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Tu ne voleras pas, tu ne mentiras, tu ne tueras pas,… Qui ne connaît ces grands principes de l’agir moral ? Mais suffit-il d’appliquer de façon univoque des règles universelles pour agir d’une façon morale ? Aline Lizotte nous éclaire sur les déficiences du rigorisme moral, vigoureusement dénoncé par le pape François, et nous alerte sur une nouvelle morale qui tend à le remplacer actuellement, la systémie.

Le pape François est peut-être débordé sur sa droite comme sur sa gauche ! Mais il sait bien où il va et ce qu’il veut ! Et ce qu’il veut, c’est abattre le rigorisme moral dans l’Église. Voilà ce que nous disent plusieurs vaticanistes, ces journalistes experts dans l’analyse des courants, des mouvements, des humeurs et des rumeurs de ce qui se passe dans cet État minuscule qu’est le Vatican.

Le pape a bien raison. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Qu’est-ce que le rigorisme moral ?

Souvent, l’on confond le «rigorisme» avec le jansénisme. Bien qu’il y ait une certaine parenté entre eux, ce n’est pas la même chose. Le jansénisme est une erreur doctrinale grave sur la nature de la grâce. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle suscita un fort mouvement religieux et politique. Cette fausse doctrine vient d’un livre de Jansénius, l’Augustinus, condamné par le pape Urbain VIII dans la bulle In eminenti, le 6 mars 1642, en rapport avec cinq propositions. Clément XI publia en 1713 la bulle Unigenitus Dei Filius, qui condamne les cent une propositions du jansénisme, pratiquement toute la doctrine exposée par le théologien Pascal Quesnel (1634-1719).


Pour les jansénistes, seule la grâce efficace est salvatrice, et cette grâce ne peut-être refusée.


La doctrine janséniste porte sur la nécessité de la grâce pour être sauvé. Pour les jansénistes, seule la grâce efficace est salvatrice, et cette grâce ne peut-être refusée. Dieu la dispense librement. Selon la doctrine des opposants, qui a pour origine un théologien espagnol, Miguel Molinos (1628-1697), la grâce suffisante, qui peut être refusée, suffit. Les Jésuites ont fortement appuyé les théories de Molinos, et Pascal celles des jansénistes.

Après la Révolution française, au XIXe siècle et dans la première partie du XXe, on assista à une ère de rigorisme moral, qui venait à la fois du piétisme allemand, du puritanisme victorien et d’un relent de rigorisme janséniste. Ce rigorisme a envahi toute la sphère du catholicisme, principalement en France où, en raison de la pauvreté d’un clergé non formé et dispersé par la Révolution et en raison de la désorganisation de l’Église, on s’appuyait sur des manuels qui présentaient la doctrine morale d’une façon souvent simpliste et littéraliste.

Ce rigorisme convenait fort bien à la nouvelle bourgeoisie qui, en raison de sa prédominance économique, devenait la nouvelle classe élitiste. Elle édictait des lignes de conduite, une étiquette contraignante, des rapports sociaux codifiés, par lesquels elle se distinguait des masses populaires ouvrières, dont les conditions de vie étaient misérables. Souvent imbue de préceptes moraux auxquels elle accordait une importance de «classe sociale», elle contribuait fortement à donner à la vie morale l’aspect d’un comportement correct, obéissant uniquement aux énoncés universels d’une loi que dicte la seule raison cohérente (Kant) ou la volonté divine (catholicisme). Telle fut la source du rigorisme.

La méthode du rigorisme


La méthode du rigorisme consiste à appliquer, de façon univoque, les données universelles d’un principe.


«Dura lex, sed lex». La méthode du rigorisme consiste à appliquer, de façon univoque, les données universelles d’un principe. Toutes les valeurs morales s’énoncent par un principe universel : Tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu ne seras pas homicide, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne seras pas adultère, etc. Tous ces principes sont communs, c’est-à-dire qu’ils s’appliquent à tout homme quel que soit son sexe, sa nation, sa religion, sa couleur. Toute personne humaine doit les respecter. S’ils sont formulés négativement, ce n’est pas parce qu’ils sont négatifs, mais c’est parce qu’ils expriment le minimum moral auquel l’homme doit se soumettre pour diriger sa propre vie d’une façon cohérente et vivre avec d’autres hommes qui sont ses égaux.

Cependant, connaître les règles universelles de l’agir est une chose, les appliquer en est une autre. Car l’application vise un acte singulier, accompli par une personne singulière, dans des circonstances singulières. Il y a donc un passage obligé de l’universel au singulier. Cette application n’est – et pour cause – jamais dictée et n’est jamais contenue dans l’énoncé universel. Vouloir que l’énoncé universel contienne aussi tous les «cas» singuliers qu’il comporte est pratiquement impossible. Ceux qui s’y sont essayés ont fait de la «casuistique», c’est-à-dire qu’ils ont exploré les cas difficiles et similaires pour éditer des techniques de comportement qui ont semblé réguler les actes de l’homme en situation. Mais ils n’ont abouti qu’à donner des modèles.

