Immigrés devant Pôle Emploi
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Le 19 novembre, l’INSEE a dévoilé son rapport annuel intitulé «France, portrait social», qui se penche sur l’évolution de la société depuis le milieu des années 1970. Parmi les thèmes abordés : l’immigration, qui «a fortement progressé depuis les années 2000» note le rapport. Thierry Boutet analyse ce sujet sous l’angle de la démographie, qui oblige à dépasser certains clichés.

L’immigration est un sujet sensible, passionné. Comme le remarque Alain Limousin1 : «Le débat s’est déplacé des thèmes immigration/chômage/insécurité à des interrogations plus complexes sur le devenir de la société française face à l’affirmation et aux revendications d’une population d’origine arabo-musulmane en voie d’intégration conflictuelle.»

L’extrême droite est dans l’anathème, la gauche empêtrée dans ses contradictions entre un modèle républicain universaliste et l’exigence éthique de respecter les minorités culturelles ou politiques opprimées. Les Français ne sont pas loin de penser comme Lévi-Strauss qu’il existe une «incommutabilité relative des cultures», et qu’il est utopique de vouloir en même temps «concilier la fidélité à soi et l’ouverture aux autres2».


Les Français ne sont pas loin de penser qu’il est utopique de vouloir en même temps «concilier la fidélité à soi et l’ouverture aux autres».


Le Journal du Dimanche a publié en 2018 un sondage3, qui montre qu’une large majorité de Français (64 %) juge que l’immigration a un effet négatif sur l’économie, la cohésion nationale, la sécurité, la croissance (54 %), l’avenir du pays (55 %), l’identité du pays (58 %), le respect de la laïcité (61 %), la cohésion de la société (64 %) et la sécurité (66 %). En particulier, 71 % considèrent que l’immigration pénalise l’économie sociale, car elle permet au patronat de tirer les salaires vers le bas.

La démographie, angle mort des débats sur l’immigration

Les Français ont-ils raison ? Qu’en est-il en réalité ? Si l’on exclut la question culturelle, qui est un sujet à part demandant à être traité pour lui-même, il n’est pas certain qu’ils aient raison d’un point de vue strictement économique. Les sociétés occidentales, les États-Unis par exemple, et plus encore le Japon, sont menacées à terme par une pénurie gravissime de main-d’œuvre. Celle-ci provoquera inévitablement une récession et une perte d’influence au niveau international.

La démographie demeure l’angle mort des débats sur l’immigration. Sans voir ce qu’il cache, il est impossible d’avoir une approche politique réaliste du phénomène. La classe politique, tout comme les Français, sont loin de prendre en compte la crise démographique qui les attend. Si l’on considère l’avenir, la menace pour notre bien-être économique ne viendra probablement pas dans les décennies prochaines d’un flux trop important d’immigrants mais d’un flux qui ira en se raréfiant. Les populations d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon vieillissent et vont continuer inéluctablement à diminuer. La pénurie concomitante d’enfants va créer des tensions insoutenables sur notre système social et nos retraites. Cette tendance nuira à la croissance économique. Le Japon, la Chine ou la Corée ont été capables de franchir les 10 % de croissance dans les années du pic de leur transition démographique. À l’heure du vieillissement de leurs populations, elles ne parviennent plus à maintenir de tel taux records de croissance4.

Des robots et des hommes


La classe politique, tout comme les Français, sont loin de prendre en compte la crise démographique qui les attend.


Croire que les robots et l’intelligence artificielle sauveront les pays riches des conséquences économiques d’une diminution de leur population est utopique. Les conclusions du Pew Research Center5, qui a interrogé 1 896 experts en 2014, montrent que la robotisation à outrance des industries manufacturières en Allemagne crée une pression positive sur l’emploi.

Une étude du forum économique mondial basé à Genève affirme que, même si 52 % des tâches professionnelles courantes seront réalisées par des robots en 2025, «la révolution robotique créera 58 millions de nouveaux emplois nets au cours des cinq prochaines années6».

Quoi qu’il arrive, nous manquerons de main-d’œuvre, notamment qualifiée. La solution à cette pénurie ne viendra ni des robots, ni de l’automatisation.

Pas de grand remplacement

La solution risque aussi de ne pas venir davantage de l’immigration. Contrairement à ce que l’on entend dire, le grand remplacement n’aura pas lieu. En dépit des drames qui persistent en méditerranée, le flux migratoire vers les pays d’Europe pourrait se tarir dans les prochaines décennies. Il se pourrait même que les nations européennes en viennent à se concurrencer entre elles pour attirer les migrants dont leurs économies auront un besoin vital.

