Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Le compte rendu de Jérôme Fouquet, publié le 20 septembre à la suite du colloque qui s’est tenu le 16 septembre au collège des Bernardins, laisse chacun se déterminer sur l’opportunité de descendre massivement dans la rue le 6 octobre prochain. S’agissant d’une question prudentielle, cela se comprend. Il faut pourtant bien choisir d’aller ou non à cette manifestation. Thierry Boutet nous donne son point de vue.

Je ne vois que trois raisons de manifester : faire pression sur le gouvernement pour qu’il recule, faire entendre ses arguments à l’opinion, rendre témoignage à la vérité.

Rendre témoignage à la vérité

S’il s’agit de faire reculer le gouvernement, la question est pliée. Nous sommes dans un État de droit, et le gouvernement a une majorité suffisante pour voter le texte. Dans ces conditions, il n’y aurait que la voie insurrectionnelle pour l’empêcher de passer. Dans les circonstances, cette insurrection est inenvisageable. Sa légitimité au regard des critères de la doctrine de l’Église sur le droit à la résistance à l’oppression est plus que douteuse, en raison de l’absence de chances de succès et de la gravité des dommages qui pourraient résulter d’une action même pacifique en dehors du cadre institutionnel.

Il n’est pas non plus certain qu’une manifestation réunissant des centaines de milliers de personnes puisse avoir aujourd’hui un effet positif sur l’opinion. La «Manif pour tous» ne l’a pas eu. On peut même craindre que le résultat soit à l’opposé du but cherché.

Reste le témoignage rendu à la vérité sur la dignité de la personne humaine et sur le respect dû à la nature créée. Même s’il ne convainc aucun des nihilistes adversaires du respect de la personne humaine, ce témoignage a sa valeur par lui-même.

La société liquide

Mais alors, de quoi témoigne-t-on ? De son opposition à la PMA et à la GPA ou, comme le dit Mgr d’Ornellas, de son attachement «à la primauté de l’amour du plus petit et à celui de la réalité d’une nature humaine à connaître et à respecter» ? De l’un et de l’autre, sans doute.

Or, dans le contexte de ce débat particulier, la vertu de ce témoignage risque d’être limitée, quelle que soit la force de la mobilisation. En effet, nous baignons dans une culture qui fait de la liberté de chacun un absolu.

Nous vivons dans une idéologie qui procède d’un humanisme qui attribue à l’homme ce qui précédemment était dévolu à Dieu. On a enlevé Dieu du tabernacle pour mettre l’Homme à sa place. Nous vivons une époque où ce n’est plus Dieu qui est le créateur, mais l’homme.

Pour la culture dominante, nous ne sommes plus des créatures. Nous sommes ce que décident nos libertés ; c’est nous qui choisissons ce que nous voulons être, un homme ou une femme quel que soit notre sexe biologique. Il n’y a plus d’autres finalités que celles que je me donne. Il n’y a plus de prérequis à la vie humaine. Je crée moi-même mes propres valeurs. La fin pour laquelle je suis créé n’est plus la norme de ma liberté, mais ma liberté peut se déployer dans toutes les directions techniquement possibles. La question n’est pas de me construire selon un ordre qui m’est donné et me transcende, mais selon les potentialités dont je dispose, à la seule condition que cela laisse les autres tranquilles. Nous sommes dans une société liquide, une société de tous les possibles.

Il est donc interdit de refuser à quiconque le droit d’accéder à ses possibles. Le droit n’est plus l’objet de la justice, au sens du respect de l’ordre inscrit dans notre nature par son Créateur. Il est la capacité de faire ce que je veux sans obliger mon voisin à en faire autant. Or ceux qui veulent le mariage pour tous, la PMA et la GPA n’obligent personne à faire comme eux. Ils réclament seulement le droit de le faire eux. Ils le réclament au nom de leur dignité. Mais, dans leurs conceptions, il ne s’agit plus du respect de ce qu’ils sont par nature, mais de ce qu’ils peuvent faire. Ils ont le droit parce qu’ils le peuvent sans empêcher les autres de faire et de penser autrement.

