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Découvertes d’une historienne sur l’action du cardinal Stepinac en faveur des Juifs

En juillet 2017 s’est tenue à Rome une rencontre entre catholiques et orthodoxes serbes sur la figure controversée du cardinal Alojzije (Aloysius) Stepinac, rencontre actant un désaccord sur son rôle pendant la Deuxième Guerre mondiale : considéré comme un résistant par les catholiques croates, il était vu comme un antiserbe et antisémite par les orthodoxes serbes. Les récents travaux de l’historienne américaine Esther Gitman1 – spécialiste de l’Holocauste en Yougoslavie et elle-même survivante des massacres – sur l’action de Mge Stepinac pendant cette période devraient résoudre définitivement ce différend au profit du prélat.

Le cardinal Stepinac

Esther Gitman a parcouru des milliers de pages de documents et interviewé 67 survivants et sauveteurs croates de la guerre. Au cours de ces recherches, un nom revenait constamment, celui de Mgr Stepinac, un personnage qu’elle ne connaissait pas. En fouillant dans les archives de la cathédrale catholique de Zagreb, où Mgr Stepinac fut affecté pendant la guerre, sa surprise fut de taille. Elle ne pouvait pas «croire ce que cet homme a fait.» Au total, Mgr Stepinac a en effet sauvé – directement ou indirectement – plus de 6 000 Juifs de l’Holocauste.

Aloysius Stepinac naît le 8 mai 1898 près de Zagreb. Il participe à la Première Guerre mondiale comme officier autrichien sur le front italien, où il est fait prisonnier de guerre. En 1924, il entre au séminaire et est envoyé étudier à Rome, à l’Université pontificale grégorienne. Il est ordonné le 26 octobre 1930. En 1934, Pie XI le nomme évêque coadjuteur de Bauer. Il est nommé archevêque de Zagreb trois ans plus tard. Dès 1936, au courant de la menace qui pèse sur le peuple Juif en Europe, il cherche à recueillir des fonds pour aider ceux qui fuient l’Allemagne nazie et l’Autriche. Dans un discours aux étudiants en 1938, il condamne les idéologies racistes du Troisième Reich.

Au début de la Deuxième Guerre mondiale, le royaume de Yougoslavie (Croatie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Monténégro, Serbie et Slovénie actuels) reste neutre. Mais le 25 mars 1941, il signe un pacte qui le lie aux puissances de l’Axe. Cette décision provoque d’importantes manifestations à Belgrade, et le pacte est dénoncé. En représailles, Hitler fait envahir la Yougoslavie, qui capitule le 17 avril 1941. Pendant l’occupation, la Yougoslavie est démantelée par les puissances de l’Axe, qui pensent ainsi pouvoir mieux la contrôler. L’État indépendant de Croatie devient un État fantoche soumis aux nazis.

En tant que chef de l’Église catholique dans la Croatie majoritairement catholique, Mgr Stepinac a la difficile tâche de s’opposer à la politique violentes de l’Oustacha2, tout en essayant de maintenir la paix et l’ordre dans son pays. Il se résout à établir une relation de travail avec Ante Pavelić, le fondateur de l’Oustacha (mouvement nationaliste croate de type fasciste) et dirigeant de l’État indépendant de Croatie. Cette décision est mal comprise par de nombreux Croates.

Mgr Stepinac se voit alors accorder les «droits aryens», qui lui permettent de se déplacer librement dans Zagreb, alors que les Juifs sont obligés de porter une étoile jaune et que leurs déplacements sont restreints et surveillés. Il utilise ces droits pour les aider : il organise dans tout le pays des cachettes ; il enjoint à ses prêtres d’accepter toute demande de personne voulant se convertir à l’Église catholique pour essayer de sauver sa vie, qu’elle soit juive, serbe, gitane ou d’autres groupes persécutés ; il favorise les mariages mixtes. Il réussit ainsi à sauver environ un millier de Juifs.