Ce sont ces modèles qui sont à la source proximale du rigorisme. Il y eut des modèles du comportement du bourgeois qui a réussi et des modèles du comportement «religieux» qui conduit directement à la sainteté ! Chacun eut ses modèles, de la cravate au costume, du cigare à la canne, du whisky au restaurant, du capital au travail. Il y a eu aussi des modèles de «sainteté» et, au XIXe siècle, il y en eut beaucoup qui mirent en évidence un certain nombres de valeurs : la mortification par la souffrance, l’humilité et l’obéissance, la piété.

Pour devenir «saint» ou bon chrétien, il fallait suivre les règles simples dictées par les hagiographies et se confier à l’autorité toute-puissante d’un «spirituel», du pape au curé, du fondateur au supérieur local, des parents aux enfants. La société était fortement hiérarchisée et fermement structurée, comme l’étaient l’Église, les diocèses, les paroisses et les couvents. C’était, disait-on, la Belle époque ! Autant pour le flux de la richesse que pour la prospérité de l’Église qui trouvait un grand nombre de fondations religieuses dont elle avait besoin.

Deux guerres ont tout détruit… Et nous sommes en train de ramasser difficilement les miettes qui restent.

L’échec du rigorisme


Le rigorisme a échoué pour une raison très simple : il était contre la nature de l’agir moral, c’est-à-dire de l’agir humain.


Pourquoi ce rigorisme a-t-il échoué ? Pour une raison très simple : il était contre la nature de l’agir moral, c’est-à-dire de l’agir humain. La bourgeoisie s’en aperçut assez vite. Les modèles de l’ultra-libéralisme des premiers économistes ont vite mené à l’échec des années 1930, le modèle socialiste du communisme a abouti à une faillite considérable.

On se rendit compte que l’instinct naturel du désir des richesses et l’absolue indifférence du politique ne permettaient pas de réussir «son affaire» devant les fluctuations nombreuses que rencontre l’entreprise. Il fallait tenir compte de toutes les contingences, il fallait l’apprentissage d’un raisonnement économique, il fallait établir des conseils d’experts, il fallait des lois qui permettent la stabilité des marchés. Bref, l’homme économique a dû apprendre à délibérer et à trouver les «meilleurs» moyens pour arriver à la prospérité économique non seulement de son entreprise, mais aussi de son pays et plus encore d’un certain espace de l’univers que l’on a appelé l’ «Occident», qui s’ouvre sur une mondialisation que l’on ne peut ignorer.

Les règles communes sont toujours là, et leur étude est complexe, mais on ne peut se dispenser d’un usage de sa raison délibérante et d’une volonté ferme. On ne peut non plus se dispenser des lois du politique, même si, par beaucoup de moyens et d’astuces, on cherche à les soumettre aux exigences de l’économique.

Ce qui a servi à l’homo œconomicus n’a pas servi à l’homo universalis, et principalement à l’homme chrétien. On a continué autant que l’on a pu à lui servir un nombre inouï de «modèles» de vie, chacun ayant son cocktail propre de spiritualité, chacun ayant sa propre valeur de sainteté petite ou grande, religieuse ou laïc, sacerdotale ou conventuelle, apostolique ou pastorale. Chaque modèle ayant ses règles à observer rigoureusement, sans «disputer» de l’autorité présente ou évanescente qui en avait la sauvegarde. Bref, on a énoncé des principes communs qu’il fallait appliquer dans l’«obéissance» et l’«humilité».


On a non seulement caricaturé l’obéissance et l’humilité, mais on a amputé l’homme de la responsabilité de ses actes et de la liberté de sa conscience.


En conséquence, non seulement on a ignoré, mais l’on a rejeté tout acte de la raison délibérante – celui qui raisonne n’obéit pas – non sur la qualité du principe, mais sur la manière dont sa lumière devait guider l’agir responsable de l’homme. On a non seulement caricaturé l’obéissance et l’humilité, mais on a amputé l’homme de la responsabilité de ses actes et de la liberté de sa conscience. Le for interne est devenu presque entièrement soumis au for externe. Par conséquent, le rigorisme est fatalement devenu le roi de l’acte moral.

Le rigorisme n’est rien d’autre que l’obéissance aveugle et sans intelligence aux énoncés universels d’une loi morale. Ce qui le caractérise, c’est l’absence de tout jugement prudentiel sur les moyens possibles et adéquats pour atteindre le bien qui attire la volonté, comme si cette dernière était suffisante – si tu veux, tu peux –, suivi de la négation d’une liberté d’opération sur l’acte réel, singulier, adéquat, compte tenu des circonstances, c’est-à-dire des contingences de tout ce qui touche la personne humaine agissant en situation.

Si la vertu de prudence est absente ou ignorée, on cherchera toujours des moyens «extérieurs» relevant de l’«art» pour être sûr de ce que l’on fait. L’un des signes tristes et probants de l’échec du rigorisme se rencontre dans les «communautés religieuses» où, pour remédier aux difficultés d’une vie commune, on ne cherche plus à connaître les causes «morales» des tensions, c’est-à-dire, les insuffisances dans la pratique des vertus morales –justice, bienveillance, amitié, concorde – et l’on fait venir une entreprise de coaching, qui parmi son arsenal de méthodes, trouvera les «bons comportements» à ajuster à ce système. C’est la nouvelle morale : la systémie !

