Port du voile islamique
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Le 11 octobre, le député Julien Odoul provoqua une vive polémique en demandant à la présidente du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, en pleine séance, de faire sortir une femme voilée accompagnant des enfants. La polémique enflant, le Sénat adopta le 22 octobre une proposition de loi visant à interdire le port de signes religieux ostensibles pour les accompagnateurs de sorties scolaires. Jérôme de Lartigue s’interroge sur la pertinence de légiférer en la matière.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées1.

«Tiens ! Les feuilles tombent… – C’est l’automne, mon cher ami ! – Je ramasserai celles de mon jardin dès ce vendredi soir.»

Notre jardinier bonhomme s’activera bientôt, s’armant de son râteau faneur pour collecter les feuilles mortes et s’en débarrasser, heureux de pouvoir profiter de son jardin, encouragé par le soleil radieux que dame météo lui promet, ravi et désireux de réagir à la première alerte, tout gonflé de cette bonne volonté que ravive l’approche du week-end. Or, assuré de la connaître, il ne songe à se soucier de la cause profonde. S’arrêtant aux seuls symptômes qu’il détecte, il les traite selon le mode qu’on lui a appris : l’éradication.

En fait d’automne, nos arbres sont attaqués par un champignon des plus pernicieux, le phytophthora ramorum2. Celui-ci tache et dessèche les feuilles et autres aiguilles des plantations arboricoles, entraînant leur chute prématurée.

L’exaspération du besoin d’appartenance

Comme une vague lancinante, par le fait malavisé d’un élu régional porte-drapeau de ce nouveau volet de l’hystérie collective, revient au sommet de notre actualité la question, cent fois soulevée, mille fois discutée, mais nullement tranchée, du port du voile.

Ce simple colifichet n’est pas sans provoquer moult réactions hâtives. D’aucuns le considèrent comme moyen de reconnaissance, comme signe d’appartenance. D’autres le vivent ou le voient comme un outil de provoc’, quand ce n’est pas de propagande.

Tel notre jardinier d’alors, le législateur s’empare du sujet pour, dans une énième tentative, concocter une loi qui règle le problème… une bonne fois pour toutes !

De la blouse d’écolier à l’uniforme militaire, du képi de gendarme à la casquette de rappeur, du dress-code d’un mariage à celui d’une entreprise, du béret basque au gilet jaune, de la marque de fabrique jusqu’au signe religieux… la société entière est obnubilée par le code vestimentaire à respecter pour intégrer un groupe, la société française est dérangée lorsqu’elle le perçoit comme possible attaque à son intégrité.

Dans une société individualisée, globalisée, éclatée, le besoin d’appartenance est exacerbé, s’exprimant toujours avec plus de force, s’exprimant parfois non sans incohérence, la nécessité de se reconnaître dans un groupe étant primordiale pour tout être humain.

L’homme est un être de relations. La société libérale qui nous est instillée ne rejoint pas la nature profonde de la personne humaine. Ce modèle promu ne saurait être à proprement parler le garant de l’aspiration personnelle, inscrite en chacun de nous, allant contre l’individualisme ambiant. Et, comme par réaction de sauvegarde, presque de survie, on se détache de cette société, on se rattache à sa communauté.

Y-a-t-il nécessité d’une loi ?

Parce que la société est un puzzle d’individus, tandis que la communauté est une famille de personnes, il n’y a pas lieu de s’étonner de voir que ceux qui comprennent le bien-fondé de la vie au sein du groupe cherchent un moyen de l’exprimer. Ils l’affichent en une revendication de chaque instant, à temps et à contre temps, ici paisible, là maladroite, ailleurs sans vergogne, parfois provocante, toujours opiniâtre.

Il est difficile de trancher, et l’on voit bien l’embarras de nos élites sur semblable sujet engendrant une cacophonie insupportable, s’arrêtant aux effets mais ne remontant que rarement aux causes. S’il ne saurait être question de ménager la chèvre et le chou, y a-t-il pour autant nécessité d’une loi ?

Comme le rappelle Jean-Michel Blanquer citant Montesquieu : «Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires.» La loi est présente pour encadrer le vivre ensemble visant le Bien commun. Les projets de loi se doivent de permettre à la société de toujours davantage préciser ce cadre établi pour porter le vivre ensemble.

Aujourd’hui, bien souvent initiées par un fait d’actualité, les lois sont bien trop couramment présentées pour assouvir le désir des individus, d’une corporation, d’un lobby. On légifère sur n’importe quel particularisme sans crainte du ridicule, dès lors qu’il est porté par une mouvance ayant le vent en poupe, par un cercle à qui l’on donne du crédit.

Si le ridicule ne tue pas, il fait pourtant vaciller l’équilibre flageolant d’une société en perte de repères, ces repères que cherchent à réveiller les signes d’appartenance. S’ils sont utiles, ils ne sauraient se transformer en dernier refuge pour des individus se retrouvant entre eux avec ceux qui «pensent comme moi», car dès lors, ils s’exposent à ne plus saisir la grandeur de la société qui les porte, la nécessité de la communauté qu’elle représente.