Mais l’acte par lequel il en a sauvé le plus – environ 5 000 – fut son appel au Vatican pour protéger les réfugiés juifs de Yougoslavie vivant en territoire sous contrôle italien. Lorsque la guerre atteignit la Yougoslavie, des milliers de Juifs affluèrent vers la côte dalmate, contrôlée par les Italiens supposés moins violents que les Allemands. Mais, en 1942, le gouverneur de la région décida qu’il ne pouvait pas garder autant de chômeurs sur son territoire et qu’il les ramasserait tous pour les renvoyer chez eux. Mgr Stepinac supplia le Vatican de l’aider à négocier les autorisations de séjour des Juifs yougoslaves en territoire italien.

En 1943, quand l’Italie se rendit aux puissances alliées, le statut des Juifs sur le territoire italien fut remis en question. Les Allemands envahissaient l’Italie, et la plupart des Juifs du territoire italien devaient être transférés dans d’autres régions pour rester en sécurité. Les Juifs furent transférés de Bari à la côte adriatique par des pêcheurs grâce à l’action de Mgr Stepinac. Ils y restèrent jusqu’à la fin de la guerre.

Les activités de Mgr Stepinac provoquèrent la colère des nazis et des Oustachis, qui l’appelaient le «Judenfreundlich» (l’ami des Juifs) et donc l’«ennemi du national-socialisme».

Le 2 juin 1945, le régime communiste de Josip Broz Tito arriva au pouvoir et refit l’unité de la Yougoslavie. Mgr Stepinac s’opposa au régime. Tito essaya de le forcer à couper tout lien avec Rome pour former une Église catholique indépendante en Croatie, ce que le prélat refusa. Tito lança une campagne pour salir sa réputation, en essayant de le présenter comme le principal partisan catholique de l’Oustacha pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Mgr Stepinac fut d’abord assigné à résidence, puis arrêté le 18 septembre 1946. Après un procès truqué, il fut reconnu coupable et condamné à 16 ans de travaux forcés. En 1950, les sénateurs américains tentèrent de négocier sa liberté en faisant de sa libération une condition de l’aide américaine à la Yougoslavie. Tito accepta l’accord, mais, une fois libéré, Mgr Stepinac devrait quitter la Yougoslavie. Le Vatican rejeta l’arrangement à la demande de Mgr Stepinac lui-même : «Il est de mon devoir, en ces temps difficiles, de rester avec les gens», déclara-t-il. En décembre 1951, Tito le libéra et le plaça de nouveau en résidence surveillée dans sa ville natale de Krasic, où il mourut en 1960. En 1953, le pape Pie XII l’avait fait cardinal.

Le 3 octobre 1998, Mgr Stepinac fut béatifié par le pape Jean-Paul II qui déclara : «Il savait bien qu’on ne peut marchander avec la vérité, car la vérité n’est pas négociable. C’est ainsi qu’il a affronté la souffrance plutôt que de trahir sa conscience et de ne pas tenir la promesse faite au Christ et à l’Église.» Quant à Esther Gitman, elle écrit : «Stepinac est une icône. Il représente dans la psyché croate tout ce qui est bon, juste et ainsi de suite. Et il croyait que l’Église catholique dans cette partie du monde devait rester et exister. Il a tout fait pour y parvenir».

Source : CNA

Rédaction SRP

 


1 – Voir son livre : Alojzije Stepinac. Pilier des droits de l’homme, Éd. Kršćanska sadašnjost, 2019.

2 – L’Oustacha était un mouvement séparatiste croate, antisémite, fasciste et antiyougoslave. Le nom d’oustachis était donné à ses membres. Après des années de clandestinité, les oustachis prirent le pouvoir en Croatie en 1941, avec le soutien de l’Allemagne et de l’Italie, après l’invasion et le démembrement de la Yougoslavie. Ils instaurèrent l’État indépendant de Croatie, une dictature particulièrement arbitraire et meurtrière, qui se signala par de nombreux massacres des populations serbes, tziganes et juives de Croatie et de Bosnie-Herzégovine.

 

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