Le défi de l'Église
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Dans son livre intitulé L’Église face à ses défis – qui reprend deux articles très remarqués publiés dans la Nouvelle revue théologique –, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, interroge la situation actuelle de l’Église catholique pour mieux esquisser des «voies d’espérance». À l’heure où l’Occident vit une mutation anthropologique majeure, il propose une réflexion inédite sur l’avenir du sacerdoce, le mariage et la famille et donne des clés pour discerner le sens de ces bouleversements. Aline Lizotte en analyse le contenu.

L’Église face à ses défis1, tel est le titre du dernier livre de Mgr Éric de Moulins-Beaufort. Il commence par une analyse de la pédophilie. Celle-ci s’inspire d’une documentation qui, pour une part, semble relever du DSM 52 et, pour une autre, de l’expérience propre à l’auteur.

Cette analyse expose ensuite avec une grande sobriété l’attitude des évêques, leur ignorance face à l’amplitude des faits dans les années 1970 et suivantes : «[…] Ils ne pouvaient, écrit l’archevêque de Reims, imaginer qu’un prêtre ou tout simplement qu’un homme puisse avoir des pulsions qui le rendent prédateur pour ceux qui lui sont confiés ; ils ne pouvaient imaginer qu’un prêtre puisse prendre un adolescent dans ses bras et ce, pendant des années. D’où la tendance à minimiser les faits, à les estimer exagérés. D’où, plus subrepticement et plus gravement, la volonté plus ou moins exprimée de ne pas vouloir en savoir plus3».

Le défi des abus sexuels


Plus les accusateurs publics démolissent la confiance des fidèles dans l’Église catholique, plus ils se frottent les mains.


Voilà des affirmations qui apporteraient de l’eau au moulin des accusateurs publics, qui profitent du moindre soupçon pour accuser tout ce qui est apparu comme «maître spirituel» dans la dernière décennie du XXe siècle et les premières du XXIe siècle. Sans se soucier de la valeur de ceux qu’ils attaquent, de la réputation des personnes attaquées et surtout des souffrances pour la foi de ceux qu’ils ébranlent. Plus ils démolissent la confiance des fidèles dans l’Église catholique, plus ils se frottent les mains. Ne faut-il pas, pour rebâtir l’Église, que la bonne vieille Église, cette Église de 2 000 ans, soit détruite ?

De façon étonnante, Mgr de Moulins-Beaufort ne voit pas les choses comme cela ! Il semble n’avoir aucune crainte de la disparition sous les cendres de cette vieille Église. Plus, il voit ce premier défi, ces accusations qui fusent de partout, comme un fruit de l’année jubilaire de 2016 qui célébrait le deuxième millénaire de la Rédemption, année de la Miséricorde : «Nous devons accepter ce savoir redoutable comme une lumière que Dieu donne à son Église, mettant à nu son péché, pour sa sanctification et en vue d’une sainteté plus grande, ne lui permettant pas de tolérer en elle des zones obscures ni des comportements ambigus4».

Quoi ? Cette veille Église, avec sa structure de «célibataires» en mal de sensations sexuelles qui les tourmenteraient, ses messeigneurs et ses curés, ses séminaristes immatures, ses fidèles «pieusards» pourrait encore durer ? Non seulement il y croit, mais il croit à la nécessité pour tous d’une éducation à la chasteté, éducation des jeunes et de leurs parents, des clercs et des autorités : «Une éducation de la pudeur et du respect donne plus de chance à la liberté des jeunes que la confusion entretenue par une culture érotisée qui confond le plaisir à consommer et la joie à recevoir5».


Chacun de ses fidèles est pour l’Église «un de ces petits» qui sont les frères et les sœurs du Seigneur, et qui ont été maltraités.


La Miséricorde divine ne fait pas bon marché des victimes. Chacun de ses fidèles est pour l’Église «un de ces petits» qui sont les frères et les sœurs du Seigneur, et qui ont été maltraités. Ils doivent être entendus, profondément écoutés et, surtout, ils doivent être aidés pour consentir à ce travail d’unification intérieure auquel toute personne est appelée. Et cela demandera à chaque ministre dans l’Église une grande humilité, une grande lucidité et aussi une conscience des dérives toujours possibles6. Dans cette tâche, les personnes victimes pourront fortement aider l’Église «à préciser ses modes de fonctionnement, à affiner ses droits, dans l’accompagnement des initiatives nouvelles». Quant aux prêtres, «ce sont nos frères», qu’il faut porter !

