Manifestation au Liban
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Depuis près d’un mois, dans un pays en proie à une grave crise économique, des centaines de milliers de manifestants envahissent les places des principales villes libanaises pour dénoncer la corruption et l’incurie des dirigeants et des chefs de partis. Quel avenir peut-on espérer pour ce pays après vingt-cinq années de guerre et trois décennies de corruption ? Marie-Pierre Roux essaye de dégager quelques pistes.

La guerre civile libanaise, qui a duré de 1975 à 1990, a eu des effets évidemment désastreux sur l’économie du pays. La reconstruction s’est faite au prix d’un surendettement très lourd et d’un enrichissement douteux d’une partie de la population, notamment de la classe politique, creusant des inégalités de plus en plus profondes dans la société libanaise. C’est cette oligarchie qui est aujourd’hui remise en cause de façon très virulente par des manifestants qui lui réclament l’argent indûment acquis et conservé dans des comptes bancaires en Suisse. La dette du Liban s’élève en 2019 à 90 milliards de dollars.

Les manifestants, qui réclament un nouveau gouvernement, sont mobilisés pour dénoncer la corruption et l’incompétence de leurs dirigeants, mais ils pointent aussi du doigt les défaillances d’un système bancaire qui a, selon eux, favorisé la corruption. C’est pourquoi les contestataires exigent aujourd’hui le changement des hommes politiques au gouvernement et la suspension du secret bancaire.

La taxe de trop ?

Les raisons de l’ire populaire sont d’abord économiques : la décision du gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, de restreindre les retraits bancaires des Libanais a fait l’effet d’une bombe. Il faut dire que le terrain était propice à la contestation depuis longtemps, mais un second événement a sidéré le peuple et a constitué, sans doute, un point de rupture réel entre ce dernier et la classe politique. Il s’agit des incendies qui ont ravagé plus de 1 200 hectares de forêts dans le Chouf, au sud de Beyrouth. Le peuple ne décolère pas du fait que trois hélicoptères, acquis par l’État en 2009 pour lutter contre les incendies, soient restés cloués au sol faute de maintenance du matériel. Enfin, la décision du gouvernement d’imposer de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence et les services gratuits de WhatsApp a fini d’exaspérer les Libanais. De fait, les politiques qui s’avisent de participer aux rassemblements sont conspués.

Au dire des médias de tous bords, les personnes qui manifestent sur l’ensemble du territoire auraient brisé les barrières confessionnelles pour réclamer le départ de l’ensemble de la classe dirigeante sans exception. Effectivement, les manifestations ont éclaté tout autant dans des cités acquises au Hezbollah que dans des bastions sunnites, tels que Tripoli, qui est un foyer important de la révolte.

Le problème de la fourniture d’énergie au pays du Cèdre

La vie quotidienne des Libanais est rendue extrêmement difficile par l’instabilité de l’approvisionnement en électricité et en eau. Trente ans après la guerre, l’eau du robinet est toujours impropre à la consommation. Mais le vrai scandale national reste l’électricité.

Les Beyrouthins vivent sans énergie trois heures par jour et, pour les autres, les coupures peuvent durer toute la journée. Les Libanais sont donc contraints de recourir à des groupes électrogènes, qui prennent le relais lorsque l’électricité de l’État fait défaut. En pratique, ils paient deux fois leur facture d’électricité. La première à l’EDL (Électricité du Liban) et la seconde aux propriétaires des groupes électrogènes.

De même, tous les autres services essentiels – qu’ils soient de santé, d’éducation publique ou de droit à la retraite – sont inopérants, voire inexistants.

L’impasse politique libanaise : des ministres et des parlementaires inamovibles

Depuis la guerre civile (1975-1990), la classe politique n’a guère changé, et le pouvoir est détenu par les mêmes clans. Le président Michel Aoun, ancien chef des Forces armées libanaises et actuel Président de la République, est entré en politique dès 1989. Nabih Berri, un des principaux artisans de la politique syrienne dans le pays et chef du parti Amal, est à la tête du Parlement depuis 1992 ! Quant à Saad Hariri, Premier ministre démissionnaire et chef du parti Courant du Futur, il a pris la suite de son père, Rafiq Hariri, assassiné dans un attentat en 2005.