Les pays dont sont issus un grand nombre de migrants s’enrichissent, en partie d’ailleurs sous l’effet de l’augmentation de leurs populations qui tire leur croissance vers le haut. Or, comme l’a montré l’économiste Michael Clemens7, jusqu’à un PIB approchant 7 500 $ par habitant – ce qui est le cas de beaucoup de pays d’Afrique –, la population a tendance à immigrer. Mais, quand ce seuil est atteint, la tendance s’inverse. Or, aujourd’hui, 57 % de la population mondiale vit au-dessus de ce seuil. Si le revenu des pays en voie de développement continue à croître de 3 % chaque année, comme c’est le cas aujourd’hui, il n’y aura plus que 9 % de la population mondiale qui aura un revenu inférieur à 7 500 $ en 2050. La pression migratoire pourrait donc diminuer.

Un autre motif de la baisse de la pression migratoire viendra aussi du vieillissement de la population mondiale, car ce sont les jeunes qui immigrent le plus.


Il n’est nullement avéré que les flux migratoires soient suffisants pour faire face à la pénurie de travailleurs.


Il n’est donc nullement avéré que les flux migratoires soient suffisants pour faire face à la pénurie de travailleurs, en particulier hautement qualifiés, dont les pays les plus vieillissants auront besoin dans moins d’une génération. Dans l’UE, il manquerait pour l’an prochain un million de professionnels de santé. L’Europe ne parvient pas à les trouver en son sein. Où les trouvera-t-elle, sinon à l’extérieur de l’UE ?

Les États-Unis sont de ce point de vue un exemple intéressant. En 2005, 52 % des startups de la Silicon Valley ont été créées par des immigrants chinois et indiens. Elles ne représentent aujourd’hui qu’un peu plus de 40 % du total. Au début du siècle, moins de deux étudiants chinois ayant étudié à l’étranger rentraient en Chine à l’issue de leurs études. En 2017, 8 sur 10 l’ont fait. Les USA cherchent aujourd’hui à résoudre ce problème.

Immigration positive

Même à court terme, il n’est pas démontré que les flux migratoires aient un impact négatif sur l’économie. L’arrivée massive de populations étrangères n’entraîne pas nécessairement une baisse des salaires, une hausse du chômage et une augmentation des charges de l’État. Certaines études établiraient même le contraire. La contribution nette des immigrés aux budgets publics serait pour certains légèrement positive (0,5 %)8.

À première vue, un flux migratoire augmente l’offre sur le marché du travail. Dans un modèle de concurrence parfaite, cette offre devrait peser sur la demande et faire baisser les salaires. Or la concurrence sur le marché du travail est loin d’être parfaite. Les rémunérations salariales sont fixées par des conventions collectives et des minimas sociaux. L’excédent de demandeurs d’emplois risque donc d’influencer le taux de chômage plutôt que les minima salariaux.


L’arrivée d’immigrants n’agit pas seulement sur le marché du travail, mais aussi sur d’autres variables macroéconomiques.


En second lieu, l’arrivée d’immigrants n’agit pas seulement sur le marché du travail, mais aussi sur d’autres variables macroéconomiques, comme la demande de biens et services et l’investissement, lequel engendre une augmentation des capacités productives et, à son tour, favorise l’embauche. La surcapacité du marché de l’emploi peut donc n’être que temporaire9.

En troisième lieu, l’afflux de migrants entraîne l’augmentation de main-d’œuvre non qualifiée plutôt que celle des travailleurs qualifiés. Dans ce modèle, les salaires des non-qualifiés peuvent baisser, mais ceux des travailleurs qualifiés, par raréfaction relative, peuvent augmenter. Dans cette hypothèse, l’effet le plus probable serait l’accroissement des inégalités salariales.

Là encore, ce n’est pas certain. Nombre d’immigrés occupent des postes dont les natifs ne veulent pas. Une enquête a montré qu’en Caroline du Nord, en 2011, les agriculteurs avaient annoncé la création de 6 500 postes de saisonniers. 268 Américains ont postulé. Seulement 163 d’entre eux se sont présentés le premier jour du travail. Les emplois ont été pour l’essentiel pourvus par des ouvriers agricoles mexicains10.

