Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Célibat sacerdotal : tout juste bon pour la poubelle ?

Au lendemain du synode sur l’Amazonie, le vote sur la proposition 111 proposant l’ordination de diacres mariés pour ces pays d’Amérique latine – proposition votée avec 8 voix de plus que le nombre nécessaire pour la majorité absolue – a fait frémir d’enthousiasme un certain public.

Oubliant volontairement que le synode sur l’Amazonie n’était pas, comme l’avait nettement dit le cardinal O’Malley, un sondage sur la possibilité des prêtres mariés, mais une consultation «spéciale» sur de graves problèmes locaux, on clama que c’était une «révolution» dans l’Église : on allait enfin sortir de l’étouffement du concile de Trente, on allait assister à l’éclosion d’un clergé marié, on allait pouvoir ordonner les femmes diacres, on allait enfin avoir des prêtres expérimentés dans le conseil et la formation des fidèles !

C’était tout juste si l’on ne disait pas que l’ordination des hommes mariés allait non seulement transformer l’Église, mais colmater la brèche causée par la Réforme et montrer que Luther avait raison, lui qui, dans La captivité de Babylone, écrivait que tous ces rites sacramentaux n’étaient que des œuvres humaines qui tenaient l’Église captive en la détournant de nourrir la foi uniquement par la Parole de Dieu. Avec l’institution d’un clergé d’hommes mariés, l’Église du concile de Trente était enfin morte et enterrée !

Seulement, ce raisonnement manque à la vérité de l’Histoire. Ce ne sont pas les enseignements du concile de Trente (1542-1563) qui introduisirent le célibat sacerdotal dans l’Église, bien qu’il en ait réaffirmé la nécessité pour l’ordination des prêtres. C’est la Tradition apostolique, qui fait force de loi. L’Église latine n’a jamais connu l’existence légitime d’un clergé marié, contrairement aux Églises orientales qui ont permis – pour le clergé presbytéral uniquement, mais non pour les évêques – l’existence d’un clergé d’hommes mariés1.


Se réjouir que le prêtre perde sa «sacralité», qu’il devienne comme tout le monde, c’est tout simplement «abaisser l’Église».


Dire que l’Église latine n’a jamais connu l’existence d’un clergé marié ne signifie pas qu’il n’y a pas eu beaucoup d’hommes mariés qui ont reçu l’onction sacerdotale, mais la Tradition exigeait la renonciation au commerce charnel avec l’épouse. C’est ce que proclame le XXXIIIe canon du concile d’Elvire en 305 : «On est tombé d’accord sur l’interdiction totale faite aux évêques, aux prêtres et aux diacres, c’est-à-dire à tous les clercs employés au service de l’autel, d’avoir de commerce avec leurs épouses et de procréer des enfants ; cependant, celui qui l’aura fait devra être exclu de l’état clérical.» En 390, le concile de Carthage réitère cette ordonnance : «Il convient que les saints évêques et les prêtres de Dieu, ainsi que les lévites, c’est-à-dire ceux qui sont au service des sacrements divins, observent une continence parfaite, afin qu’ils puissent obtenir en toute simplicité ce qu’ils demandent à Dieu : ce qu’enseignent les Apôtres et ce que l’Antiquité a observé».

Au XIe siècle, avec la réforme grégorienne, qui commence avec le pape Léon IX et se termine avec Calixte II, on laissa tomber peu à peu la possibilité d’ordonner des hommes mariés en leur imposant le renoncement aux actes conjugaux. On choisit l’obligation, pour tous les membres du clergé, de vivre la continence parfaite et de ne pas se marier. En plein milieu se place le vigoureux pontificat de Grégoire VII, qui lutta contre le nicolaïsme (le concubinage chez les prêtres), exprimant le souci, dans toute l’Église, d’un clergé vivant dans une chasteté parfaite.

