Méditation de pleine conscience
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Un engouement général autour des techniques de méditation en provenance d’Asie a motivé la Conférence épiscopale espagnole à écrire et publier une note doctrinale très complète intitulée «Mon âme a soif du Dieu vivant (Ps 42,3). Orientations doctrinales sur la prière chrétienne.» Ce document (dont nous vous proposons une traduction à télécharger) constitue la base d’une réflexion pour discerner si ces techniques peuvent être un chemin vers une authentique prière en en comprenant les limites, voire les dangers.

Le succès rapide et récent de la méditation de pleine conscience s’étendant à la pratique de la spiritualité chrétienne, il devient nécessaire de regarder de façon objective les finalités auxquelles ces techniques de méditation répondent, pour voir dans quelle mesure elles peuvent détourner d’une véritable vie chrétienne sous couvert de bienveillance et d’apaisement.

Les évêques espagnols affirment qu’il n’y aurait pas de difficulté majeure si la pratique était limitée «à l’incorporation dans la pédagogie de la prière chrétienne de certaines techniques qui prédisposent le corps et l’esprit au silence nécessaire à la prière ; mais, en de nombreuses occasions, cela va au-delà avec des conséquences pour la compréhension même de la prière».

C’est en rappelant ce qu’est la prière chrétienne, celle du Christ et celle des croyants dans l’Église, qu’il devient possible de comprendre que la diffusion rapide de ces techniques, tout en répondant à un besoin affectif très contemporain, est non seulement un symptôme de la crise de la foi, mais qu’elle peut en devenir une cause.

Les dangers du bien-être comme vision restrictive du bonheur

Fort à propos, la note rappelle que : «Notre rythme de vie, marqué par l’activisme, la compétitivité et le consumérisme, engendre le vide, le stress, l’angoisse, la frustration et de multiples inquiétudes que ne parviennent pas à soulager les moyens que le monde offre pour atteindre le bonheur. […] Quand on éprouve que la prospérité matérielle n’assure pas ce bonheur, on la recherche dans un subjectivisme dont l’objectif est de parvenir à être bien avec soi-même». On cherche alors à ajouter au bien-être matériel les effets d’un bien-être affectif individuel, où toute souffrance constitue une menace pour un environnement personnel que l’on tente de plus en plus de sécuriser au point de le transformer en une bulle.

L’apaisement et la réduction du stress que proposent ces techniques, dont on nous dit qu’on a ôté tout aspect religieux, se présentent comme une solution efficace sur ce chemin de bonheur. Ils permettent de résister aux agressions extérieures et d’afficher une sérénité qui n’est pas sans faire de nombreux adeptes. Mais ces techniques de relaxation peuvent se transformer en une véritable «spiritualité» égocentrique et/ou “confusante”.

Le bien-être individuel, s’il constitue incontestablement un bien, n’est pas une fin en soi. Il est ordonné à un bien plus grand, celui d’une vie bonne, une vie selon la vertu, où la personne humaine, en déployant toutes ses capacités, grandit en bonté au service du Bien commun. Dans ces techniques de méditation, le sujet, qui cherche son propre bien-être, est souvent le principe et le terme d’un exercice qui devient alors un monologue. Cette introspection traduit une omission, voire un refus de l’altérité en tant qu’elle remet en cause la sérénité acquise.

Ceci n’est pas sans danger tant dans la vie sociale que dans la vie spirituelle, en effet «l’état de calme et de paix est atteint en acceptant les événements et les circonstances comme ils viennent, en renonçant à tout engagement pour changer le monde et la réalité».

Au-delà d’une démarche narcissique, c’est souvent une véritable confusion qui s’installe, où l’altérité se fond dans un grand tout informe, où elle est éliminée, effaçant «la différence entre le sujet et ce qui lui est extérieur, entre le sacré et le profane, entre le divin et le créé». «Une énergie diffuse anime toute la réalité visible et invisible, qui acquiert parfois la physionomie panthéiste. Si à un moment donné on fait allusion à la divinité, on ne peut pas distinguer le visage personnel du Dieu chrétien».

Ce qui amène les rédacteurs à conclure que : «Quand la divinité et le monde se confondent et qu’il n’y a pas d’altérité, toute prière est inutile».

Une menace pour la foi

Les évêques espagnols nous rappellent également opportunément un principe théologique contenu dans la formule «Lex orandi, lex credendi». En d’autres termes, «La foi et la prière sont inséparables, car “l’Église croit comme elle prie ” et, dans ce qu’elle prie, elle exprime ce qu’elle croit».

La perte ou la dilution de l’altérité, qui est le corollaire de ces techniques, vient fragiliser directement la foi quand elle n’en détourne pas. En effet, sous couvert de recherche de bien-être, ces techniques de méditation détournent les personnes d’une recherche de la vérité, tout en leur apportant, dans une certaine mesure, une réponse à leur soif naturelle de Dieu dans une spiritualité autocentrée qui étend la conscience personnelle à une «nouvelle expérience du divin», où il n’y a plus de place pour un Dieu personnel et transcendant.

Cette extension se traduit plus précisément dans un syncrétisme qui efface la personne du Christ en tant que fils de Dieu et Sauveur en en faisant un prophète, certes très pertinent, mais réduit à un prophète parmi d’autres.