De la même manière, en Europe, en 2012, les immigrés étaient surreprésentés dans l’hôtellerie, la restauration et la construction. S’il y a pression sur les salaires, elle ne concerne pas principalement les autochtones, mais les migrants déjà établis. D’ailleurs, par un réflexe assez naturel, les derniers arrivés ne sont souvent pas les premiers à désirer l’ouverture sans limite des frontières.

Quoi qu’il en soit, le lien entre immigration et baisse des salaires n’est pas évident. Plusieurs études11 montrent au contraire que l’immigration a plutôt tendance à augmenter les salaires des natifs. Elles estiment qu’un accroissement de 10 % de l’immigration massive ferait augmenter de 3 % les salaires des natifs.


L’arrivée de migrants dope la consommation, donc à terme la production de biens et services, donc l’emploi.


Quant au chômage, le raisonnement est à peu près identique. L’arrivée de migrants dope la consommation, donc à terme la production de biens et services, donc l’emploi. Immigrants et natifs n’étant pas facilement substituables, l’arrivée de migrants peut donc détendre le marché du travail dans des secteurs où sévit une pénurie d’offre d’emplois.

Ainsi en Allemagne, où l’accueil des immigrés est à la fois sélectif et exigeant, la proportion d’immigrés dans la population active est en proportion le double de celle de la France12. La politique migratoire allemande est, en outre, beaucoup plus incitative qu’elle ne l’est en France. Les immigrés sont rapidement mis sur le marché du travail, ce qui est un puissant facteur d’intégration. En France, le taux de chômage des immigrés13 (hors UE) est nettement supérieur à celui des natifs, et leur taux d’emploi très inférieur. Cette politique volontariste d’insertion des immigrés outre-Rhin sur le marché du travail manque cruellement en France. Ceci explique sans doute pour partie le ressenti négatif des Français à l’égard des migrants, qui n’ont pas le droit de travailler immédiatement.

Au-delà des chiffres : les aspects culturels et sociaux

Cela dit, les chiffres ne disent pas tout. L’économie est la dimension la plus matérielle du Bien commun et n’est pas sa seule causalité dispositive. L’impact de l’immigration ne peut s’apprécier uniquement en termes économique et d’emplois. Pour l’évaluer, il faut aussi prendre en compte sa dimension culturelle et ses effets sur la nature du lien social. Sans oublier l’islamisme et le terrorisme, qui ne sont pas sans liens avec les flux migratoires, comme nous l’avons appris à nos dépens. Mais ce sont là d’autres questions.

Il demeure néanmoins certain qu’en abordant le phénomène de l’immigration, quelles que soient ses formes, il est impossible de faire l’impasse sur la question démographique. Ici comme en d’autres domaines, la démographie demeure la clef du futur.

Thierry Boutet
Secrétaire général du Fonds de recherche « Amitié politique »

Photo : Isabelle Simon / SIPA


1 – Alain Limousin, L’immigration : aspects culturels, Les cahiers du christianisme social, n° 19, 1988, pp. 4-10.

2 – Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné, Plon, 1983.

3 – Sondage Ifop du 23 au 26 novembre 2018.

4 – Avec le pic de la transition démographique de la Chine en 2010, la croissance économique était encore à deux chiffres. Maintenant que sa population diminue, elle n’est plus que de 6 %, alors que le taux d’emploi était le plus élevé du monde. La population chinoise de 60 ans, qui a été de moins de 10 %, va passer à 25 % en 2050, avec un taux d’actifs en nette diminution.

5Pewresearch du 6 août 2014.

6 – Voir sur RTL.

7 – Directeur des politiques sur les migrations, les déplacements et les politiques humanitaires et chargé de recherche au Center for Global Development, où il étudie les effets économiques et les causes des migrations dans le monde. Il est l’auteur de The Walls of Nations aux Presses universitaires de Columbia.

8 – Docquier et al., 2010 ; Ortega et Verdugo, 2011 ; Ottaviano et Peri, 2012 (voir BSI Economics).

9 – Chojnicki et Ragot, 2012 (voir BSI Economics).

10Foreigns affairs, novembre 2019.

11 – Docquier et al., 2010 ; Ortega et Verdugo, 2011 ; Ottaviano et Peri, 2012.

12 – Source : INSSE.

13 – 8,6 contre 21 pour le taux de chômage, et 51 contre 46 pour le taux d’emploi (source : ministère de l’Intérieur).

 

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