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Bruits de schisme à l’ouest…

La semaine dernière, la phrase du pape – «Je n’ai pas peur des schismes» – a défrayé la chronique et fait réagir de nombreux journalistes. L’Amérique risque-t-elle le schisme avec l’Église catholique romaine ? Peut-elle changer de pape, comme l’affirme Nicolas Senèze dans son dernier livre ?

Bruno Frappat, dans le journal La Croix du 11 septembre, répond aux conservateurs qui insulteraient le pape en le traitant de «communiste» :

Logo du journal La Croix

«Communiste, François ? S’il suffit de réclamer un peu de justice et moins de mauvais traitements inégalitaires pour être qualifié de communiste, alors nous sommes nombreux à relever de cette étiquette collée par les nostalgiques du maccarthysme. Les riches Américains qui sont à l’origine de la campagne de dénigrement de François et qui ont sûrement des émules honteux et cachés chez nous, devraient monter une marche de plus dans leurs dénonciations : qu’ils s’en prennent donc carrément au Christ lui-même, celui qu’ils prétendent honorer et défendre, et le traitent à son tour de fondateur du communisme.»

De qui parle Bruno Frappat ? Qui sont ces «conservateurs», ces «riches Américains» ? Ont-ils l’audience de l’Église américaine ? Il est facile de stigmatiser en écoutant uniquement la rumeur ! Facile d’en remonter toujours au maccarthysme, comme si les catholiques américains demeuraient figés dans la glace depuis l’époque du président Truman (1950), dont le gouvernement subissait les dures attaques du sénateur du Wisconsin, Joseph McCarthy.

Dans son éditorial pour La Vie daté du 13 septembre, Jean-Pierre Denis présente sommairement le catholicisme américain à travers le livre de Nicolas Senèze :

Logo de la Vie

«Dollar, sexe, trumpisme et cardinaux : le cocktail est explosif, surtout quand on l’agite. […] Le catholicisme états-unien, épiscopat en tête, est dominé par un courant conservateur qui voue le pape François aux gémonies. L’argent de la vieille élite catholique coule à flot pour financer de Washington à Rome un agenda réactionnaire. […] L’intérêt du livre se situe en revanche dans la très soigneuse cartographie d’une certaine ploutocratie réactionnaire, aux antipodes d’une “Église pauvre” et bien décidée à ne pas remiser les armes de la “guerre culturelle”. Nicolas Senèze montre un catholicisme pharisien, gangrené par le puritanisme et par l’argent autant et plus que par les abus sexuels dont il fait mine désormais de s’indigner après les avoir ignorés ou étouffés.»

Des cardinaux Blase Cupich et Joseph Tobin à l’archevêque de Philadelphie, Charles Chaput, et au Président de la Conférence épiscopale Daniel DiNardo, de la revue Origins (qui vient de nous donner un petit article sur le voyage du pape en Afrique et tous les textes de son discours : on attend encore ça en France !) aux revues comme Commonweal ou National Catholic Reporter, le catholicisme états-unien est-il vraiment dominé par «ce courant conservateur qui voue le pape aux gémonies ?» Le livre de Nicolas Senèze donne-t-il une image vraisemblable du catholicisme américain ?

Christopher Lamb, pour The Tablet du 11 septembre, compare les mots du Souverain Pontife à ceux de saint Paul :

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«La chrétienté n’est pas étrangère aux désaccords, aux affrontements internes et aux schismes. Dans les premiers jours, saint Paul a été obligé de répondre à des controverses sur la circoncision, le respect du Sabbat et la loi de Moïse, avertissant dans sa lettre aux Galates : “Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, vous serez détruits”. Dans l’avion pontifical revenant de Madagascar, le pape François a servi quelque chose de similaire à ses opposants, qui se trouvent largement dans la Curie romaine, dans des groupes riches américains et dans les réseaux traditionalistes.»

Bonne occasion d’attaquer la Curie romaine !

Phil Lawler, pour Catholic Culture, le 17 septembre, affirme qu’il n’existe aucune situation de schisme aux États-Unis :

Logo de Catholic Culture

«Les critiques américaines du pape François ont-elles menacé de rompre avec Rome ? Jamais ! Bien au contraire, les plus importantes critiques du pontificat insistent sur le fait qu’elles font tout leur possible pour préserver l’unité de l’Église universelle, pour maintenir des liens étroits avec “tous ceux qui soutiennent et enseignent la foi catholique qui nous vient des Apôtres.” Le cardinal Raymond Burke, souvent cité comme le chef d’une faction rebelle, s’est en fait engagé à plusieurs reprises et avec ténacité à rester fidèle au Pontife romain. On ne peut provoquer un schisme en défendant la doctrine de l’Église.»

Désaccords, affrontements, lignes politiques différentes : tout cela ne signifie pas qu’un schisme a lieu dans l’épiscopat américain.

… pré-schisme à l’est ?

Depuis le début de l’année 2019, l’épiscopat allemand prépare un processus synodal qui sera contraignant pour les évêques : seront abordés la morale sexuelle, la place des femmes dans l’Église, le célibat sacerdotal. Le pape a écrit aux catholiques allemands le 29 juin, les exhortant à suivre le chemin de l’évangélisation plutôt que celui d’une réforme systémique. Le cardinal Ouellet, cardinal-préfet de la Congrégation des évêques, a envoyé une lettre le 4 septembre 2019 à la Conférence des évêques allemands indiquant que ce processus violait les normes canoniques et changeait la doctrine de l’Église.

