Manifestation et crise
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Une fois de plus, en ce mois de décembre 2019, la France est en crise : blocages, manifestations, grèves, désordres, bras de fer syndicat/Gouvernement… Un scénario bien connu, dont l’aspect conjoncturel (la réforme des retraites), pour important qu’il soit, cache des causes bien plus profondes. Aline Lizotte en fait l’analyse.

Le projet de réforme des retraites qu’Édouard Philippe a dévoilé le 11 décembre à midi a fait entrer la CFDT (Laurent Berger) dans la protestation syndicale. L’union syndicale reconstituée menace, dit-on, le pays entier d’une nouvelle et durable crise sociale dans un temps fragile : celui de l’hiver, où les déplacements sont plus difficiles, et des congés de Noël, pendant lesquels la paix sociale est souhaitée pour favoriser les rencontres familiales et ce qui reste d’une vie religieuse permettant un recueillement convenable aux célébrations d’un des plus grands mystères de la vie humaine.

Bref, tout serait conjugué pour rendre ce projet inopérable et, comme le dit le leader de la CGT, Philippe Martinez, il faut durcir la lutte jusqu’à ce que le Gouvernement recule. Reculer, cela veut dire : ramener la ligne rouge du départ à la retraite à 62 ans, et non à 64 ans, comme le prévoit le Gouvernement, protéger les régimes spéciaux qui favorisent principalement les travailleurs du public (les fonctionnaires) par rapport au privé (85 % des cotisants), combattre le régime universel, où le point de retraite aura la même valeur nominale pour tous, la valeur du point devant être fixée par le Gouvernement avec les partenaires sociaux. Ce système universel empêcherait, disent les dirigeants syndicaux, de prévoir raisonnablement le montant de sa retraite.

Selon ce «prophétisme», la crise sociale annoncée aurait comme cause, au-delà du Gouvernement, le système économique dominant – le capitalisme, qui engendre une systémie de domination des «riches» sur les «pauvres» – cause en lui-même des distorsions sociales. Selon cet «esprit prophétique», il faut lutter contre cette pathologie économique en vue d’inverser la domination dialectique du capital sur le travail en une domination du travail sur le capital. La lutte est de toujours, et la crise sociale la nourrit.


Le phénomène social des «gilets jaunes» joue le rôle d’éveilleur, et cette vigie peut, d’une façon ou d’une autre, surgir à tout moment.


Mais ce prophétisme ne prophétise plus rien ! S’il y a menace d’une crise sociale nourrie par la crainte d’un avenir “insécurisé” en raison des changements possibles des «pensions de retraite», cette crise ne peut que masquer une ou des crises sociales beaucoup plus profondes qui, en France, sont devenues rampantes. Le phénomène social des «gilets jaunes» joue le rôle d’éveilleur, et cette vigie peut, d’une façon ou d’une autre, surgir à tout moment. Car l’insécurité est partout, et elle n’a pas comme unique cause le montant des pensions de retraite».

Le milieu éducatif est en crise, malgré toutes les réformes de programme qui s’accumulent ; la santé est en crise, par manque crucial de médecins et d’un personnel mieux formé ; le monde du travail est en crise, en raison non seulement du nombre des «sans travail», mais surtout de la pénurie de travailleurs adéquats pour répondre aux exigences d’une technologie plus exigeante et d’un chômage des intellectuels. L’on ne s’étendra pas sur la crise dans l’Église et sur la crise du Politique, où l’opposition intelligente semble disparaître dans l’ombre épaisse du combat politicien.

Les capitalismes

Le système économique dit «capitaliste» n’a été vaincu par aucune révolution socialiste ou communiste. La gestion de l’économie par une classe émergente du prolétariat et par un pouvoir gouvernemental chargé d’annihiler les riches issus de la bourgeoisie a fait long feu. Ni la Chine, ni le Vietnam n’ont mis en place ce système, et la Russie d’aujourd’hui, pas plus que les pays qui sortent de l’hégémonie du bloc soviétique, n’a la tentation de revenir à cette sorte de gestion qui s’est avérée désastreuse. Ils n’ont aucune tentation non plus de revenir à une économie de type féodale.