Toutes les religions se valent alors et sont chemin vers la vérité dans un pluralisme religieux : «En conséquence, une nouvelle expérience partagée du divin, fruit de la rencontre et de la conjonction de toutes les religions, serait plus complète et enrichissante que la proposition limitée de chacune d’elles». Dans ce mouvement, «Le christianisme serait appelé à se transcender pour valoriser ce qui est commun à toutes les expériences religieuses de l’humanité. Et dans ce domaine commun, chacun trouvera la vérité qui est présente dans chacune d’elles».

Ceci signifie que les vérités fondamentales de la foi chrétienne, la Trinité, l’incarnation, l’universalité de l’Église et du Salut doivent être transcendées… Mais, pour quelle transcendance ? C’est précisément ici que se situe l’impasse : «Au fond de cette approche, il y a une négation de toute possibilité de parvenir à une connaissance positive de Dieu, même limitée.»

La prière chrétienne

En nous donnant les éléments caractéristiques de la prière chrétienne, ce document permet non seulement d’objectiver le discernement par rapport aux techniques de méditation, mais aussi de s’interroger honnêtement sur sa propre pratique.

À partir de la prière du Christ nous enseignant la prière du Notre Père, on comprend que l’altérité et la transcendance sont le fondement de la prière, car «la chose la plus importante dans la prière “est la présence du cœur devant Celui à qui nous parlons dans la prière”. La prière du Seigneur est l’expression de sa relation filiale avec le Père. Elle est donc adressée à Dieu et n’est jamais un exercice d’introspection qui se termine en lui-même».

Cette prière du chrétien, qui s’adresse à Dieu le Père, est la prière du fils racheté par le Fils, jaillie de l’Esprit Saint. Elle est «quelque chose de grand, quelque chose de surnaturel, qui dilate mon âme et me lie à Jésus» ; elle «est un geste gratuit de reconnaissance envers Dieu et ne peut être instrumentalisée à d’autres fins. Le centre et le but sont toujours Dieu, à la rencontre duquel s’achemine la vie de l’homme».

Les évêques espagnols soulignent alors le lien essentiel qui existe entre les vertus théologales et la prière : «Sans foi, espérance et charité, nous ne pouvons pas arriver à Lui, et sans prière nous ne pouvons pas croire, espérer et aimer. ». Qu’est-ce que je crois ? Qu’est-ce que j’espère ? Qui aimé-je ? Trois questions simples qui permettent de remettre en perspective non seulement la qualité de la pratique de la prière, mais aussi sa finalité et au-delà la finalité d’une existence humaine.

«Le but véritable est la Vie éternelle qui, dans les paroles du Seigneur, est “ qu’ils Te connaissent, Toi le seul vrai Dieu, et Celui que tu as envoyé, Jésus Christ.” (Jn 17, 3).»

Sur ce chemin ardu qui est celui d’un agir personnel, la technique ne saurait être première. Les évêques espagnols soulignent plutôt l’importance de la forme ecclésiale de la prière : «De même que la transmission de la foi n’est possible qu’en apprenant son langage, ainsi l’apprentissage de la prière demande de prier avec l’Église et dans l’Église : dans la tradition vivante de la prière, chaque Église propose à ses fidèles le langage de sa prière.»

La prière des psaumes, la lectio divina, mais aussi la liturgie sont ses chemins privilégiés pour éviter «de tomber dans le danger d’un subjectivisme qui réduit la prière à un simple sentiment sans contenu objectif». Ainsi, l’eucharistie est la prière la plus importante de l’Église.

«Tout mysticisme qui, refusant la valeur des médiations ecclésiales, oppose l’union mystique avec Dieu à celle qui se réalise dans les sacrements, en particulier dans le baptême et l’Eucharistie, ou qui conduit à penser que les sacrements sont inutiles pour les personnes “spirituelles”, ne peut pas être considéré comme chrétien.»

Conclusion

Face à la multiplication des techniques de méditation, c’est à la vérité de la prière que nous appellent les évêques espagnols. S’ils ne nient pas que certaines techniques peuvent nous prédisposer à la prière et nous aider à en surmonter certains écueils, elles ne sauraient nous détourner d’un chemin d’union à Dieu Père, Fils et Esprit Saint. Ce chemin est ardu, comme l’est la première étape des «trois voies», qui commence par la purification, précédant l’illumination et l’union.

Aussi ne peut-on «jamais confondre les sensations de calme et de détente ou les sentiments gratifiants que produisent certains exercices physiques ou psychiques avec les consolations de l’Esprit Saint. Cela constitue une manière totalement erronée de concevoir le chemin spirituel».

Souvenons-nous qu’«en ce temps où il semble que, pour beaucoup, le premier problème de la prière est la question des techniques pour y entrer, il est frappant que Jésus n’ait pas donné beaucoup d’instructions à ce sujet» et que l’analyse des fondements philosophiques de la méditation de pleine conscience, qui est un élément de la voie octuple du bouddhisme, aboutit à la négation de la notion de personne1.

Jérôme Fouquet

 


1 – Voir «La méditation de pleine conscience… en pleine conscience morale», Jérôme Fouquet, Smart Reading Press, 21 juin 2018.

 

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