Paix menacée en Israël
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Si la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est s’est poursuivie sous tous les gouvernements israéliens depuis la guerre des Six-Jours, elle s’est sensiblement accélérée ces dernières années sous l’impulsion de Benyamin Netanyahou et de son allié à la Maison-Blanche. À ce jour, plus de 600 000 Israéliens mènent une coexistence souvent conflictuelle auprès de trois millions de Palestiniens sur ces territoires. Quel avenir se dessine ? Marie-Pierre Roux nous éclaire.

C’était une promesse de campagne de Benjamin Netanyahou en cas de victoire électorale : le Premier ministre israélien a annoncé en conférence de presse le 10 septembre son intention d’annexer les colonies juives construites dans la vallée du Jourdain. Une décision qui pourrait annihiler tout espoir de créer un futur État palestinien.

Une annonce avant tout électorale

Cette mesure, si elle est adoptée, redessinera fondamentalement les frontières d’Israël et obligera la communauté internationale à se repositionner dans le conflit israélo-palestinien. Mais il est clair que la proposition de M. Netanyahu visait avant tout à mobiliser son électorat de droite, pro-colonies, à quelques jours des élections législatives. Il déclarait : «Je pense que nous avons une occasion unique de faire une chose pour laquelle il existe un large consensus afin de créer, enfin, des frontières sûres et permanentes pour l’État d’Israël. Nous n’avons pas eu une telle opportunité depuis la guerre des Six Jours et je doute que nous en aurons une autre dans les cinquante prochaines années.»

Pourtant, cette annonce a été globalement perçue en Israël comme une manœuvre pré-électorale. Netanyahou avait tenu un langage similaire avant les dernières élections au mois d’avril, resté sans effet par la suite.

L’été dernier, David Friedman, ambassadeur américain en Israël, affirmait qu’il était légitime que l’État hébreu annexe une partie de la Cisjordanie, en rupture avec le consensus international sur ce sujet. En outre, Donald Trump a été un fervent partisan de M. Netanyahou à chaque élection israélienne. Preuve en est le «cadeau» pré-électoral fait au Premier ministre au mois de mars : la reconnaissance de l’annexion du très stratégique plateau du Golan, qui appartenait à la Syrie avant 1967. Néanmoins, ce soutien a été temporisé par la volonté apparente du Président américain de rencontrer Hassan Rouhani, le chef du gouvernement iranien.

Dans les faits, le projet d’annexer la vallée du Jourdain ne changerait pas grand-chose au quotidien de dizaines de milliers de Palestiniens qui y vivent. Le plan ne prévoit pas l’annexion de la ville de Jéricho. D’autre part, les Palestiniens de la région, qui dépendent pour l’essentiel de la zone C, vivent déjà sous contrôle de sécurité israélien lors de leurs déplacements. Néanmoins un tel choix renforcerait inévitablement les factions les plus extrémistes telles que le Hamas, qui prône la destruction complète de l’État d’Israël.

Peu après son annonce, M. Netanyahou a dû quitter la tribune d’un meeting qui se tenait dans la ville côtière d’Ashdod, suite à des tirs de missiles en provenance de la bande de Gaza. Les roquettes ont été interceptées par le bouclier antimissile balistique Dôme de fer.

La doctrine Allon

Israël considère la vallée du Jourdain comme une partie intégrante de son territoire. C’est ce qu’explique Yaël Stein, avocate pour l’organisation israélienne de défense des droits de l’Homme B’Tselem : «Israël refuse de planifier la construction de maisons pour les Palestiniens ou de les raccorder à l’eau. Dans le même temps, il accorde des conditions très généreuses aux Israéliens qui vivent dans cette zone, et les discriminations sont flagrantes», souligne-t-elle, faisant allusion aux 9  500 colons de la région.

La vallée du Jourdain, qui représente environ 30 % de la Cisjordanie, est occupée par Israël depuis 1967. Son annexion remettrait clairement en question le projet de création d’un État palestinien. Cette mesure repose largement sur le plan Allon, vieux mythe israélien. En 1967, juste après la guerre des Six Jours, le général Yigal Allon, alors Vice-Premier ministre, prévoyait l’annexion de Jérusalem et de ses environs par Israël et scindait la Cisjordanie en deux, en attribuant la vallée du Jourdain et l’est de la Judée à Israël. Ce plan n’a jamais été adopté, mais il est devenu une doctrine, concevant la vallée du Jourdain comme une frontière indispensable à la défense de l’État d’Israël.

