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Les 3 et 4 décembre 2019, l’unité mixte de recherche Droit, Religion, Entreprise et Société (CNRS/Unistra) de l’Université de Strasbourg a organisé un colloque intitulé «Agressions sexuelles sur mineurs par des cadres religieux», afin d’aborder la réalité des abus sexuels commis par des clercs. Cette réalité, sur laquelle les médias braquent constamment leurs objectifs, par de nouvelles mises en cause, a été envisagée sous différents angles. Jérémie Goulardet nous en rend compte.

Pour aborder la question, divers intervenants ont été invités, appelés à contribuer par leurs analyses croisées à la mise en évidence d’un état des lieux :

  • présentant l’évolution du regard porté par la société civile depuis le Moyen Âge jusqu’aux travaux parlementaires actuels ;
  • étudiant droit pénal canonique et droit pénal civil ;
  • mettant l’accent sur les répercussions quant à la structuration de l’individu ;
  • se penchant sur l’approche réservée aujourd’hui au sujet dans divers pays du monde ;
  • s’appuyant sur la lecture qu’en ont les grandes religions ;
  • rapportant la position de l’Église catholique et l’action qu’elle met en œuvre.

«L’objectif de ce colloque est de déterminer l’impact à long terme du système de régulation normative propre à l’Église catholique et de sa théologie morale dans les affaires d’agressions sexuelles sur mineurs1». En d’autres termes, il s’agit de déceler en quoi la morale chrétienne serait imparfaite et comment elle en viendrait à entraver la protection des personnes victimes, se réfugiant derrière un système qui serait un agrégat consommé de silence, de secret, de couverture, de péché, de pouvoir.

Balayage thématique

Les deux premiers intervenants, Mme Brigitte Basdevant-Gaudemet et M. Claude Langlois, invités à balayer le volet historique de la question depuis le Moyen Âge jusqu’aux confins du XXe siècle, font apparaître un point commun non quant à la qualification des actes mais quant au regard que la société porte sur de tels désordres. Ainsi, le délit est-il considéré comme étant d’abord commis envers la société, cet aspect primant sur le mal perpétré à l’encontre de la victime de l’abus. Et d’ajouter qu’en matière morale comme pénale, l’attention est portée sur le coupable et non sur la victime. Il n’est d’ailleurs pas neutre de relever que l’on envisage le plus souvent la victime comme appartenant à la gent féminine, sans condition d’âge, mais que la qualité de mineur n’est pour ainsi dire pas évoquée.

Cet aspect parcouru, nous sommes invités à nous placer sur le plan de la théologie morale, laquelle appelle à s’interroger sur la reconnaissance du crime, la responsabilité de l’auteur et les conséquences durables de semblable agression sur la (re)construction personnelle de la victime.

Sur ce dernier point, le professeur Anne Danion2 brosse un tableau aussi clair que douloureux concernant les effets des agressions sexuelles sur les enfants. Elle revient tout d’abord sur le fait qu’un enfant, même en très bonne santé, est fragile. Aussi, toute sollicitation externe ou interne, bénéfique comme délétère, aura un impact sur son développement. Ainsi, si l’agression sur mineur est abus, elle est aussi sévices. En effet, il est sollicité pour une activité sexuelle à laquelle il n’est pas prêt, qu’il ne comprend pas, pour laquelle il n’est absolument pas consentant, même s’il ne semble pas s’y opposer. Ces activités sexuelles imposées ne s’inscrivent donc pas dans le développement de la sexualité humaine de l’enfant. Elles engendreront immanquablement des stress post-traumatiques pouvant prendre la forme de manifestations anxieuses, de perturbations de la mémoire, de reviviscences du souvenir. Ce stress peut conduire à une perte de confiance en soi, à un trouble de la conduite alimentaire, à des troubles de la personnalité, des addictions, et peut générer diverses formes de dépression…

Les conséquences psychosociales sont lourdes, allant du déni au refoulement, en passant par la fuite, voire le clivage de la personnalité. Dès lors, la relation tant à soi-même qu’aux autres est perturbée, induisant parfois un retrait social, souvent des relations familiales comme amicales, relations d’une grande fragilité émaillées de ruptures répétées, qui participent à un mode d’attachement empreint d’une grande insécurité.

Quittant l’enfance pour rejoindre l’âge adulte, la sexualité sera source de traumatismes se déclinant en dégoût de soi, laisser-aller, problèmes d’hygiène, manque de libido ou hypersexualité, méfiance envers le conjoint, risque de rejouer un scénario abusif dans le couple, manque de désir, peur d’être touché, relations de couple complexes et mal équilibrées.

Quant à savoir si la théologie morale considère l’agression sexuelle sur mineur comme péché ou comme crime, il revenait à Marie-Jo Thiel3 d’apporter son éclairage. Elle rappela que le terme de crime caractérise une infraction pénale : il renvoie à un manquement à la loi. Elle indiqua que le péché est une décision personnelle radicale, libre et existentielle contre la volonté de Dieu. Aussi, dans le cadre du péché, selon elle, il n’y a pas de victime, sinon Dieu, qui est offensé. Cette affirmation fait peu de cas du Catéchisme de l’Église catholique en son paragraphe 1459, qui indique clairement que la blessure provoquée par le péché contrevient à la relation à Dieu, au prochain et à soi-même.