Les autres défis

Le problème de l’abus sexuel n’est pas le seul défi que l’Église doive relever ! Tout chrétien conscient connaît l’effondrement numérique des «pratiquants». Au milieu dans années 1960, 94 % des Français étaient baptisés dans les deux mois et 25 % allaient à la messe le dimanche. Aujourd’hui, la pratique dominicale tourne autour de 2 %, et les baptisés avant l’âge de sept ans ne sont plus que de 30 %.

C’est le défi des nombres ! Il s’accompagne d’un défi culturel et spirituel. Qu’est-ce qui a été abandonné ou changé ? La morale du «devoir», dite «morale d’obligation» ? Les relations sociales de proximité, l’accélération des échanges, une nouvelle gestion du temps, une vie sociale plus intense et, en même temps, des zones de solitude insupportable ?

Tous ces changements, qui ont pris peu de temps pour se produire, ont fragilisé à un point remarquable – et encore largement inconscient – les consciences personnelles et toutes les formes de vie intérieure. Être délivré de la morale d’obligation n’est pas un mal, mais par quoi l’a-t-on remplacée ? La facilité des déplacements a libéré du temps. Mais comment l’occupe-t-on, ce temps devenu «libre» ? L’intensification de la vie sociale est un bien, mais les solitudes qu’elle engendre n’ont-elles pas fait disparaître la conscience des souffrances du voisin, de celui qui s’en tire à peu près dans la satisfaction de ses besoins primaires, mais qui demeure «seul» ?


«Ces défis d’avoir à déterminer par soi-même de ce qui est bien et y tenir sans guère de support social, est celui de toutes nos sociétés libérales avancées.»


«Ces défis d’avoir à déterminer par soi-même en presque tous les domaines de ce qui est bien et y tenir sans guère de support social, est celui de toutes nos sociétés libérales avancées, celui qu’elles présentent à tous leurs membres. Il n’y a pas à s’étonner que beaucoup préfèrent esquiver ce défi, chercher à le nier ou refuser de le voir7». Mais la vie chrétienne ne se vit pas seul ! L’Église est d’abord une communion ! Comment celle-ci peut-elle se vivre, quand on ne connaît même plus celui qui habite sur le même palier ? Comment faire comprendre une même communion au Corps et au Sang du Christ quand la pratique sacramentelle est si basse et quand la prière liturgique est devenue un fait social… individuel ? Comment bâtir une paroisse avec des cellules uniques qui n’ont pas de lien entre elles ?

Rêver d’une société chrétienne unifiée, de l’unité de communautés spirituelles adhérant à la même foi et à la même charité, n’est-il pas devenu une douce utopie ? «Théologiquement, nous dit Moulins-Beaufort, il nous faut accepter que le règne du Christ ne se confonde pas nécessairement avec le règne de l’Église8» Mais quoi ? Cela signifie-t-il que, dans notre pays, nous acceptions que l’Église catholique ne soit pas la première Église ? Qu’elle ne soit plus le fondement social du pays ? Que pâlisse la force des «racines chrétiennes» manifestées, avec tant d’éloquence, par les noms de nos villages, les églises de nos ancêtres, les lieux-dits, les vieilles constructions qui risquent de devenir uniquement des monuments artistiques d’un âge dépassé ?

En quoi le règne du Christ y gagnera-t-il ? Mais l’utopie ne vient-elle pas d’abord d’une mémoire du passé qui noie l’espérance de l’avenir ? La réponse de l’archevêque, toute délicate qu’elle soit, est presque cinglante. La force de l’Église ne vient ni de ses œuvres passées, ni des monuments que les anciennes communautés ont élevés. Bien que ces témoignages aient encore le pouvoir de montrer ce qui a été, ils ne forment pas la force de ce qui doit renaître : «Nos sociétés occidentales prétendent faire vivre le meilleur du christianisme sans avoir besoin du Christ Jésus, cet homme-là qui est l’unique Sauveur parce qu’il est Dieu fait homme. Des siècles de christianisme ont suscité des anticorps plus puissants, plus actifs, plus efficaces que jamais, et, en ces temps, nous les voyons agir. Nous ne devrions pas nous étonner de voir à l’œuvre la capacité de refus des êtres humains9».