Sur les 400 000 colons israéliens établis en Cisjordanie occupée, 10 000 vivent actuellement dans la vallée du Jourdain. Cette zone est hautement stratégique, car l’industrie agricole y est fortement développée. Le quotidien libanais L’Orient-Le Jour précise que «la vallée représente la seule réserve foncière de Cisjordanie susceptible d’absorber la croissance démographique naturelle et l’éventuel afflux de réfugiés palestiniens des pays avoisinants». Pour mémoire, le Liban a accueilli plus de 200 000 réfugiés palestiniens depuis 1948. «C’est aussi là, dans le nord de la vallée, à Al-Bouqea, que les plans des architectes de l’édification d’un État palestinien situent la construction d’un aéroport qui permettrait de désenclaver la Cisjordanie et de l’ouvrir sur le monde. »

Les réactions des partis politiques

Benyamin Gantz, président du parti Kakhol lavan et ancien chef d’état-major de Tsahal, a ironisé au sujet de la promesse de Netanyahou d’annexer la vallée du Jourdain, traitant le Premier ministre de «girouette» et l’accusant d’un stratagème électoral.

La promesse d’annexer immédiatement la vallée du Jourdain après les élections est en effet mal accueillie par la plupart des partis politiques israéliens, de droite comme de gauche. Pour certains, l’annexion que propose Netanyahou ne va pas assez loin : «Le plan Netanyahou-Trump ne permettra l’application de la souveraineté que sur les localités juives de Judée et de Samarie [le nom biblique de la Cisjordanie, ndlr], sans tenir compte des zones environnantes [peuplées de Palestiniens, ndlr].»

L’ancien ministre de la Défense Avigdor Liberman, fondateur du parti de l’ultra droite russophone laïque Israël Beitenou, connu pour ses sorties virulentes à l’encontre du Premier ministre, s’est lui aussi moqué de cette affirmation. En revanche, le groupe de défense des droits en faveur des implantations Regavim est l’un des rares organismes à féliciter Netanyahou pour sa promesse d’annexion : «Plus de cinq décennies après le retour du peuple juif en Judée et en Samarie, nous félicitons le Premier ministre Netanyahou pour avoir fait un pas historique vers la souveraineté de l’État d’Israël et du peuple juif dans leur patrie ancestrale. Nous prévoyons que la souveraineté israélienne dans la vallée du Jourdain sera le premier pas vers une extension beaucoup plus large de la souveraineté en Judée et en Samarie.» Un porte-parole de Regavim a même ajouté : «Nous attendons de l’État d’Israël qu’il prenne des mesures concrètes pour mettre un terme à la prise de contrôle de la vallée du Jourdain par l’Autorité palestinienne afin de faire de la souveraineté israélienne une réalité.»

Malaise du côté de certains lobbys juifs américains

Selon Jeremy Ben-Ami, directeur du groupe JStreet (mouvement de juifs américains de gauche), «Le Premier ministre Netanyahou a été très clair aujourd’hui, à savoir que, s’il est réélu, il a l’intention d’annexer des pans de Cisjordanie qui rendront permanente l’occupation et condamneront des millions de Palestiniens à vivre sous domination israélienne de manière indéfinie, sans droits civiques fondamentaux ni autodétermination. Ces actions détruiraient la démocratie israélienne et enfreindraient le droit international.» Il a ajouté : «Netanyahou a également été très clair sur son intention d’obtenir l’approbation de Donald Trump à ce sujet. Étant donné que l’administration adhère ouvertement à l’expansion des implantations, s’oppose à la solution à deux États et méprise les aspirations palestiniennes, tout porte à croire que la Maison-Blanche donnera le feu vert à Netanyahou.»

Manœuvre politique et geste électoral

Pour Ofer Zalzberg, chercheur de l’International Crisis Group, «il s’agit essentiellement d’un geste électoral, même si c’est la première fois que Netanyahou est si précis. Mais il a déjà été en position d’annexer et a choisi de ne pas le faire, ce qui explique qu’il n’a pas réussi à convaincre la droite de sa sincérité. Et je note qu’il a présenté les choses de façon à se laisser la possibilité de revenir sur sa décision – en mentionnant qu’il fallait que sa coalition le suive et que ce soit coordonné avec les États-Unis».

En revanche, si le Premier ministre israélien devait passer à l’acte, Zalzberg met en garde : «Post-annexion, la réalité du terrain ne changerait pas dramatiquement, que ce soit pour les Palestiniens ou les [colons] juifs. Mais la charge symbolique d’annexer 30 à 40 % de la Cisjordanie catalyserait chez les Palestiniens de très forts sentiments, à même de remettre en cause la légitimité et l’existence même de l’Autorité palestinienne».

