L'ombre du cardinal Pell
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Les finances du Vatican défraient à nouveau la chronique. Depuis l’été dernier, la presse se fait l’écho de plusieurs affaires qui mettent en cause de hauts responsables du Vatican. Elles éclairent peut-être aussi d’un jour nouveau un autre dossier, qui en apparence n’a rien à voir, celui du cardinal Pell, emprisonné en Australie car accusé d’abus sexuels. Une accusation pour des faits assez invraisemblables, et qui soulève beaucoup de questions dans les circonstances actuelles.

Avant d’en venir aux faits et pour tenter de les comprendre, il faut en situer le cadre.

Compte tenu de la mission de l’Église, l’organigramme des finances du Vatican est particulièrement complexe. Le pape est à la fois le chef d’un État souverain, l’évêque de Rome et, à ce titre, le patriarche de l’Église universelle. Les rouages économiques de l’Église et de l’État du Vatican s’entremêlent inévitablement – en principe sans se confondre – dans un contexte de mondialisation des échanges et de financiarisation de l’économie.

Certaines de ces activités, pour faire simple, sont considérées comme «commerciales» et relèvent de règles de contrôle internationales et d’engagements pris notamment auprès de l’Union européenne. D’autres, en raison de leur caractère cultuel ou caritatif, ne relèvent pas de la même logique et ne sont pas soumises aux mêmes règles.

Depuis les réformes commencées par Benoît XVI et poursuivies par François dans le domaine du contrôle et de la transparence, l’organisation financière au sommet de l’Église a fait des progrès manifestes. Mais les institutions financières de l’Église – qui ne sont pas composées que de saints – font de la résistance, chacune à son niveau. Le désordre tient autant à l’histoire, à une culture «italienne» de l’argent qu’à la misère humaine.

Ce qui est nouveau, c’est la volonté des deux derniers papes de couper avec ces pratiques. Elle n’empêche pas que de très graves dysfonctionnements s’y produisent encore. Comme nous le voyons aujourd’hui, il reste du chemin à faire pour que l’éthique financière de l’Église soit irréprochable et à la hauteur de sa mission.

Au cœur de l’imbroglio, le cardinal Angelo Becciu

Son nom revient dans plusieurs dossiers, dont le point de départ remonte à plus de cinq ans. Le dernier dans lequel il est mis en cause est celui du projet d’achat de 17 000 m2 pour un coût global d’environ 200 millions d’euros dans le quartier de Chelsea, à Londres. Un investissement dans l’immobilier de luxe qui n’a rien de choquant si ce placement permet de financer l’activité de l’Église et sa mission auprès des pauvres.

Le problème vient des modalités de l’accord et de la provenance des fonds. Le montage est opaque. Les taux d’intérêts de l’emprunt destiné à l’achat et les frais de commissions semblent injustifiés. Enfin, l’immobilier ayant baissé à Londres, l’opération apparaît non rentable, au point que certains disent que l’investissement s’est transformé en déconvenue monumentale. Certains avancent des sommes considérables : l’intermédiaire principal aurait gagné dans l’opération pas loin de 150 millions d’euros, et le Vatican en aurait perdu un peu plus de 100.

Alertée par des responsables de l’IOR (l’Institut des Œuvres religieuses), la justice vaticane enquête depuis l’été dernier sur des soupçons de «graves indices de malversations, fraude, abus d’autorité et blanchiment d’argent». Le 1er octobre, elle a procédé à des saisies de documents dans les bureaux mêmes de la Secrétairerie d’État et de l’AIF (Financial Intelligence Authority), l’organisme créé par le pape précisément pour veiller à ce que les politiques bancaires du Vatican soient conformes aux normes financières. Une perquisition qui a eu des conséquences retentissantes.

