l’intéressent pas pour elles-mêmes. Ce qui lui importe, ce sont les développements pastoraux induits par les arguments théologiques.»

Ce pasteur a retenu l’attention du pape François, qui concentre une grande partie de son travail missionnaire sur l’Asie, le continent où vivent les deux tiers de la population mondiale, où il s’est déjà rendu quatre fois, et où il fera probablement un autre voyage l’an prochain. L’Asie fournit de plus en plus de leaders dans l’Église, en particulier comme supérieurs généraux d’ordres religieux. Et François affirme que la «déseuropéanisation» de l’Église commence à «porter ses fruits dans des Églises locales fortes».

Mgr Tagle est le deuxième Asiatique à la tête de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples après l’Indien Ivan Dias (2006-2011). Le choix de cette personnalité charismatique à ce poste entre dans cette visée de François : mettre l’Église en état permanent de mission, les yeux fixés sur l’Orient. Elle conforte le prélat dans sa position de «papabile» pour succéder à un pape qui aura 83 ans ce mois-ci. Tout comme François à son élection, c’est un «étranger» à Rome, qui n’a encore ni étudié ni travaillé dans la Ville éternelle. Lui confier l’un des plus importants dicastères est un moyen de le «tester» en prévision d’un futur conclave : saura-t-il trouver sa place dans la Romanita et assumer le la charge d’un «super dicastère» dans le cadre de la restructuration de la Curie romaine que le pape s’apprête à annoncer ?

Un nouveau «Pape rouge», que certains voient déjà vêtu de blanc… Quoi qu’il en soit, la lumière semble déjà venir de l’Orient !

Rédaction SRP

Sources : CNA, Aleteia, The Tablet

 

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