Quelle en est la raison profonde ? Non pas un certain mépris pour l’œuvre conjugale ! Non pas le souci d’une «pureté» parfaite, comme si l’acte conjugal était une souillure ! Mais, bien au-delà de ces visées manichéennes, l’exigence demandée au ministre de témoigner de ce qu’il est : un être humain configuré in persona Christi2. Le prêtre, en lui-même, en sa propre personne qui revêt la personne du Christ, offre au Père le sacrifice unique et parfait pour le Salut du monde. Il est, par l’onction, témoin et acteur d’une humanité nouvelle dans laquelle «on ne prend ni homme ni femme» (cf. Mc 12, 18-27), parce que sont passés la terre et le ciel et que ne demeure pour l’éternité que l’extase d’amour de l’homme sauvé vis-à-vis du Père.

Malgré qu’on en ait, le prêtre n’est pas un fonctionnaire de l’Église chargé de recevoir toutes les peines des hommes. Il n’est pas un travailleur social. Il n’est pas un administrateur des rites sacramentaux. Il n’est ni un psychologue, ni un sexologue. Toutes ces tâches peuvent être accomplies par des laïcs, et souvent bien mieux que par le curé du village. Il est l’homme choisi par le Christ, appelé par lui pour être celui en qui, dans sa propre chair et dans son propre sang, s’accomplit sans cesse la Rédemption du monde !

Ordonner des hommes mariés, c’est créer un paradoxe : l’homme marié, c’est – avec la femme – celui qui reçoit la mission de «remplir la terre et de la gouverner» jusqu’à la fin des temps. Le prêtre, c’est l’homme «ami de l’Époux», «devenu en Christ rédempteur sauveur et miséricorde», en qui s’accomplit pour l’éternité, la recréation d’une nouvelle humanité.

Se réjouir que le prêtre perde sa «sacralité», qu’il devienne comme tout le monde – le confident, le copain, l’homme du quotidien, le serviteur des exigences d’une société moderne qui a besoin d’un témoin transcendant tout en lui refusant le caractère de l’homme de Dieu pour en faire l’homme d’une femme –, c’est tout simplement «abaisser l’Église». On oublie que le pape François a dit qu’il n’abolira jamais le célibat sacerdotal parce qu’il ne se voyait pas paraître devant le Christ en ayant méprisé le don que Dieu Lui-même a fait aux hommes : être, de façon vivante et dans le siècle, la réalité visible de sa Mission rédemptrice.

Ordonner des hommes mariés pour les besoins missionnaires urgents de l’Amazonie, c’est peut-être une chose nécessaire. Faire surgir dans l’Église latine un clergé marié, en réduisant de façon notable – jusqu’à la portion congrue ? – la part des prêtres qui acceptent la continence parfaite, en est une autre. Une autre qui rabaissera à un très bas niveau la manifestation admirable de la Rédemption !

Aline Lizotte

Pour approfondir ce sujet, on pourra lire le livre du cardinal Marc Ouellet, Amis de l’époux. Pour une vision renouvelée du célibat sacerdotal, Parole et silence, 2019, 256 pages.

 


1 – Cette tolérance fut acceptée en 691 au concile in Trullo (sous la coupole) convoqué par l’empereur grec : 220 évêques issus dans leur grande majorité du patriarcat de Constantinople, furent réunis dans le Palais impérial par l’empereur Constantin IV. Le patriarche de Constantinople Serge (687-701), syrien d’origine, déclara «préférer la mort» à la reconnaissance de «certains canons [qui] étaient contre l’ordre de l’Église. Parmi ces canons, il y avait la question de l’ordination d’hommes mariés admissibles au sacerdoce sans exigence de renonciation à l’usage du droit conjugal, comme c’était la coutume dans l’Église latine.

2 – «In persona Christi» («dans la personne du Christ»), signifie que le prêtre agit dans la personne du Christ lorsqu’il accomplit les actes de son ministère, par exemple lorsqu’il prononce les paroles de la consécration durant la messe.

 

>> Revenir à l’accueil