Rappelons en quelques lignes les profils de ces figures politiques :

  • Michel Aoun : chef des Forces armées libanaises (1984-1989), puis chef du gouvernement intérimaire (1988-1990), il fut évincé de force par l’armée syrienne le 13 octobre 1990. Contraint de quitter le territoire pour se réfugier à Paris, il y resta quinze ans et fonda le «Courant patriotique libre». Le 14 février 2005, l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri suscita des manifestations qui aboutirent au retrait total des troupes syriennes du Liban le 27 avril de la même année. Quelques semaines plus tard, Aoun rentrait au Liban et créait la surprise aux législatives. Il remporta 21 sièges sur 128 à l’issue d’une campagne axée contre le confessionnalisme et la corruption…
  • Nabih Berri : en poste depuis 1992 en tant que Président de la Chambre des députés, il est également le chef d’Amal, parti concurrent du Hezbollah. Nommé plusieurs fois ministre pendant la guerre, il a été la cible de plusieurs tentatives d’assassinat. Surnommé «Dracula» par le Hezbollah, il est considéré par le parti de Dieu comme «un criminel de guerre ayant vendu son âme à Washington».
  • Saad Hariri (qui a démissionné le 29 octobre dernier sous la pression des manifestants) : fils de Rafiq, il a été nommé par Michel Aoun à la présidence du Conseil des ministres, alors que celui-ci est son ennemi politique historique. Soutenu par l’Arabie saoudite, il représente le camp sunnite, tandis que Michel Aoun est l’allié du Hezbollah chiite, la milice libanaise largement financée par l’Iran.

Un gouvernement gangrené par le clientélisme et le népotisme

Dès les années 1990, la troïka au pouvoir – Rafiq Hariri, Premier ministre, Nabih Berri, Président de la Chambre et Elias Hraoui, Président de la République – se partageait le gâteau libanais : les bénéfices du pétrole pour Berri, ceux de l’immobilier pour Hariri et les recettes agricoles pour Elias Hraoui, en fonction de 1989 à 1998.

Trente ans ont passé et, en dépit des promesses de Michel Aoun dès son retour au pays, la classe politique n’a fait qu’accroître sa richesse personnelle au détriment du peuple libanais. L’ancien général avait à l’époque basé sa campagne sur la lutte contre la corruption et le confessionnalisme. Pour les observateurs, son succès aux dernières élections présidentielles, suite à une si longue vacance du poste de chef de l’État (1998-2005), fut le résultat d’une «entente» régionale entre Saoudiens et Iraniens. Selon eux, son élection fut rendue possible grâce au soutien – ou au chantage ? – du Hezbollah. Mais les résultats ne sont pas vraiment au rendez-vous :

  • Gebran Bassil, honni de la population pour son arrogance, ancien ministre de l’Électricité et actuellement ministre des Affaires étrangères, est le gendre du Président. Chef du Courant patriotique libre fondé par son beau-père, il était pressenti pour devenir le prochain chef de l’État libanais.
  • Fouad Siniora, ami d’enfance et comptable de l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri, est devenu Président du Conseil des ministres (Premier ministre), après la mort de ce dernier. Il avait rejoint en 1982 l’empire commercial en pleine expansion du magnat de l’immobilier et était devenu un important dirigeant du groupe. Grâce à sa proximité avec Rafiq Hariri, il a également été ministre d’État aux Affaires financières entre 1992 et 1998, puis à celui des Finances entre 2000 et 2004. Aujourd’hui, impliqué dans des affaires de corruption et de détournement d’argent public, il est accusé d’avoir détourné 11 milliards de dollars lorsqu’il était au pouvoir.
  • Les maronites ne sont pas en reste. Samir Geagea, ancien chef de la milice des Forces libanaises, est revenu en politique après onze ans d’incarcération. Outre de fortes suspicions d’assassinats – dont ceux de l’ancien Premier ministre Rachid Karamé et du chef de milice chrétien Tony Frangié –, il est accusé d’avoir vendu à la Tchécoslovaquie les armes des Forces libanaises, dont il aurait réinvesti les bénéfices dans la société immobilière Solidere.

On s’explique mieux, au cours des manifestations, les slogans appelant à l’interdiction de quitter le territoire pour les politiques incriminés, sommés de rendre des comptes, et surtout de rendre l’argent détourné, qui suffirait à rembourser la lourde dette publique.

Le Hezbollah, poids lourd sur l’échiquier politique Libanais

Le Hezbollah, allié de l’Iran, est le seul à disposer encore d’un bras armé depuis la fin de la guerre civile en 1990. Selon Nadim Gemayel, député de Beyrouth depuis 2009 et fils du regretté Bachir Gemayel, les armes du Hezbollah sont la principale source de corruption au Liban. Il explique : «Grâce à ses armes, le Hezbollah crée un déséquilibre au sein des pouvoirs exécutif et législatif. Par exemple, il a bloqué durant deux ans l’élection d’un président qui n’aurait pas été à ses ordres ; il a voté une loi électorale qui lui garantit la majorité parlementaire ; il a imposé la formation d’un gouvernement qu’il contrôle grâce à cette majorité parlementaire ; enfin, il joue avec sa milice sur un pied d’égalité avec l’armée».

