Auscultation des radicalisés
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Le quadruple meurtre commis le 3 octobre dernier à la Préfecture de Police de Paris par Mickaël Harpon, un fonctionnaire converti à l’islam, pose encore une fois la question de la radicalisation et des moyens de la réduire. Qu’est-ce qui peut donc pousser un individu apparemment sans histoires à se «radicaliser», jusqu’à égorger de sang-froid quatre collègues ? Et que faire pour empêcher que cela ne se reproduise ? Jean-François Chemain apporte des éléments de réponse.

Il semble, hélas !, que tout ce que l’on a pu tenter jusqu’à présent pour empêcher qu’un acte tel que celui que vient de commettre Mickaël Harpon, ce fonctionnaire de la Préfecture de Police de Paris converti à l’islam, ne se reproduise, a échoué1. Pourquoi ? Faute, selon moi, de s’autoriser à désigner clairement le problème : l’idéologie islamiste, et à en montrer l’origine dans l’islam lui-même.

Une idéologie claire

Les auteurs d’attentats se référent en effet à une idéologie claire, mais que, curieusement, au pays du cartésianisme, du rationalisme, de la liberté de penser et de l’esprit critique, au pays de Voltaire, il n’est pas possible de décrire sans risque de procès et de mort sociale. Cette idéologie, que l’on l’appelle «islamisme», «islam radical», «fondamentalisme islamique», existe bel et bien, puisque ceux qui exercent des violences au nom de l’islam et pratiquent le jihâd, s’y réfèrent. Rémi Brague l’a très bien mise en évidence2.

Tâchons de la résumer, en prenant soin de préciser qu’elle n’est pas reprise à son compte par une grande partie des musulmans, sans que je me croie autorisé à asséner qu’«évidemment», «l’immense majorité» d’entre eux la réprouveraient. Je peux l’espérer, mais je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que certains des ex-musulmans que j’ai interrogés dans mon récent livre sur les convertis de l’islam au catholicisme ont fui, dans leur religion d’origine, ce double discours, fondamentaliste en privé, modéré devant les médias3.

L’islam repose sur un livre, le Coran, supposé parole incréée de Dieu, existant de toute éternité, et, pour cette raison, selon la version officielle, insusceptible d’interprétation : il doit être pris au pied de la lettre. Un débat entre les Mutazilites (partisans de l’interprétation) et les Hanbalites (leurs adversaires) a été tranché en 848 en faveur des seconds par le calife al-Mutawakkil. Aucun de ses successeurs n’est jamais revenu dessus, et le califat, autorité politique et religieuse incontestée, qui seul pourrait le faire, a été supprimé en 1924.

Ce primat du littéralisme a été encore renforcé par les wahabbites, secte ultra-fondamentaliste à laquelle appartient la famille Saoud, gardienne des lieux saints de l’islam, qui entretient avec les Anglo-saxons une relation privilégiée, et que les États-Unis protègent inconditionnellement depuis le Pacte du Quincy (1945) en échange de faveurs pétrolières. Les pétrodollars saoudiens financent impunément, partout dans le monde, le fondamentalisme.

Or ce Coran, qu’il faudrait prendre à la lettre, comprend maints versets appelant à tuer les chrétiens, notamment dans la sourate IX4. Il les appelle souvent «associateurs» ou «polythéistes», car les chrétiens sont supposés associer au Dieu unique un Fils, ce que le livre considère comme un blasphème5. Il s’agit dès lors pour les «fidèles» d’être pour les chrétiens un avant-goût sur terre du châtiment qui les attend dans l’au-delà6.

La «légitime défense» du «fidèle» contre l’«infidèle»

Cette rhétorique de punition des blasphémateurs est aggravée par celle d’une «légitime défense» du «fidèle» contre l’ «infidèle» : les chrétiens sont présumés vouloir du mal aux musulmans7 («Croire en l’hostilité des infidèles est un acte de foi», a affirmé Oussama Ben Laden). On a là un véritable mouvement perpétuel de la violence : pour justifier ses violences, l’islam radical recycle l’hostilité qu’elles lui valent de la part de ceux qui en sont victimes. C’est l’argument du loup de la fable de La Fontaine, qui s’apprête à dévorer l’agneau parce que lui (ou son frère) a prétendu que les loups mangent les agneaux. Le mouvement perpétuel de la violence… Les idéologies sont toujours des systèmes intellectuels fermés, tournant en boucle.

On trouve aussi l’idée que l’impureté même des «infidèles» constituerait pour les «fidèles» une agression contre laquelle ils auraient le droit et le devoir de se défendre8.

Le Coran ne comprend certes pas que des versets de ce genre. On en rencontre aussi d’autres qui appellent à l’amour des chrétiens. Pour résoudre cette contradiction, les juristes musulmans ont établi la règle «abrogeant-abrogé», qui veut que, lorsque deux versets se contredisent, le plus récent abroge le plus ancien. Dieu, en effet, en bon pédagogue, a voulu révéler progressivement ses exigences – et l’on cite la consommation d’alcool, qui est d’abord autorisée, puis déconseillée, enfin prohibée.