Que leur reste-t-il ? Le capitalisme, ce système dans lequel la grande partie de la production des biens et des services est le fait d’entreprises gérées par les revenus de personnes privées, auxquelles revient le droit de développer la production, d’en déterminer l’offre et les prix – le marché – et d’en tirer les revenus nécessaires aux salaires et au développement de cette entreprise. Du profit, l’État tire ses propres revenus pour son propre fonctionnement interne, et aussi comme régulateur d’une certaine distribution des richesses, afin de réduire les inégalités.


L’État est toujours présent par les lois économiques et sociales qu’il impose, et il a toujours besoin de la production économique des entreprises pour une croissance de son PIB.


Depuis l’Antiquité, depuis la Mésopotamie au VIe siècle avant J.-C. jusqu’à nos jours, la vie économique d’une société s’est développée de cette façon. La différence entre cette époque lointaine et la nôtre vient du rapport entre la puissance et la force politique de l’État et le pouvoir économique de l’entreprise. Aujourd’hui, la grande partie des États modernes ont renoncé à gérer l’entreprise. Ce qui ne signifie pas que nous sommes entrés dans un capitalisme sauvage. L’État est toujours présent par les lois économiques et sociales qu’il impose, et il a toujours besoin de la production économique des entreprises pour une croissance de son PIB (ensemble de tous les revenus d’un pays) pour assurer à ses citoyens la jouissance des biens économiques et sociaux requise pour des personnes humaines. Dans les États modernes, 80 % du PIB dépend des revenus des entreprises. C’est ce rapport entre le pouvoir politique et le pouvoir économique qui fait varier le capitalisme.

Dans l’état actuel des choses, nous faisons face à deux types de capitalismes1 : le capitalisme libéral méritocratique, qui est celui de l’Occident, et le capitalisme politique, celui que la Chine a développé et qu’elle cherche à répandre partout en Asie. Le Vietnam y a pleinement adhéré, et un certain nombre de pays d’Asie, surtout ceux qui ont connu depuis une quarantaine d’années une croissance économique fulgurante, lorgnent vers ce type d’économie.

Le capitalisme libéral méritocratique n’est plus celui des fondateurs des sciences économiques (Adam Smith, Dupont de Nemours, etc.), dans lequel le sort économique de l’entreprise dépend de la fortune de l’homme ou de la famille propriétaire du bien, qui le gère à sa façon. Aujourd’hui, la propriété économique dépend des investissements de plusieurs, et le plus influent est celui qui a proportionnellement la plus grande part des actions, même si cette part demeure minime par rapport à la fragmentation des actionnaires. Autrement dit, la possession ne caractérise plus ni l’autorité économique, ni l’influence sociale. L’autorité économique dépend du travail, intelligent, compétent, créateur et innovateur et persévérant qui se «récompense» par le «mérite», l’accroissement des revenus, le flair du bon placement et, bien entendu, quand même, les bénéfices de la succession.

Ce système repose sur des conditions sociales qui le favorisent : l’État de droit, la démocratie politique, l’estimation de la valeur comme ressource économique, l’initiative estimée créatrice, la capacité d’augmenter la croissance ou de maintenir la stabilité en cas de crise, la récompense par l’augmentation des revenus. Elle a comme défaut d’augmenter les inégalités sociales, forçant ainsi l’État à réduire celles-ci, et définissant un nouveau rôle au syndicats, celui de dénoncer ces inégalités et de les combattre. Aujourd’hui, dans le plus grand nombre des démocraties occidentales, l’écart se creuse entre les plus riches (10 % de la population) et une pauvreté qui augmente dans les strates des plus démunis. Les plus pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les plus riches de plus en plus riches. Ces inégalités sont en grande partie causées par la mondialisation et par ses effets sur les économies les plus développées de l’Ouest : affaiblissement des syndicats, fuite des emplois manufacturiers et stagnation des salaires2. Mais aussi par la financiarisation de l’économie, qui dirige le flux des financements bien plus vers des opérations financières d’investissement au rendement juteux que vers des investissements dans l’économie réelle.


Aujourd’hui, dans le plus grand nombre des démocraties occidentales, l’écart entre les plus riches et une pauvreté qui se creuse dans les strates les plus démunies augmente.