Elle naît et s’installe insidieusement, la tentation de se recroqueviller sur des ersatz qui ont l’aspect de la liberté, le goût de la fraternité, le visage de l’égalité. La singeant, ces ersatz ne sont rien moins que les ingrédients d’un triste Canada dry de la vie en société.

L’arbre qui cache la forêt

C’est dans ces faux-semblants que se terre le champignon délétère qui s’en prend violemment à notre société. Il se diffuse en une appréhension nerveuse et, partant, erronée de notre sacro-sainte mère LAÏCITÉ !

Or, «la laïcité n’est ni la négation du fait religieux, ni un outil de lutte contre les religions, mais une valeur qui complète le triptyque républicain, autant qu’il épouse et renforce chacun de ces piliers», rappelle le chef de l’État3.

Nous voici donc lancés dans un concours de tartuffes où chacun défend sa partition la brandissant comme l’unique légitime, où chacun se rengorge face au manque d’ouverture de la partie adverse, où chacun s’insurge devant la partialité du camp d’en face incapable de saisir le caractère crucial du sujet.

Ne nous voilons pas la face, chacun ici y va de ses arguments pour défendre son pré carré, sa vision «républicaine» de la question, comme il en va à chaque fois qu’un sujet vient créer, attiser, relancer les esprits polémiques. La question du port du voile par les mamans accompagnant les sorties scolaires n’est que l’arbre qui cache la forêt. Cet arbre que chacun montre évite de s’interroger sur l’état de santé de la forêt environnante.

Ce n’est que par le bout de chemin que chacun fera que pourra se régler le sujet, comme y invite d’ailleurs si lucidement Jean-Michel Blanquer lorsque, devant le Sénat, il dit : «La loi qui interviendrait en la matière irait au-delà du nécessaire et elle aurait des effets contre-productifs. Elle irait au-delà du nécessaire parce qu’elle poserait en règle absolue ce qui relève du discernement quotidien. Car il est impossible de demander à la loi de réglementer chaque aspect de la vie courante4

S’exprimant de la sorte, le ministre déploie un bon sens faisant si souvent défaut. Il se positionne. Il laisse à chacun sa responsabilité, invitant au discernement personnel. Il préconise tout simplement le respect du principe de subsidiarité prôné par la doctrine sociale de l’Église catholique et inscrite dans le Catéchisme de l’Église Catholique5.

Le principe de subsidiarité (in Catéchisme de l’Église Catholique)

1883 – La socialisation présente aussi des dangers. Une intervention trop poussée de l’Etat peut menacer la liberté et l’initiative personnelles. La doctrine de l’Église a élaboré le principe dit de subsidiarité. Selon celui-ci, « une société d’ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d’une société d’ordre inférieur en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l’aider à coordonne son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun » (CA 48 ; cf. Pie XI, enc. Quadragesimo anno).

1884 – Dieu n’a pas voulu retenir pour lui seul l’exercice de tous les pouvoirs. Il remet à chaque créature les fonctions qu’elle est capable d’exercer, selon les capacités de sa nature propre. Ce mode de gouvernement doit être imité dans la vie sociale. Le comportement de Dieu dans le gouvernement du monde, qui témoigne de si grands égards pour la liberté humaine, devrait inspirer la sagesse de ceux qui gouvernent les communautés humaines. Ils ont à se comporter en ministres de la providence divine.

1885 – Le principe de subsidiarité s’oppose à toutes les formes de collectivisme. Il trace les limites de l’intervention de l’État. Il vise à harmoniser les rapports entre les individus et les sociétés. Il tend à instaurer un véritable ordre international.


Non ! Messieurs les Sénateurs… Non ! Messieurs les Députés… Non ! Il ne s’agit pas de légiférer, il s’agit d’arrêter de regarder l’arbre pour s’intéresser à la forêt. Cessez donc de jouer aux tartuffes, vous qui vous occupez de régir notre société par lois et par décrets ! Tant de pans de notre société sont drapés d’un voile…

Il est plus que temps de le lever pour découvrir le vrai visage de la fraternité humaine, et travailler à embellir la moindre de ses parcelles pour rendre présente cette communion humaine qui nous est rappelée au jour de la Toussaint : «Voici le peuple immense de ceux qui te cherchent6

J. de L.

Photo : SEVGI / SIPA


1Molière, Le Tartuffe, Acte III, scène 2.

2Champignon s’attaquant à de nombreuses espèces forestières.

3Le Monde, 29 octobre 2019.

4 – Jean-Michel Blanquer, Intervention devant le Sénat, 29/10/2019.

5 – CEC § 1883 à 1885.

6 – Ps 23, 6.

 

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