La règle établie pour trancher entre deux versets contradictoires est que le plus récent abroge le plus ancien. Or les sourates les plus vindicatives, dites «médinoises», sont les dernières révélées à Mahomet ; elles ont donc autorité sur les plus pacifiques, les «mecquoises». La toute dernière par ordre chronologique, dite «sourate de sortie d’Arabie», est la IX, la plus virulente. Et, à ces injonctions violentes, la doctrine interdit d’opposer la raison ou la conscience individuelle, sauf à se poser en dieu face au Dieu unique9.

Peu importe que de nombreux musulmans ne connaissent, ou ne respectent pas cette règle : les radicalisés s’y réfèrent bel et bien, et il suffit – comme je l’ai fait – d’aller voir sur leurs sites pour s’en convaincre.

La «victimitude»

Il semble en outre que la «victimitude» a fini par faire partie de l’anthropologie musulmane au même titre que la culpabilité pour les chrétiens. Au cours de mes dix années d’enseignement en ZEP, j’ai maintes fois eu l’occasion de constater, à l’occasion d’échanges avec des élèves musulmans, combien le sentiment d’être victimes, du fait de leur religion, était chez beaucoup d’entre eux récurrent.

Victimes individuelles, d’abord, avec cette tendance à considérer toute remarque, toute sanction, comme le résultat du racisme, ou de l’islamophobie. Victimes collectives ensuite, avec une perception de l’Histoire et de la Géopolitique contemporaine marquée par une vision très manichéenne : les musulmans seraient, toujours et partout, victimes des «autres», des chrétiens et des juifs. Cela ressortait dès que l’on abordait la question d’éventuelles violences imputables à l’islam ou aux musulmans, ce qui était souvent perçu comme une injuste agression, avec un jour cette répartie d’une élève de 4e qui résume bien des échanges : «J’en ai assez qu’on nous parle toujours de Daesh, alors que l’islam est une religion de paix… Ça me révolte tellement que je vais finir terroriste !» On a là un exemple du raisonnement circulaire évoqué plus haut.

On peut en outre régulièrement noter qu’un réflexe très courant après un attentat imputable à des extrémistes islamistes consiste, pour les autorités musulmanes, à en poser leurs coreligionnaires comme les premières victimes, parce que l’on ne va pas manquer de les «stigmatiser», de les «amalgamer», de tomber dans l’islamophobie. Et donc à justifier les violences suivantes.

Je n’entrerai pas dans le détail de quinze siècles de Jihâd ayant conduit à la conquête définitive d’une bonne moitié de la chrétienté d’origine par l’islam, qui y a procédé à une éradication du christianisme, toujours à l’œuvre là où elle n’est pas terminée. Ce rapport à la violence, je laisse l’écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb le dénoncer : «Il faut admettre que la maladie de l’islamisme a ses germes dans la lettre coranique elle-même. La violence du principe de la transmission de la foi par le glaive est extrêmement choquante par rapport à la tradition évangélique10».

Ces constats peuvent être faits par toute personne prenant de bonne foi la peine de lire le Coran ou de regarder l’Histoire, pour sapere audere, selon l’injonction de Kant11. Il est pourtant frappant d’observer la virulence des réactions qu’entraîne leur énonciation, tant de la part de musulmans que de non-musulmans. Le déni est total, absolu, définitif. Les premiers se sentent absolument innocents de toute violence, ou bien ils y voient des «épisodes glorieux». Quant aux seconds, ils font souvent dans le platonisme, en jurant que le Coran serait un texte éminemment pacifique, et que si vous y voyez de la violence, c’est que vous êtes prédisposé à l’illusion d’en voir, prenant la responsabilité d’acculer votre interlocuteur à une légitime colère contre votre mauvaise foi.

On ne peut pas résoudre un problème que l’on se refuse de poser

Or, pour en revenir à la question de la prétendue «radicalisation», on ne peut pas résoudre un problème que l’on se refuse de poser. On veut voir dans l’idéologie des radicalisés une déviance, une aberration, alors qu’elle n’est telle que par rapport aux principes d’origine chrétienne qui prévalent dans nos sociétés, et pas par rapport à l’islam lui-même, dont elles constituent même la pure orthodoxie. Tant que l’on n’aura pas reconnu que nos «valeurs républicaines» sont le fruit d’une civilisation chrétienne et admis que l’islam est porteur d’autres valeurs – dans l’absolu tout aussi respectables, mais radicalement différentes –, on ne pourra rien résoudre.