Cinq personnes, dont le directeur de l’AIF, ont été «suspendues par précaution» de leurs fonctions, avec interdiction de se présenter au Vatican. Leurs photos et leurs noms ont été affichés dans l’enceinte par la Gendarmerie vaticane. Du jamais vu au Vatican. Un procédé que le pape, qui avait autorisé la perquisition, a désapprouvé. Il n’apprécie pas que la présomption d’innocence soit bafouée, comme il l’a rappelé au cours de la conférence de presse qu’il a tenue dans l’avion qui le ramenait de la Thaïlande et du Japon.

Dans la foulée, le président de l’AIF, le banquier Suisse René Brülhart, qui a dirigé l’unité de renseignements financiers du Liechtenstein de 2004 à 2012, puis fut vice-président du groupe Egmont de 2010 à 2012, et dont le mandat comme président de l’AIF arrivait à expiration, a démissionné. Certains de ses administrateurs, comme Marc Odendall, ancien de JP Morgan, du Crédit Suisse, de First Boston, Merill Lynch et Deutsche Morgan Grenfell, l’ont suivi. Pour Marc Odendall «il ne sert à rien de rester au “board” d’une coquille vide».

En raison de ces événements, l’AIF a en effet été suspendue du réseau d’informations Egmont. Celui-ci est un groupe privé au travers duquel plus de 160 autorités du renseignement financier partagent leurs informations et coordonnent leurs actions dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent et autres crimes financiers. Et l’on attend non sans inquiétude l’audit de Moneyvall, l’institution européenne qui doit auditer les comptes du Vatican le mois prochain. C’est dire si l’affaire peut avoir un impact important sur la crédibilité financière du Vatican.

D’autant que Moneyvall ne manquera pas de remarquer que l’argent a été prélevé sur des comptes bancaires suisses contrôlés par la Secrétairerie d’État. Cerise sur le gâteau, l’une d’entre elles, la BSI, a depuis été fermée par la FINMA, l’autorité bancaire Suisse, pour violation systématique des garanties contre le blanchiment d’argent.

Or le cardinal Angelo Becciu, du 10 mai 2011 au 29 juin 2018 – donc au moment des faits – était substitut pour les Affaires générales de la Secrétairerie d’État du Saint-Siège. C’est un poste clef. Il dirige le fonctionnement quotidien de l’État du Vatican, mais il est aussi l’un des pivots de la Curie. Avec le préfet de la Maison pontificale, il est celui par lequel il faut passer pour rencontrer le pape. Il signe les passeports, ce qui dans certains cas est bien utile et permet de se faire des amis. Il a aussi la main sur les distinctions honorifiques auxquelles beaucoup ne sont pas insensibles. Enfin, en cas de vacance du Siège apostolique, il dirige la Secrétairerie d’État et rend compte devant le collège des cardinaux.

Ces fonctions lui donnent, plus qu’à un autre, la possibilité de maquiller les prêts pour les faire disparaître du bilan du Vatican, par exemple grâce à la contrevaleur de la propriété de Chelsea. Un tour de passe-passe comptable interdit par les règles instituées par le pape François, notamment pour se conformer aux exigences européennes de transparence dans le domaine financier.

Le malheur veut qu’en dépit des avertissements d’autres services de la Curie, l’opération ait été couverte par le Conseil de l’Économie créé par le pape et chargé de la surveillance finale des opérations du Vatican. Une autorisation d’autant plus curieuse que cet investissement a été réalisé par l’intermédiaire d’un fonds luxembourgeois, Athéna capital, dont le propriétaire, Raffaele Mincione, était un proche de Mgr Angelo Becciu. Il semble qu’ils n’en étaient pas à leur première opération ensemble. Il se seraient connus en Afrique, quand Mgr Becciu était nonce. Ils y auraient même déjà tenté des investissements dans une compagnie pétrolière, sans que leur projet aboutisse. Toujours est-il que cet «ami» a servi d’intermédiaire dans cette opération spéculative aux commissions exagérées.