Le Président palestinien Mahmoud Abbas a prévenu que l’annexion invaliderait tous les accords conclus entre Israéliens et Palestiniens.

Une promesse de campagne… inspirée de son principal concurrent ?

C’est en tout cas ce qu’affirme Benyamin Gantz, rival du Premier ministre sortant. Son but : chasser Benyamin Netanyahou, au pouvoir sans interruption depuis dix ans. Originaire du sud d’Israël et fils d’un rescapé de la Shoah, Gantz a accompli une carrière remarquable au sein de Tsahal. Engagé à 18 ans dans l’armée, il devient parachutiste. Commandant de bataillon à 28 ans, brigadier général à 39, général à 42 ans, et enfin chef d’état-major, il a été aux commandes de l’armée israélienne lors de la dernière guerre à Gaza.

Gantz a entamé une carrière politique en 2018 en fondant un nouveau parti politique, le parti centriste Bleu Blanc (Kakhol Lavan en hébreu), figurant les couleurs du drapeau israélien. En quelques mois, il a réussi à fédérer une partie de l’électorat anti-Likoud, le parti de Benyamin Netanyahou, ce qui lui a permis d’être au coude à coude avec ce dernier lors des élections d’avril. Sa politique sécuritaire est assez proche de la ligne de son rival.

Le chef du parti Bleu Blanc affirme vouloir conserver le contrôle militaire israélien sur la majeure partie de la Cisjordanie occupée et prône une séparation entre Israéliens et Palestiniens, sans toutefois nommer spécifiquement la solution à deux États. Au plan de la politique intérieure, Benyamin Gantz présente un visage plus libéral que son concurrent, qu’il accuse de mettre à mal les institutions du pays, en cause notamment les affaires de corruption pour lesquelles l’actuel Premier ministre devait comparaître devant la justice le 3 octobre.

Division des partis palestiniens sur la conduite à tenir

Bien que partiel, le soutien inédit de la Liste arabe unie au général centriste révèle le rejet viscéral du Premier ministre par la minorité arabe. D’autre part, au dire de certains éditorialistes, il manifesterait la volonté d’intégration des électeurs arabes dans la politique et la société israéliennes. Si la fin du conflit et la création d’un État palestinien demeurent des préoccupations constantes pour les Arabes d’Israël, des questions sociales aussi concrètes que la lutte contre la criminalité dans les villes arabes, la mise en place de lois immobilières assurant l’égalité et l’accès aux hôpitaux le sont tout autant.

Selon une étude de l’Institut israélien pour la démocratie, 76 % des Arabes d’Israël soutiennent la participation de leurs partis à un gouvernement. Par ailleurs, un autre sondage, réalisé par ce même institut, aurait révélé que moins de la moitié des Israéliens sont favorables à l’annexion de la vallée du Jourdain. Néanmoins, 50 % des Juifs israéliens restent opposés à l’idée de tout ministre arabe – position adoptée jusqu’ici par l’ancien chef d’état-major, lequel ne souhaite associer que des partis sionistes à son gouvernement.

Aux yeux de certains israéliens, tel que Gideon Levy, journaliste et membre de la direction du quotidien de gauche Haaretz, l’apartheid est une réalité. Pour d’autres, au sein du Likoud et du parti nationaliste-religieux Le Foyer juif, cette vision ne pose aucun problème : ils envisagent un «Grand Israël» de la Méditerranée au Jourdain, où les Palestiniens pourraient vivre et travailler, mais ne disposeraient pas du droit de vote.

Le 17 septembre dernier le taux de participation des Arabes d’Israël a atteint 60 %, il s’agit d’une forte hausse par rapport aux législatives d’avril. Même si leur unité n’a pas duré – le parti nationaliste panarabe et antisioniste Balad s’est déjà désolidarisé du groupe –, c’est la première fois que les représentants de la minorité palestinienne regroupés au sein de la Liste arabe unie apportent leur soutien à un candidat au poste de Premier ministre.

Il revient désormais au Président Reuven Rivlin de choisir qui, de Gantz ou de Netanyahou, sera le plus apte à former un gouvernement. À ce jour une négociation entre les deux protagonistes est à l’étude pour un gouvernement d’union.

Marie-Pierre Roux

Sources : Telegraph, L’Orient-Le Jour, Le Monde, Courrier international, Le Point

Photo : Ralf Roletschek, Kremlin.ru / Wikimedia Commons

 

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