À ce capitalisme méritocratique s’oppose le capitalisme politique, celui, entre autres, de la Chine. Ce capitalisme laisse aux dirigeants des entreprises la liberté des investissements et l’entière liberté de la direction. L’État n’intervient pas dans la direction interne de l’entreprise. Toutefois, dans son rapport à l’autorité politique, l’entreprise est soumise à une bureaucratie technocratique qui doit assurer la croissance économique du pays. C’est la seule justification de l’économie : assurer une croissance du PIB. Bien que l’État ait des lois, celles-ci s’appliquent d’une manière arbitraire, au grand bénéfice des élites qui peuvent refuser d’appliquer la loi lorsqu’elle n’est pas opportune ou de l’appliquer avec toute sa force lorsqu’elle permet de réduire les opposants. Cette tension entre la bureaucratie technocratique et l’application lâche de la loi produit la corruption, qui fait partie intégrante du système. Le gouvernement tente de réduire cette corruption endémique en instruisant des procès exemplaires ou retentissants, comme celui de Meng Hongwei, l’ex-patron chinois d’Interpol «qui a fait montre de repentance» pour avoir accepté 14,46 millions de yuans (1,86 million d’euros) de pots-de-vin. Mais plus de 45 000 cas de corruption ont été dénoncés en la seule année de 2018, et l’État n’a que peu de velléités de s’y opposer.

De ces deux géants du capitalisme, qui l’emportera ? L’influence du capitalisme politique devient de plus en plus forte dans les pays ou l’économie est faible ; elle favorise l’autoritarisme du politique, tout en construisant des biens matériels : hôpitaux, écoles, garderies, et semble ne porter aucune attention aux inspirations socio-politiques des dirigeants. Cette influence contredit celle de l’Occident, qui propose son aide tout en imposant ses institutions (FMI, Banque mondiale et démocratie). Mais, alors que le système occidental tente lentement de diminuer les inégalités par le travail et la récompense des meilleurs, la Chine, qui ferme les yeux sur la corruption, évitera-t-elle la montée politique des élites économiques dépourvues, jusqu’à maintenant, de pouvoir politique ?

Le syndicalisme et la crise sociale

Ce rapide tour d’horizon tente de montrer que les politiques de réformes sociales n’induisent pas les crises sociales que peut traverser une société. Certes, un changement social brusque, qui ébranle les habitudes de vie et jette un brouillard sur l’avenir, crée un moment d’inquiétude, mais la personne humaine et sociale essaie de s’arc-bouter sur les institutions et les valeurs pérennes qui sont pour elles des points de sécurité. Ce qui engendre les crises sociales, c’est la perte de ces valeurs fondamentales, principalement celles du travail et celles de la famille.

Le travail a toujours été, dans la société, la force indispensable du bien-vivre de l’homme et l’élément générateur de son progrès. Autrefois confié en grande partie aux esclaves, il est peu à peu devenu l’apanage de l’homme libre et la marque de sa dignité propre. Comme le dit si bien Jean-Paul II dans sa première encyclique en matière de doctrine sociale : «Le travail entendu comme processus par lequel l’homme et le genre humain soumettent la terre ne correspond à ce concept fondamental de la Bible (Emplissez la terre et soumettez-la, Gn 1, 24) que lorsque, dans tout ce processus, l’homme se manifeste en même temps et se confirme comme celui qui domine. Cette domination, en un certain sens, se réfère à la dimension subjective plus encore qu’à la dimension objective : cette dimension conditionne la nature éthique du travail3».


Considérer le travail comme une valeur éthique, c’est reconnaître que l’homme travailleur est sujet et maître de son travail.


Considérer le travail comme une valeur éthique, c’est reconnaître que l’homme travailleur est sujet et maître de son travail comme il doit être sujet et maître de ses actes libres. Ainsi, considérer le travail comme un simple facteur de production à l’instar des autres éléments du produit du marché économique, c’est réduire un des grands actes de l’homme à un rôle d’objet et l’estimer souvent inférieur à la machine.

La Révolution industrielle, qui commence vers le milieu du XVIIIe siècle par l’introduction du machinisme pour remplacer le travail manuel de l’ouvrier engagé dans les manufactures et les usines, contribua énormément à cette dévaluation du travailleur, en le réduisant à un rôle inférieur à l’outil inanimé qu’était la fileuse mécanique ou la machine à vapeur4 : il devint un simple facteur de production. Dans la réévaluation humaine du travail, on doit reconnaître aux syndicats leur juste place pour défendre les droits des travailleurs.