Vers un renouvellement du rigorisme

Il ne faut pas croire que le rigorisme est mort ; il est trop séduisant pour l’être. En dépouillant l’homme de ce qui fait sa grandeur et sa dignité – la capacité d’être maître de ses actes, comme le dit saint Thomas d’Aquin1 – et en le remplaçant par une méthode, il tente d’éliminer les contingences et les difficultés de l’agir. Il fait toujours reposer la certitude de l’agir sur la «sûreté» de la méthode.

La nouvelle méthode prônée aujourd’hui est celle que l’on appelle la systémie, dont je traiterai plus à fond plus tard. Elle utilise deux éléments : l’analyse des relations humaines et la découverte du meilleur fonctionnement. Par exemple : au moment des départs en vacances, on calcule à peu de choses près combien il y aura de transports par voiture, par train, par avion, quelle sera la direction des voyages, quelles sont les possibilités de bouchons, on prévoit les diverses contingences, et l’on essaie de réguler le flux du déplacement ! Peu importe les divers motifs de ces déplacements individuels. Ce qui importe et ce qui se calcule, c’est le déplacement lui-même, non ses multiples motifs.

Il est en de même dans une relation de communauté. Par exemple, quelles sont les réactions à prévoir lorsque l’autorité émet un «ordre» ? Quelle est la réponse à prévoir de la part de ceux qui reçoivent l’ordre ? Comment les rendre «réceptifs», combien de «dissidences» doit-on évaluer, comment «gérer ces dissidences» ? Bref, on prévoit toutes les réactions possibles, dans un contexte donné, de la transmission d’un ordre, indépendamment du contenu de l’ordre et des dispositions intérieures des participants. On analyse les circonstances contingentes : lieux, temps, âge, émotions, etc. On analyse aussi le système qui est celui du groupe de vie «commune».


Dans une relation de communauté, quelles sont les réactions à prévoir lorsque l’autorité émet un «ordre», et quelle est la réponse à prévoir de la part de ceux qui le reçoivent ?


Un ordre militaire n’est pas la même chose qu’un ordre dans une entreprise, ou qu’un ordre dans une communauté religieuse. On tente d’analyser tout ce qui est mesurable et l’on fait abstraction de ce qui n’est pas mesurable : l’«intimité morale des membres» de cette communauté réduite au quotient non mesurable des équations émotives personnelles. Cette «intimité morale» est pour la systémie considérée comme une «boîte noire». Ce qui compte est ce que l’on met dans la boîte noire (input) et ce qui en sort (output). La raison délibérante et l’orientation profonde des volontés unies par un Bien commun est indifférente au système. La vertu de prudence, celle de celui qui obéit et celle de celui qui a autorité, sont des éléments non mesurables et appartiennent à la boîte noire !

Bref, si vous êtes un être humain, il n’y a que deux solutions : ou vous acceptez le système, il vous convient et, à l’intérieur de la boîte noire, vous pensez ce qui vous plaît et vous adhérez à ce que vous voulez. Ou vous n’acceptez pas le système et vous cherchez à le changer ! Si vous êtes chrétien et catholique, quel est le système qu’il faut changer : le système qu’est le fonctionnement actuel de l’Église catholique, c’est-à-dire l’élection des papes par un petit nombre de cardinaux, la nomination des évêques par une Curie extérieure au diocèse, la désignation du curé par une autorité qui ne consulte pas les paroissiens, le célibat des prêtres, la non-participation des femmes aux fonctions sacerdotales ? Si l’on change le système, tout ira mieux.

Changer le système dans l’Église, cela peut signifier deux choses : la synodalité dans laquelle le peuple, en tant que «peuple de Dieu», a une participation active et responsable à l’intérieur de l’Église. Cette synodalité éliminera possiblement un certain rigorisme, pourvu que l’on trouve le moyen de faire appel à une véritable prudence et à une véritable obéissance. Cette synodalité est celle que cherche le pape François : une responsabilité qui vient d’en bas, rejoignant une autorité qui vient d’en haut !

Cette synodalité peut aussi signifier vouloir changer les fondements du pouvoir de juridiction et du magistère de l’Église, qui viennent du Christ lui-même. Cette synodalité risque fort d’engendrer un rigorisme plus grand. C’est la participation du peuple selon le système des Kolkhozes, où seuls les privilégiés du parti commandaient en réduisant au rang d’esclaves du pouvoir les agriculteurs de la région. Si toutes les fonctions devenaient électives dans l’Église, il y a tout à parier que le prêtre vedette dans un diocèse deviendrait évêque, que le vicaire sympa et moderne serait curé ! Quant au pape, il serait l’élu des factions les plus actives pour changer l’Église selon leur point de vue. Et ce serait pour beaucoup la persécution ou le désintéressement.

Aucune méthode, dans l’agir humain, ne peut faire fi de la vertu de prudence !

Aline Lizotte

 


1Somme théologique, Ia-IIae, qu. 1, art. 1.

 

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