Beaucoup de péchés causent du tort au prochain. Il faut faire le possible pour le réparer (par exemple restituer des choses volées, rétablir la réputation de celui qui a été calomnié, compenser des blessures). La simple justice exige cela. Mais en plus, le péché blesse et affaiblit le pécheur lui-même, ainsi que ses relations avec Dieu et avec le prochain. L’absolution enlève le péché, mais elle ne remédie pas à tous les désordres que le péché a causés (cf. Cc. Trente : DS 1712). Relevé du péché, le pécheur doit encore recouvrer la pleine santé spirituelle. Il doit donc faire quelque chose de plus pour réparer ses péchés : il doit « satisfaire » de manière appropriée ou « expier » ses péchés. Cette satisfaction s’appelle aussi « pénitence ». CEC, 1459.

Poursuivant son intervention, Marie-Jo Thiel expliqua que le péché est traité par la confession, dont les prêtres, habilités à accorder le pardon de Dieu, sont les détenteurs monopolistiques. Elle en conclut que, dans le cadre de la confession, justice n’est pas faite aux victimes, laissant la porte ouverte à une possible récidive dans la mesure où l’on regarde le péché comme une norme transgressée. C’est là encore tenir pour peu le paragraphe 1460 du Catéchisme de l’Église catholique invitant à une pénitence adaptée à la situation. Négligeant ces points, Marie-Jo Thiel nous invita, au fil de son raisonnement, à partager sa vision : la crise des abus que connaît l’Église relève d’une crise systémique. Aussi promeut-elle, en réponse au Magistère qui, pour elle, a toujours adopté une posture défensive dans la perspective d’éviter toute attaque à l’endroit de l’Église – posture que l’on retrouve selon elle dans le traitement des affaires parlant de péché pour éviter de parler des victimes, ou encore dans la façon dont les diocèses américains achètent le silence des victimes –, la thèse suivante : l’éthique théologique de l’Église ne peut ni ne doit être figée.

La pénitence que le confesseur impose, doit tenir compte de la situation personnelle du pénitent et doit chercher son bien spirituel. Elle doit correspondre autant que possible à la gravité et à la nature des péchés commis. Elle peut consister dans la prière, une offrande, dans les œuvres de miséricorde, le service du prochain, dans des privations volontaires, des sacrifices, et surtout dans l’acceptation patiente de la croix que nous devons porter. De telles pénitences aident à nous configurer au Christ qui, seul, a expié pour nos péchés (cf. Rm 3, 25 ; 1 Jn 2, 1-2) une fois pour toutes. Elles nous permettent de devenir les cohéritiers du Christ ressuscité, « puisque nous souffrons avec lui » (Rm 8, 17 ; cf. Cc. Trente : DS 1690). Mais notre satisfaction, celle que nous acquittons pour nos péchés, n’est que par Jésus-Christ : nous qui, de nous-mêmes comme tels, ne pouvons rien nous-mêmes, avec l’aide « de celui qui nous fortifie, nous pouvons tout » (Ph 4, 13). Ainsi l’homme n’a rien dont il puisse se glorifier, mais toute notre « gloire » est dans le Christ… en qui nous satisfaisons, « en faisant de dignes fruits de pénitence » (Lc 3, 8), qui en Lui puisent leur force, par Lui sont offerts au Père et grâce à Lui sont acceptés par le Père (Cc. Trente : DS 1691). CEC,1460.

Le projecteur est ensuite porté sur la législation canonique, présentée par Francis Messner4 comme un privilège obsolète, voire dangereux. Selon lui, elle conduit en effet l’Église catholique à se considérer comme une société à part entière, complète et parfaite, au même titre que l’État. Ainsi, au rang de ces droits figure le privilège du for, lequel permet à l’Église de juger elle-même les crimes commis par les clercs (droit qui ne s’applique plus en France, où les tribunaux ecclésiastiques ne sont guère reconnus depuis la Révolution de 1789). Cette indépendance aura permis un temps à l’Église de protéger les accusés, d’une part en ne distinguant pas toujours les notions de péché et de crime, d’autre part en mettant en exergue le possible amendement spirituel de l’agresseur.

Balayage géographique

Le sujet des abus sexuels n’étant pas propre à l’Église de France, nous sommes invités par Rik Torfs5 à mettre en perspective la situation française au regard de la façon dont ont été menées les enquêtes sur cette question dans trois pays : les Pays-Bas, la Belgique et l’Australie.

Il est à noter que l’initiateur de la démarche étant différent dans chacun de ces pays, les conclusions le sont aussi. Ainsi, au Pays-Bas, si en 2010, la commission indépendante Deetman6 fut voulue par l’épiscopat et la conférence des religieux néerlandais, en Belgique l’opération Calice fut lancée par un juge instructeur devant une situation de crise, en 20107. Pour ces deux pays, les travaux concernent les délits relevant de membres de la seule Église locale. Quant à la commission instaurée par l’État australien, dans son rapport final rendu en 2013, si elle vise l’Église locale, elle s’autorise également à émettre des recommandations à l’Église universelle de Rome.