L’avenir est fait de l’unique présence de ce même Jésus Christ, mais le combat n’est plus le même… Il ne faut pas s’en étonner ! Les moyens du combat n’ont pas changé : la prière, la Parole de Dieu, la vie sacramentelle et un renouvellement de la place du pauvre.

L’un des plus grands défis : le mariage et la famille

La dernière partie du livre de Mgr de Moulins-Beaufort est consacrée à l’analyse de ce grand défi : le mariage et la famille.


Les moyens du combat n’ont pas changé : la prière, la Parole de Dieu, la vie sacramentelle et un renouvellement de la place du pauvre.


La première source de sa réflexion nous fait voir jusqu’à quel point la doctrine chrétienne a libéré la femme d’une emprise quasi tyrannique du mari. La doctrine chrétienne fondée sur le signe sacramentel de l’union du Christ et de l’Église ne pouvait pas assumer la place restreinte que les traditions de toutes sortes réservaient à la femme, à son unique rôle génésique et à l’assurance recherchée par l’époux que sa descendance serait bien la sienne. Les deux époux se donnent l’un à l’autre par un consentement libre, et cette liberté dans le Christ accorde à l’un et à l’autre la sécurité de la fidélité et de l’authenticité de la qualité de la descendance. C’est un bouleversement par rapport à toutes les traditions de l’antiquité. Ce bouleversement fut aussi celui de la famille où les enfants ne sont pas quelque chose du père, mais sont éduqués pour devenir libres et –souhaitons-le – raisonnables.

Mais qu’en est-il aujourd’hui du mariage et de la famille ? Les grands bouleversements que l’on peut constater concernant le mariage et la famille ne sont plus ceux qui ont bouleversé les traditions antiques. De la conception d’être une cellule de la société, la famille d’aujourd’hui est devenue une sorte d’îlot isolé, qui vit à côté d’une multitude d’autres îlots isolés. C’est devenu le seul lieu où l’on est libre et où s’établit une certaine cohésion entre un petit nombre de personnes qui vivent librement et jouissent d’un certain bien-être. La famille n’est plus ouverte sur la société ; elle est fermée sur elle-même. Elle est une sorte d’électron libre qui gravite dans un espace libre ! Et quand les enfants quittent la famille, c’est pour fonder un autre îlot qui vivra socialement dans sa propre autarcie. Ce qui fait dire à l’auteur qu’il n’y a plus ni théologie, ni philosophie de la famille.

Paradoxalement, la famille moderne semble être le seul lieu où l’on vive encore les grandes vertus du christianisme : la liberté, l’amour et le respect des choix. Comme telle, la famille est encore le seul lieu qui échappe à toute les tentatives des sociétés occidentales d’organiser minutieusement la vie de leurs membres !

Qu’en est-il résulté par rapport aux grands bouleversements apportés par le christianisme ? Le défi est grand pour l’Église de sortir la famille de son isolement social et de l’amener à devenir un lieu de témoignage de la vie chrétienne. Dans cette dernière partie de son livre, l’archevêque de Reims rend hommage à la famille française qui reste encore chrétienne. En tout premier lieu, «elle témoigne qu’il est possible de vivre une vie familiale avec ses grandeurs, ses limites, ses défis, ses échecs, ses illusions […] comme une réalité humaine et humanisante, comme une réalité exigeante et ambiguë, mais source de joie10». Ensuite, cette famille montre que l’on peut porter la souffrance et donner l’espérance. Son témoignage va contre la tentative de l’État de vouloir s’occuper du bien de tous et de le faire par une technique uniformisant les besoins de tous. Telles sont les techniques de la PMA, qui sacrifient la filiation au nom du bien de quelques-unes !