Le combat du cardinal Pell

C’est là que l’affaire Becciu croise celle du cardinal George Pell. Nommé en 1996 archevêque de Melbourne, puis de Sydney en 2001, Mgr Pell est créé cardinal en 2013 par le pape. Rapidement, François le nomme membre du Conseil des huit cardinaux chargés de l’aider à réformer la Curie. Il reste membre de ce Conseil jusque fin 2018.

Cette réforme de la Curie entraîne la création d’un Secrétariat pour l’Économie, pour lequel le pape le nomme premier cardinal-préfet. Il laisse alors son siège de Sydney, mais il perd ce poste de secrétaire à l’Économie le 26 février 2019, lorsqu’il est condamné à 5 ans de prison pour des accusations d’agressions sexuelles sur des enfants de chœur remontant à des dizaines d’années. Le verdict s’est basé en grande partie sur ce qui avait été qualifié de «preuves très probablement inventées». À Rome comme en Australie, beaucoup de personnes croient en son innocence. Il s’est pourvu en cassation.

En revanche, le départ de ce grand défenseur de l’audit financier du Vatican a dû en arranger certains, en particulier Mgr Becciu et son ami Raffaelle Mincione. Car le cardinal Pell ne s’est pas seulement opposé à Mgr Becciu sur le dossier londonien, sans obtenir gain de cause, bien qu’il fût en principe son supérieur hiérarchique.

En effet, Mgr Becciu et le cardinal Pell apparaissent en conflit dans une autre affaire non moins sulfureuse. Celle-ci tourne autour d’un emprunt auprès de la Papal Foundation américaine pour un montant de 13 millions de dollars, en vue de sauver l’Istituto Dermopatico dell’Immacolata (IDI), un hôpital italien aux mains d’une congrégation religieuse italienne. Cet hôpital a fait une faillite retentissante en 2013, à la suite de fraudes à grande échelle, et il a une dette de 800 millions d’euros. Une faillite qui a mis la Fondation propriétaire – la congrégation des sœurs – et les finances de l’APSA solidaires de celle-ci dans une situation catastrophique.

Le prêt, sous forme de «subvention», était en principe destiné à renflouer la Fondation et à «sauver des emplois», selon Mgr Nunzio Galantino, responsable de l’Administration du Patrimoine du Siège apostolique (APSA).

Mais, à la suite des manœuvres de Mgr Becciu, soutenu aux États-Unis par le cardinal Theodore McCarrick et contre l’avis du cardinal Pell, qui lui opposa son veto, l’opération avait été acceptée par l’APSA en violation des engagements réglementaires internationaux et des directives du pape. Il est en effet interdit à l’APSA de contracter des emprunts pour financer des transactions à caractère commercial, même pour sauver les emplois d’un hôpital catholique. Cette interdiction lui permet en contrepartie d’être exemptée de contrôles externes, y compris ceux de l’AIF, dirigé à l’époque par le cardinal George Pell et elle-même examinée selon les procédures de l’organisme européen Moneyval. Mais Mgr Becciu était très soucieux que l’affaire de l’IDI soit rapidement assainie et à n’importe quel prix, pourvu qu’elle ne risque plus de susciter de nouveaux scandales…

Le curieux «ami» de Mgr Becciu

Il faut ajouter que, si Raffaelle Mincione est «l’ami» utile du cardinal Becciu dans l’affaire immobilière londonienne, un autre «ami» a soutenu le cardinal dans l’affaire de l’IDI. Un homme incontestablement peu recommandable, si l’on s’en tient à son parcours. Il s’agit du père Franco Decaminada, membre des Fils de l’Immaculée Conception, l’ordre qui possédait et supervisait alors l’IDI, et dont il a été le président jusqu’à son effondrement. Dès l’arrivée de Mgr Becciu à la Secrétairerie d’État, le Père Decaminada, alors que l’IDI était au bord de la faillite, avait sollicité du nouveau «sostitudo» un prêt de 200 millions de dollars, prétendument pour reprendre un hôpital de Milan. Rien de moins !