En France, depuis une vingtaine d’années, les lignes bougent. Mgr Crépy8 rappela que la demande d’agir est clairement venue de Rome, Benoît XVI chargeant notamment les conférences épiscopales de rédiger des directives précises. Dès lors, furent mis en place des groupes de travail pour contribuer au processus de reconnaissance, intensifier prévention et formation auprès de tous les acteurs en contact avec les jeunes, accompagner les auteurs des délits.

Si un changement profond de vision chez les évêques est incontestable, Mgr Ravel9 fit état des difficultés pratiques rencontrées lorsqu’il s’agit de prendre des mesures tant d’ordre conservatoire vis-à-vis des personnes incriminées que pour le bien et l’accompagnement des victimes. Il fit par ailleurs état de la réflexion ouverte concernant l’extension des mesures à prendre pour passer des délits touchant des mineurs à ceux touchant des personnes majeures.

Balayage confessionnel

Les représentants des confessions juive, protestante et musulmane invités à prendre la parole évoquèrent chacun à son tour l’interdit religieux qu’est ce délit.

Gabrielle Atlan10 rappela que si la loi juive condamne fermement les relations sexuelles interdites que sont l’inceste, l’homosexualité, l’adultère et la zoophilie, la Thora n’aborde pas le sujet de l’agression sexuelle de l’enfant, celle-ci étant inconcevable. Pour autant, elle stipule que toute personne témoin d’un délit grave doit s’interposer, car l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, quiconque porte atteinte à un être humain porte atteinte à son Créateur.

Au sein des Églises protestantes d’Allemagne11, Karsten Lehmkuhler12 fit état d’une procédure en trois temps : intervention lors d’un cas concret, aide pour une personne qui a été victime d’un abus sexuel dans le passé, travail de prévention dans les paroisses et institutions ecclésiales. La distinction entre l’acte et la personne est affirmée avec force, quand bien même celle-ci peut être coupable.

Moussa Abou Ramadan13, quant à lui, procéda à un rappel à la loi qui stipule que les relations sexuelles sont réglementées par l’islam. Si des relations ont lieu en dehors du cadre de la loi, elles sont punies.

Regard critique

Ces journées auront été l’occasion d’évoquer une question épineuse, sujet douloureux tant pour les victimes que pour la société. Or, nous n’en sommes qu’aux prémices de sa résolution. Une fois encore, lors de ce colloque – et c’est un premier pas, une première étape nécessaire –, il aura avant tout été question des victimes, de la prise en compte du mal subi, de la reconnaissance de leur souffrance, de l’accompagnement dont elles ont besoin.

S’il est capital d’entendre la voix de la victime, on mesure le chemin restant à parcourir devant la présentation discrète des aspects complémentaires à mettre en œuvre, notamment vis-à-vis des agresseurs. Or, une solution ne pourra se faire jour qu’en œuvrant au rapprochement des différents acteurs et responsables qui sont partie prenante : société, victime, abuseur. On ne pourra pas faire l’économie d’un traitement complet dépassant la présente stigmatisation de l’Église qui, pour compter parmi ses membres des criminels, n’est pas, loin s’en faut, la seule société humaine à être ébranlée par ce fléau. On ne pourra faire l’économie d’un traitement complet en se cantonnant à la seule demande de réforme de l’Institution quelle qu’elle soit, fût-elle l’Église catholique, quand ce sont des personnes qui commettent ces actes délétères, perpétrant leurs méfaits. La réparation ne sera réalisée qu’en réconciliant l’homme avec lui-même.

Devant ces agresseurs, confrontés à ces abuseurs, songeons que la société est également là pour les accompagner sur un possible chemin de guérison. Comme pour le fils de la parabole reconnaissant humblement, en se repentant : «Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils14», demandons que Dieu permette à chacun de recouvrer sa juste place auprès de Lui et parmi ses frères.

Jérémie Goulardet

 


1 – Le programme du Colloque des 3 et 4 décembre 2019 est à télécharger ici.

2 – Professeur à la faculté de médecine de Strasbourg.

3 – Professeur à la faculté de théologie catholique de Strasbourg.

4 – Directeur de recherche émérite au CNRS, ancien pro-recteur de l’Université du Latran.

5 – Ancien recteur de l’Université de Leuven.

6Le Monde, 16/12/2011.

7Libération, 8/07/2010.

8 – Évêque du Puy, président de la cellule permanente de lutte contre la pédophilie à la CEF.

9 – Archevêque de Strasbourg.

10 – Maître de conférence, Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

11 – Site des Églises d’État protestantes d’Allemagne : «Regarder-Aider-Agir».

12 – Professeur de théologie systématique, faculté de théologie protestante de Strasbourg.

13 – Professeur de Droit musulman, Université de Strasbourg.

14 – Lc 15, 21.

 

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