Christa Pongratz-Lippitt, dans le journal The Tablet du 17 septembre, rapporte les propos de Matthias Dobrinski, rédacteur en chef d’un quotidien allemand :

«Matthias Dobrinski, rédacteur en chef du quotidien allemand de qualité Süddeutsche Zeitung, l’un des plus célèbres correspondants en matière religieuse d’Allemagne, […] a commenté le 16 septembre : “Celui qui cherche encore la preuve que le cléricalisme autoritaire est bien vivant et prospère dans l’Église catholique, la voici : la lettre du cardinal Ouellet qui a le message suivant pour ses frères et sœurs catholiques en Allemagne : “Si vous ressentez le besoin de discuter de l’avenir de votre Église, ne pensez pas pour autant que vous pourrez décider quoi que ce soit d’important. Basta !” Pas un mot [du cardinal Ouellet, ndlr] sur les raisons qui ont rendu la procédure [synodale] nécessaire, à savoir la perte de confiance en l’Église à la suite des scandales d’agressions sexuelles. Pas un mot à propos des encouragements du pape pour discuter de l’avenir de l’Église honnêtement et franchement. Si les évêques allemands obéissent à ces instructions romaines, la procédure synodale sera morte avant même d’avoir commencé.”»

«Basta ! Pas un mot sur le contenu de la note du cardinal Ouellet !» On accuse sans comprendre que l’Église n’est pas uniquement un club social dont les membres seraient des dilettantes laissés à leurs libres passions et à leurs initiatives réformatrices ! Il faudrait accepter qu’elle est différente de la République de la saga Star Wars !

Ed Condon, le 16 septembre, fait cette analyse pour le National Catholic Register :

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«L’analyse juridique a spécialement critiqué les projets allemands de discuter de problèmes de discipline et de doctrine qui ont déjà été traités par l’enseignement universel de l’Église ou la loi universelle. […] Dans un apparent rejet de l’évaluation juridique du Vatican, le cardinal Marx a ajouté que l’Église en Allemagne « mènera une consultation qui nous est propre, laquelle en ce sens ne relève pas du droit canonique ». L’avis juridique de la Commission pontificale pour les textes législatifs, envoyé aux Allemands par le cardinal Ouellet, concluait que les évêques semblaient avoir l’intention de convoquer un concile particulier “sans utiliser le mot”, dont les résolutions obligeront les évêques à les exécuter. Mais l’Église allemande n’a aucune autorité pour faire cela sans l’autorisation de Rome, autant pour ce qui du projet lui-même que pour son déroulement.»

Un processus synodal sui generis et contraignant pour les évêques allemands, destiné à inspirer l’Église universelle et d’autres épiscopats, maintenu quoi qu’il en coûte, malgré les mises en garde du Siège apostolique, cela montre une tension. Pour conclure au pré-schisme, il faudrait non seulement une mise en garde, mais une «défense explicite» et un «refus explicite». Pour le moment nous n’en sommes qu’à des échanges verbaux !

PMA pour toutes !

Le projet de loi bioéthique étendant la procréation médicalement assistée aux femmes seules et aux couples de femmes sera discuté à l’Assemblée Nationale le 24 septembre prochain, après son adoption en commission le 15 septembre dernier. Ce projet de loi clive la société, et les mises en garde se multiplient face à la profonde remise en cause de notre anthropologie.

Jean-Pierre Le Goff a accordé un entretien au Figaro le 17 septembre, dans lequel il évoque les risques qui découlent du projet de loi :

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«Ils ont été soulignés dans vos colonnes : effacement de la figure du père, brouillage de la filiation, glissement de la finalité thérapeutique de la médecine vers une logique de prestation de service des désirs individuels, risques d’eugénisme et de marchandisation… J’ajouterai que le fait de pouvoir désormais “faire un bébé toute seule” permet d’éviter la rencontre charnelle et la confrontation à toute altérité. Il renforce l’individualisme autocentré et le règne du narcissisme. L’alliance de ce type d’individualisme avec le développement des techniques de procréation réactive un fantasme de toute-puissance en le faisant passer pour une simple évolution des mœurs et du progrès.»

Dans France Catholique du 18 septembre, Guillaume Bonnet rappelle pourquoi les restrictions apportées par l’Église portent haut la dignité de la personne humaine :

Logo de France Catholique

«Ne réagir que maintenant, à l’heure où les femmes homosexuelles vont peut-être y avoir accès, risque à nouveau de réduire l’enseignement de l’Église à une charge contre ces personnes. […] Les considérations restrictives de l’Église se fondent aussi sur le principe du respect dû à toute vie, à commencer par celle des embryons surnuméraires promis à la destruction dans le cadre des FIV, ou sur le rejet de la dérive eugéniste que porte intrinsèquement la sélection embryonnaire préimplantatoire. […] Les approches exigeantes d’Humanæ vitæ, de Donum vitæ et plus récemment encore de l’instruction de la Congrégation pour la doctrine de la foi Dignitatis personæ (2008), sont sous-tendues par une vision qui porte haut la personne humaine.»

«Porter haut la personne humaine», c’est le projet de l’Église pour le Bien commun ! Mais qui comprend encore ce qu’est le Bien commun ?

Pierre Hardon

 

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