Certains catholiques sont aux premières lignes du déni, au nom de leur compréhension de Nostra Ætate12, qui rendrait à leurs yeux l’islam incritiquable. Ce texte, si l’on se donne la peine de le lire, ne parle pourtant jamais de l’ «islam», mais des «musulmans», auxquels il invite à annoncer la Vérité dans le respect, en tant qu’ils croient comme nous au Dieu unique, respectent Jésus et Marie et adhèrent à une morale. La difficulté est que nombre de musulmans ne se sentent pas respectés quand on pose des questions gênantes sur l’islam, et que, dès lors, les gardiens du temple du dialogue voudraient interdire celles-ci. Ils entendent, comme au temps de Galilée, soumettre la recherche de la vérité aux exigences de leurs dogmes.

Plus surprenant est qu’une telle inquisition émane aussi des autorités «républicaines» : la Justice, qui traque comme «islamophobe» toute critique rigoureuse de l’islam, la presse, qui en dénonce les auteurs, l’Université, qui fait la chasse aux «hérétiques», tel Sylvain Gouguenheim13, dont les travaux sont taxés – comme ceux de Rémi Brague – d’ «islamophobie savante», le Président de la République qui, hier encore, dénonçait «l’irresponsabilité» de ceux qui pratiquent «la stigmatisation et l’amalgame» (moi en ce moment, si j’ai bien compris…). Le devoir chrétien d’amour du prochain est ici recyclé en devoir laïque de lutter contre ses «phobies», mais toujours au mépris de la liberté et de la recherche de la vérité.

Il paraît donc bien improbable que l’on parvienne à résoudre un jour le problème de la radicalisation, sur lequel on s’interdit de manière dogmatique de porter un diagnostic objectif. Tout ce que l’on tentera aura l’efficacité des traitements de Monsieur Diafoirus et de son fils Thomas14, cuistres aussi pontifiants qu’incapables, sauf que le malade, cette fois, n’est pas imaginaire…

Jean-François Chemain

Photo : Michel Gile/ SIPA


1 – «La déradicalisation est un échec complet !» affirmait le 9 mars dernier la sénatrice Nathalie Goulet.

2 – Voir : Rémi Brague, La loi de Dieu, histoire d’une alliance, Gallimard, 2005.

3 – Voir : Jean-François Chemain, Ils ont choisi le Christ. Ces convertis de l’islam dont on ne parle pas, Artège, 2019.

4 – Parmi de très nombreux autres : «Tuez les associateurs, partout où vous les trouverez, capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades» (verset 5) ; «Combattez-les ! Dieu les châtiera par vos mains, il les couvrira d’opprobres, il vous donnera la victoire» (verset 14) ; «Combattez les associateurs totalement» (verset 36). Rappelons que le Coran considère que les chrétiens sont des associateurs.

5 – «Ils ont dit : “le Miséricordieux s’est donné un fils !” Vous avancez-là une chose abominable ! Peu s’en faut que les cieux ne se fendent à cause de cette parole ; que la terre ne s’entrouvre et que les montagnes ne s’écroulent !» (XIX, 88-89-90).

6 – «Il n’appartient ni au Prophète, ni aux croyants, d’implorer le pardon de Dieu pour les polythéistes (i. e. les chrétiens), fussent-ils leurs proches, alors qu’ils savent que ces gens-là seront les hôtes de la fournaise» (IX, 113) ; «Détournez-vous d’eux, ils ne sont que souillure, leur refuge sera la Géhenne pour prix de ce qu’ils ont fait» (IX, 95).

7 – «Ce sont eux qui vous attaqués les premiers» (IX, 13) ; «Vous les aimez, et ils ne vous aiment pas» (III, 119).

8 – Le professeur Ibrahim Al-Khouli, de l’université Al-Azhar, expliquait ainsi sur la chaîne télévisée Al-Jazeera, le 21 février 2006 : «La doctrine du “choc des civilisations” n’a jamais cessé à travers les âges et ne cessera jamais. La question est : “qui a commencé ?” Notre Dieu dit : « Si Dieu n’avait pas demandé à certains hommes d’en repousser d’autres, la terre aurait été entièrement corrompue ». Le but de ce conflit est de lutter vigoureusement contre la corruption sur terre, et de l’empêcher de revenir. Et qui sont les responsables de cette corruption ? Ce sont eux les agresseurs, et celui qui est agressé a le droit de se défendre par tous les moyens».

9Cf. Rémi Brague, op. cit., p. 204.

10 – Voir dans Liberté Politique.

11 – L’expression latine «sapere aude», issue des Épîtres d’Horace, signifie : «Ose savoir !» Kant reprend cette injonction comme devise des Lumières, en lui donnant le sens de «Aie le courage de te servir de ta propre intelligence !»

12Nostra Ætate est la déclaration du concile Vatican II sur les relations de l’Église catholique avec les non-chrétiens. C’est le plus court des documents de Vatican II et le texte fondateur du dialogue interreligieux catholique contemporain.

13 – En particulier : Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel, Seuil, 2008.

14 – Nom de deux médecins dans la pièce de Molière Le malade imaginaire. Monsieur Diafoirus et son fils Thomas sont deux cuistres grandiloquents et rétrogrades, dont le charlatanisme finit par éclater au grand jour.

 

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