La famille chrétienne sort de son isolement quand, conduite par les exigences de sa foi chrétienne, elle témoigne qu’elle est encore capable de s’occuper des autres. «Beaucoup de familles ont fait l’expérience qu’un oncle ou une tante célibataire ou mariés sans enfant a été un acteur essentiel de la richesse de leur vie familiale, apportant aux enfants une présence d’un autre ordre, aux adolescents une attention désintéressée, à tous et à chacun une fraternité généreuse11.


«Des chrétiens doivent se réjouir de donner aux autres l’occasion de leur faire du bien.»


En dernier lieu, si l’on peut dire, le témoignage de la famille montre aussi «qu’il est bon de dépendre des autres». Le témoignage semble paradoxal ; l’autonomie semble être le fait d’une personne adulte qui a passé l’âge de dépendre de ses parents ou de qui que ce soit. En fait, cet individu, devenu indépendant, est souvent celui qui crie sa souffrance. Il est bon de dépendre d’autres personnes. Toujours donner est épuisant… Toujours recevoir rend égoïste. «Des chrétiens doivent se réjouir de donner aux autres l’occasion de leur faire du bien12».

Et les prêtres ?

Un évêque peut-il oublier les prêtres qui sont ses propres collaborateurs ? Là encore, la rigueur de l’intelligence et le souci d’une non-complaisance apparaissent dans l’analyse que Moulins-Beaufort fait de la vocation du prêtre. Évoquant l’ancienne conception du prêtre, homme de l’Eucharistie, homme du sacré, ministre ayant le pouvoir d’ouvrir les portes de l’Au-delà, cette branche sur laquelle le prêtre était solidement assis, Moulins-Beaufort montre que les conceptions modernes l’ont sciée.

Le prêtre n’est plus l’homme du sacré ! Il n’est pas pour autant désacralisé et réduit aux tâches laïques, que d’autres d’ailleurs pourraient accomplir mieux que lui. Il doit devenir l’homme pour tous, le pasteur qui conduit au seul Pasteur, celui qui ouvre la seule Porte pour «faire sortir13» les brebis et les envoyer en mission !

En ces jours où l’on remet en cause le célibat ecclésiastique, il est bon de lire ce que dit Éric de Moulins-Beaufort : «Le célibat est donné aux évêques et aux prêtres pour rendre clair que le Christ Seigneur est présent, que le Ressuscité remplit tout, qu’il envoie agir en son nom, non parce qu’il serait absent ou impuissant, mais parce qu’il vient vers les siens, sans cesse, et qu’il agit en eux et pour eux14

Que dire de plus ? Le style du livre est pur, sans aucune richesse littéraire ni sophistication. L’auteur ne cache rien de sa véritable pensée. Les analyses sont parfois rudes et bouleversent. Mgr Éric de Moulins-Beaufort ne cherche pas à éveiller les passions ; il n’exagère rien, ne force personne à entrer dans ses vues. Ses analyses sont sobres ; s’il dit où est l’erreur, il a soin de montrer qu’elle vient souvent d’une ignorance qui n’est pas ou n’était pas toujours invincible. Il a cependant le souci d’ouvrir les portes de l’Espérance… Une Espérance qui n’est ni magique, ni miraculeuse, une Espérance qui repose sur une foi exigeante et qui se nourrit de l’amour de l’unique Christ. Mais une Espérance qui engage un travail de tous dans les vignes du Seigneur.

Puissent tous ceux qui liront ce livre le goûter comme il mérite de l’être !

Aline Lizotte

 

1 – Éric de Moulins-Beaufort, L’Église face à ses défis, Nouvelle revue théologique-CLD, 2019, 178 pages. Les deux articles publiés dans la Nouvelle revue théologique portaient le premier (2018) sur les abus sexuels, le second (2019) sur les défis de l’Église de France.

2 – Le DSM-5 est la dernière et cinquième édition, en février 2018, du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association Américaine de Psychiatrie.

3 – Éric de Moulins-Beaufort, op. cit., p. 25.

4Ibid., p. 30.

5Ibid., p. 38.

6Ibid., p. 41.

7Ibid., p. 55.

8Ibid., p. 60.

9Ibid., p. 61.

10Ibid., p. 134.

11Ibid., p. 136.

12Ibid., p. 139.

13Ibid., p. 154.

14Ibid., p. 159.

 

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