En 2014, le Corriere della Sera a publié une lettre du père Decaminada adressée à Becciu en date du 8 juillet 2011, qui en témoigne. Ce que Mgr Becciu a depuis démenti en arguant qu’en juillet 2011, il venait juste d’occuper le poste de suppléant et qu’il ne se souvenait pas si Decaminada lui avait écrit.

En revanche, en septembre 2011, Mgr Angelo Becciu ne peut nier que Decaminada a embauché sa nièce, Maria Piera Becciu, comme secrétaire personnelle.

Toujours la même année, Decaminada avait participé à la création d’une entreprise appelée Ibos II, avec des bureaux à Luxembourg, à Kinshasa et à Rome. Les bureaux romains de la société étaient situés dans le même bâtiment que l’IDI. Cette société avait été créée pour investir dans la prospection pétrolière et minière dans les régions frontalières de la République démocratique du Congo et de l’Angola, région où Becciu avait été nonce durant presque dix ans. Il a d’ailleurs lui-même participé pour la Secrétairerie d’État à l’étude d’un tel investissement. Qui peut croire que Mgr Becciu ne s’est pas intéressé aux projets de Decaminada ?

Pour en finir avec cette relation encombrante aujourd’hui pour le cardinal Becciu, Decaminada, dont de mauvaises langues disaient qu’il quittait son bureau de l’IDI avec des boîtes à chaussures remplies d’argent, a été arrêté en 2013 pour avoir participé à la fraude et à la corruption massive entourant la faillite de l’IDI et fut réduit à l’état laïque.

Les méfaits de Becciu et de ses «amis» (ou «relations») ne s’arrêtent pas là. Son rôle n’a pas non plus été très clair dans la crise qui a secoué l’Ordre de Malte. Mais, passons !…

L’enjeu du conflit

On comprend mieux que le veto du cardinal Pell est intervenu dans le cadre d’un conflit plus général entre la Banque centrale et l’AIF. L’APSA et Becciu luttaient pied à pied pour résister aux réformes que le cardinal Pell voulait introduire en matière de transparence financière. Selon des sources vaticanes, «il y avait un refus absolu de partager des informations, de collaborer ou d’ouvrir les livres à la Préfecture et au Conseil de l’Économie». Le cardinal Becciu était également responsable de l’annulation d’un audit externe proposé par PricewaterhouseCoopers de toutes les finances du Vatican, et il s’opposait à l’intention du cardinal Pell de mettre fin à la pratique consistant à garder certains actifs et certains fonds du Saint-Siège sous la table, sans parler des comptes secrets dont le journaliste Gianluigi Nuzzi a révélé l’existence au grand public dans un livre très documenté1.

De là à penser que les déboires judiciaires australiens du cardinal Pell et sa condamnation n’ont pas déplu à tout le monde, il n’y a qu’un pas. Cela se dit sous le manteau. Ce qui est certain, c’est que le pape a perdu avec le cardinal George Pell un allié dans sa lutte pour plus de transparence financière. Espérons que ce ne sera qu’une bataille de perdue…

Quant à Mgr Giovanni Angelo Becciu, Grand-Croix de l’ordre du mérite de la République Italienne, Commandeur de la Légion d’honneur, il a été créé cardinal le 20 mai 2018 et a pris ses fonctions de Préfet de la Congrégation pour les causes des saints en août suivant. Une fonction probablement moins exposée aux risques des affaires temporelles et aux dangers de la haute finance !

Thierry Boutet

Photo : Heiko Merkelbach / Wikimedia Commons – Alessia Giuliani / CPP / CIRIC – M. Migliorato / CPP / CIRIC


1 – Gianluigi Nuzzi, Péché originel : chantages, violences et mensonges. Le pape François seul contre la corruption, Flammarion, collection Document, novembre 2017.

 

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