Toujours selon le député maronite, c’est le Hezbollah, parrainé par l’Iran, qui, aujourd’hui, a pris la place tenue par la Syrie, affaiblie par la guerre, dans le jeu politique libanais. En effet, la Syrie voisine jouait autrefois un rôle d’arbitre dans la politique libanaise, «réglant les désaccords entre les différents partis et distribuant à chaque communauté ses prérogatives.»

Un cas exemplaire : la société Solidere

Ce n’est un secret pour personne au Liban que l’ancien Premier ministre a constitué une immense fortune immobilière entre 1992 et 1995. Après la guerre, le gouvernement choisit d’attribuer la reconstruction des villes au secteur privé. Ainsi est née la société Solidere, créée en 1994 par Rafiq Hariri.

Cette collusion des intérêts à la fois politiques et économiques a suscité de nombreuses critiques. Solidere a, par exemple, rebâti le centre-ville de Beyrouth au prix de l’expropriation de ses habitants par l’envoi de la force publique. Non content d’acheter à très bas coût les anciens souks, le groupe a aussi détruit le patrimoine historique en démolissant des villas de style ottoman ou vénitien du XIXe siècle, des maisons au style colonial datant du mandat français, ainsi que des vestiges archéologiques.

Pour le porte-parole de l’association «Save Beirut Heritage», Y. Bou Melhem, le jugement est sans appel : «Beyrouth a plus été défigurée et détruite en temps de paix qu’en temps de guerre».

Entre jeu d’influences diplomatique réel et théorie du complot

Provoquer une guerre au Liban pour affaiblir le Hezbollah, voilà la théorie qui circule en ce moment sur les places libanaises en effervescence. Hassan Nasrallah a d’ailleurs mis en garde à plusieurs reprises les manifestants, faisant allusion directement au trio Washington-Tel-Aviv-Riyad, dont l’Iran est la bête noire. Le royaume wahhabite serait donc l’un des instigateurs de la révolution libanaise. Une rumeur qui fait notamment beaucoup d’émules chez les aounistes et leurs alliés chiites du Hezbollah et d’Amal.

En Amérique aussi, la théorie conspirationniste va bon train. L’éditorialiste de la revue conservatrice National Review, Michael Ledeen, éminent conseiller des affaires internationales de Georges Bush, est l’un des plus ardents défenseurs de la théorie du «chaos créateur» : il s’agirait d’instaurer au Liban et dans le «Grand Moyen-Orient» un état de guerre et d’instabilité permanent, qui permettrait aux Américains et aux Israéliens de défendre leurs objectifs géostratégiques dans la région.

La place des chrétiens au Liban

Les chrétiens libanais sont inquiets, car ils savent l’équilibre confessionnel fragile. Majoritaires jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, ils ont perdu cette position à partir des années soixante-dix. Pourtant, le Liban fait encore figure d’exception, dans la mesure où c’est le pays qui compte la plus importante communauté chrétienne au Moyen-Orient. La question qui se pose est : jusqu’à quand ? La terrible guerre qui a frappé le pays a entraîné la fuite et la dispersion des Libanais à travers le monde, notamment des chrétiens. Ce sont des familles entières qui ont rejoint principalement le Brésil, les États-Unis, le Canada ou encore la France.

Tandis que la situation semble bloquée, et en dépit de la détermination des manifestants, les risques de dérapage du mouvement contestataire font planer le spectre d’une nouvelle guerre civile. Ainsi, bien qu’il se soit prononcé en faveur des manifestants, la position du Patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, Mgr Béchara Raï, est difficile. Il est délicat pour lui, à la place qu’il occupe, de s’exprimer sans prendre le risque de voir resurgir de vieux démons, tant le spectre des luttes fratricides qui ont déchiré les partis chrétiens pendant longtemps a laissé des traces.

Les propos de Mgr Raï pourraient provoquer de vives réactions, d’autant que certains réclament la fin de la répartition des pouvoirs entre chrétiens et musulmans, ainsi que la suppression de la pluralité confessionnelle, qui est le marqueur de l’identité de l’État libanais depuis quatre-vingts ans. De quoi, sans doute, exaspérer les communautés et ranimer les conflits.

Les pays occidentaux, quant à eux, sont attentistes et inquiets pour d’autres raisons : le maintien à flot du Liban est fondamental dans la sauvegarde de l’équilibre régional, mais aussi dans l’intérêt géopolitique des États.

Marie-Pierre Roux
avec le précieux concours de Habib et de Rita, Libanais

Photo : Bilal Hussein / AP / SIPA

Sources : Orientxxi, Nouvel Obs, Les Clés du Moyen Orient, L’Orient Le Jour, Le Monde

 

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