«Les syndicats diffèrent des corporations (de l’Ancien Régime, NDLR) sur un point essentiel : les syndicats modernes ont grandi à partir de la lutte des travailleurs, du monde du travail et surtout des travailleurs de l’industrie, pour la sauvegarde de leurs justes droits vis-à-vis des entrepreneurs et des propriétaires des moyens de production. Leur tâche consiste dans la défense des intérêts existentiels des travailleurs dans tous les secteurs où leurs droits sont en cause. L’expérience historique apprend que les organisations de ce type sont un élément indispensable de la vie sociale, particulièrement dans les sociétés modernes industrialisées5».

Cependant, si les syndicats sont aujourd’hui, pour le politique, les «partenaires sociaux» dans les négociations des lois qui régissent le travail, leur vraie puissance des années 1920 est souvent très affaiblie. En France, la représentation syndicale n’est guère plus que de 8 % de la force du travail. Si le politique les convoque à la table des négociations, c’est beaucoup plus parce qu’ils n’ont rien perdu de leur puissance pour organiser des manifestations et des grèves, pour perturber souvent gravement et, de ce fait, injustement, l’ordre social, créant ainsi des réactions exaspérées qui ébranlent la crédibilité électorale de l’autorité politique.

Cette lutte n’a plus rien à voir avec la juste revendication des droits sociaux. Elle n’est devenue qu’une joute psychologique pour déterminer qui sera le plus fort. L’efficacité de ces mouvements sociaux se nourrit ainsi de la faiblesse des gouvernements. Au printemps 2018, le président Macron tint fermement devant les grèves perlées organisées par les syndicats, principalement la CGT, contre sa réforme instituant une participation des entreprises privées pour la structure ferroviaire de la SNCF. Les perturbations ont duré trois mois. Le Président refusa de se plier aux revendications des travailleurs, et la grève fut un échec total6.


Fondamentalement, le travailleur travaille pour lui-même et pour sa famille. Il travaille pour améliorer sa vie personnelle et sociale.


La famille demeure cependant l’agent économique le plus efficace et le plus productif. Fondamentalement, le travailleur travaille pour lui-même et pour sa famille. Il travaille pour améliorer sa vie personnelle et sociale. Il travaille encore pour ses enfants, pour que leur santé soit protégée, pour qu’ils soient scolarisés, pour qu’ils fréquentent les meilleures écoles. Il prépare ainsi les meilleurs «agents économiques» de l’avenir. Il faut lire l’article de Thiery Boutet dans cette parution de la SRP ; il explique bien ce processus. La famille devient le rempart le plus précieux de toute crise sociale gravement perturbatrice. Elle résiste à toutes les dictatures !

Les politiques les plus graves ne sont donc pas celles qui changent le système des cotisations pour les pensions de retraite, bien qu’il faille faire attention à ce que les nouveaux cotisants ne se sentent pas dispensés des devoirs de justice envers ceux qui les ont précédés et qui leur permettent de jouir des nouveaux droits du bien-être. Les politiques les plus dangereuses sont celles qui attaquent l’ordre naturel de la famille. Celles-là sont mortelles. Malheureusement, elles ne mobilisent que très peu les parlementaires pour la défense de ces institutions fondamentales sur lesquelles repose tout l’équilibre de la société dans laquelle il vit. Il a fait du bien économique un bien supérieur au bien politique, créant ainsi un désordre éthique délétère, qui est contre nature.

L’un des traits du capitalisme libéral méritocratique, c’est qu’il dirige davantage le citoyen vers l’augmentation des revenus que vers les vérités fondamentales de la société dans laquelle il vit. Son aveuglement lui fait perdre son fromage. Quand il le voit ce fromage dans la bouche du renard qui s’est moqué de sa vanité, il comprend qu’il s’est fait avoir. Mais il est souvent trop tard. Là, la vraie crise commence, et il ne sera vainqueur qu’au prix de ses souffrances, de son sang, de sa vie ! Il ne lui reste que la possibilité du «don de lui-même». S’il en est encore capable, il peut être sauvé.

Aline Lizotte

Photo : Robin Letellier / SIPA


1 – Branko Milanovic, “The Clash of Capitalisms. The Real Fight for the Global Economy’s Future”, in Foreign Affairs.

2Ibid.

3Jean-Paul II, Laborem exercens, 6.

4Cf. Georges Lefranc, Histoire du Travail, Flammarion, 1975.

5Jean-Paul II, ibid., 20.

6 – Mitchell Abidor, “Oh, The Humanité. The French Left Goes Bankrupt With the People in the Streets”, in Foreign Affairs, February 20, 2019.

 

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