Un humanisme inhumain

Les chrétiens ont gagné dans les années 1980 une grande bataille pour l’enseignement libre car personne ne pouvait leur discuter la possibilité, donc le droit, d’élever leurs enfants comme ils le voulaient. «C’est notre droit», disaient-ils «d’élever nos enfants dans les écoles de notre choix. Libre à ceux qui veulent mettre leurs enfants dans l’enseignement public de le faire». Ils ont gagné, non parce qu’ils étaient des millions, mais parce que leurs arguments étaient imparables dans les catégories mêmes de l’humanisme post-moderne. Les en empêcher aurait été en contradiction avec l’esprit et les principes de la modernité politique. François Mitterrand, à l’époque, ne s’y est pas trompé. Il voulait, contre les doctrinaires de son parti, donner un tour «libéral» à sa présidence. Ceux qui luttaient, sans l’avouer publiquement, contre l’Église et la foi chrétienne ont dû se taire.

A contrario, les arguments de ceux qui dénoncent la transgression que représentent la PMA et la GPA sont irrecevables par la culture dominante. Et ses tenants aimeraient bien que nous nous taisions aussi.

Car cette culture ne reçoit que les arguments qui découlent de ses propres principes. C’est tellement vrai que la loi sur l’avortement, qui autorise à décider pour quelqu’un s’il peut vivre ou non sans lui laisser la possibilité d’en décider lui-même, n’a pu être votée qu’en faisant croire à l’opinion que l’embryon n’était qu’un amas de cellules et non un être humain. Tout le talent du professeur Lejeune n’a pu s’opposer à cette contrevérité scientifique.

Autre exemple de l’imprégnation de l’opinion par la culture dominante : si l’on demande aux Français si deux femmes peuvent avoir un enfant, la réponse est oui pratiquement à 80 %. C’est le droit des deux femmes, puisque c’est techniquement possible. Inversement, si l’on demande aux Français si l’on peut priver un enfant de son père, la réponse est non à plus de 80 %. Car, dans ce cas, ce n’est pas le choix de l’enfant.

C’est pourquoi le terrain sur lequel nous devrions nous battre est bien plus vaste, large et profond que celui de la PMA ou de la GPA, ou même que celui du respect de la dignité de la personne, dans la mesure où, aujourd’hui, cette dignité est entendue comme l’opportunité pour une personne de réaliser tous ses possibles. Notre véritable terrain est de dénoncer cet humanisme post-moderne et cette fausse conception de la dignité de l’homme qui conduit nos sociétés et l’humanité à la souffrance et au désastre. C’est celui de l’Église, que l’on trouve souvent si pusillanime et si déficiente, mais qui reste pratiquement la seule à pointer les vrais enjeux.

La bataille qui se livre dépasse en effet largement la question des projets de loi sur la PMA et la GPA. Comme le rappelle Jérôme Fouquet rapportant les propos de Mgr d’Ornellas :

«Aujourd’hui, l’homme a le souci de se mettre à l’écoute de la planète, il craint les technologies qui saccagent les écosystèmes. Il est donc aussi appelé à craindre les biotechnologies qui abîment l’homme, cet être si fragile. Si l’homme est au sommet de la création, son souci doit être premier : au même titre que nous choisissons des techniques qui respectent l’environnement, il nous faut discerner les techniques respectueuses de l’homme. On ne peut prétendre prendre soin de la terre si on laisse les techniques abîmer les êtres humains, en particulier les plus faibles.»

Ne pas rentrer chez soi

C’est ce terrain que nous avons à réinvestir. Il est celui des jeunes et des enfants qui défilent pour le respect du climat. Ils ne s’en doutent peut-être pas, et leurs attendus sont souvent très idéologiques, mais veux-veux pas, ils remettent en cause les bases de l’humanisme qu’impose la postmodernité. Ils militent pour une vision de la nature qui n’est pas pour eux un champ d’exploitation par l’homme de tous les possibles. Certes, ils ne voient peut-être pas les causes des conséquences qu’ils dénoncent. C’est à nous de leur montrer, comme le fait le pape François.

Manifester contre la GPA et la PMA le 6 octobre est-il le bon moyen ? Probablement pas si nous rentrons chez nous en attendant la prochaine transgression. En revanche, la manifestation du 6 octobre peut avoir du sens si elle est un moyen de témoigner que notre liberté n’est pas destinée à nous permettre de réaliser tout le champ des possibles humains. Si elle nous permet de témoigner que la liberté nous est donnée pour répondre selon nos talents à l’appel éternel qui est inscrit dans la nature créée et qui nous invite à la parfaire et l’achever.

Thierry Boutet

Photo : Peter Potrowl / Wikimedia Commons

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil