L'Église de France et la bioéthique
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En prévision de la révision imminente des lois de bioéthique à l’Assemblée nationale, Mgr de Moulins-Beaufort, Mgr d’Ornellas et Mgr Aupetit ont tenu à prendre publiquement la parole le 16 septembre au collège des Bernardins, pour dire leur inquiétude quant à ce projet et appeler chacun à ses responsabilités. Jérôme Fouquet analyse la teneur de leurs propos et en dégage les points saillants.

L’Église donne-t-elle une consigne de manifester le 6 octobre prochain ? Telle est la question qui agitait de nombreux médias à l’issue de la conférence donnée aux Bernardins mardi dernier, dans le cadre du projet de révision des lois de bioéthique qui doit passer au Parlement à partir du 24 septembre. Cette question nécessairement clivante et à enjeu politique n’était pas le sujet de la soirée, pas plus qu’elle n’est le sujet de l’Église, comme l’a souligné Mgr de Moulins-Beaufort lorsqu’il a été interrogé par un journaliste de l’AFP à l’issue de la réunion.

Le sujet de cet événement était d’apporter dans le débat public de façon simple et précise trois éléments fondamentaux qui relèvent de la mission même de l’Église : le questionnement, le discernement et l’alerte, afin que chaque homme de bonne volonté, responsable politique ou simple citoyen, croyant ou non, puisse en conscience se positionner sur un projet de loi qui touche à la grandeur et à la dignité de la personne humaine et ce faisant au monde tout entier.

Bioéthique : quel monde voulons-nous pour demain ? Discerner les enjeux d’humanité : tel était le véritable enjeu de cette soirée et du document de référence préparé par le groupe bioéthique de la Conférence des évêques de France (CEF). Le ton était grave, à la hauteur des enjeux essentiels occultés dans le débat national et des inquiétudes que suscite le texte du projet de loi en l’état.

Questionner


L’Église veut sortir d’une dictature des émotions qui, au nom de la souffrance du désir inassouvi d’enfant, néglige toute considération rationnelle sur l’être de la personne humaine.


Le ton est donné par Madame Dominique Trébuchet, théologienne à l’Institut catholique de Paris. L’Église ne défend pas une posture, pas plus qu’elle ne campe sur une position ; elle questionne et en appelle à la responsabilité collective et individuelle, sans utiliser des arguments d’autorité. Dans ce questionnement, elle sollicite ce qui spécifie la personne humaine : sa capacité à réfléchir par la raison pour juger à la lumière de la connaissance et de l’expérience avant de poser un choix. Ce faisant, l’Église veut élargir les termes d’un débat aujourd’hui limité à un rapport de forces entre les tenants du pour et les tenants du contre, qui usent d’abord des artifices du lobbying politique aux dépens d’un véritable dialogue. Elle veut sortir d’une dictature des émotions qui, au nom de la souffrance du désir inassouvi d’enfant, néglige toute considération rationnelle sur l’être de la personne humaine.

C’est Mgr Pierre d’Ornellas qui pose le défi et lance la question : «S’il s’agit d’avancer dans un monde nouveau, prenons-nous le bon virage» :

  • quand on omet la recherche sur l’infertilité (bien souvent conséquence néfaste de produits nocifs développés par l’homme), en privilégiant la procréation médicalement assistée ;
  • quand le médecin sort de sa mission de soin et d’accompagnement du malade pour devenir un prestataire de service qui assouvit les désirs de ses clients dans leur toute-puissance ;
  • quand le corps de l’homme devient un objet marchand, ce que ne manquera pas de créer la pénurie de gamètes et de tiers donneurs ;
  • quand la pratique de la médecine devient une nuisance pour l’enfant, qui souffre de la perte de sa filiation, au lieu d’apporter un soulagement ;
  • quand on crée une inégalité entre les enfants avec père et ceux sans père en instituant l’absence de père ;
  • quand on transgresse la distinction entre l’animal et l’homme avec les chimères ;
  • quand, par des techniques, on rend le cerveau humain plus performant, sans aucune visée thérapeutique ;
  • quand on laisse se développer un eugénisme libéral individuel qui chasse le handicapé et le plus faible pour les éliminer, dans une société qui se veut inclusive ;
  • quand la femme qui accouche n’est plus nécessairement la mère de l’enfant (avec ou sans tiers donneur) ;
  • quand les seules possibilités de la technique définissent le domaine du possible sans une approche éthique fondée ?

Ces questions doivent être posées, et y répondre nécessite un patient et humble travail de recherche de la vérité. Dans cette recherche d’un langage éthique commun à tous les hommes d’une société, «tout doit pouvoir se justifier en raison».

Pour répondre à ces questions, Mgr de Moulins-Beaufort souligne que l’Église a une parole qui ne s’oppose pas, mais qui dit résolument «oui» :

  • à la beauté et à la bonté de l’engendrement humain ;
  • à la beauté et à la bonté de l’union des époux et de ce grand mystère de la procréation qui peut en sortir, reflet le plus expressif de la relation que Dieu veut avoir avec l’humanité ;
  • aux enfants qui viennent au monde parce que chacun d’eux, avec les promesses qu’il porte et les limites qui le constituent fatalement, est un don fait à l’humanité tout entière ;
  • à la science, qui découvre les incroyables potentialités contenues dans le cosmos et dans notre nature ;
  • à la technique, qui nous permet d’utiliser ses potentialités pour construire un monde plus fraternel, dans lequel tous les êtres humains puissent trouver davantage leur place.

Ce «oui» n’est donc pas un blanc-seing, mais une invitation à trouver les critères d’un discernement dans la recherche du bonheur de l’homme.

Discerner

Une autre société que celle fondée sur l’addition des désirs individuels est possible : cette société ne peut être seulement le résultat d’un point d’équilibre ; elle doit être ambitieuse et viser un monde meilleur pour tous. Pour la construire, deux grands principes fondamentaux ont été développés : celui de la primauté de l’amour du plus petit et celui de la réalité d’une nature humaine à connaître et à respecter.


Deux grands principes fondamentaux : celui de la primauté de l’amour du plus petit et celui de la réalité d’une nature humaine à connaître et à respecter.


Madame Trébuchet, tout comme Mgr d’Ornellas, insistent sur la pierre angulaire que constitue la fraternité. Cette fraternité se manifeste d’abord à l’égard du plus faible et du plus petit, qui nous obligent. Car c’est le nouveau-né qui donne sa mesure au désir de faire naître et non la technique. Cette domination aveugle de la technique, témoin d’une science sans conscience, empêche l’homme d’être profondément lui-même en lui donnant le pouvoir d’assouvir ses désirs sans réfléchir à la réalité de l’objet de son désir : l’enfant. Parce qu’elle respecte l’intégrité et la dignité de l’autre, cette fraternité donne la mesure de l’égalité et de la liberté.

Sans cette fraternité à l’égard du plus petit, il n’y a pas de justice possible, quand bien même le projet de loi est guidé par un principe d’égalité d’accès à la maternité. En créant une véritable injustice à l’égard de l’enfant, les changements des modes de filiation introduisent une contradiction essentielle dans la loi : la réponse technique au désir et à la souffrance des uns n’est pas compatible avec une société qui doit savoir accueillir les plus fragiles et préserver leurs droits.


L’homme est un tout indivisible, corps et esprit, ce qui lui confère une dignité propre, qui est un bien fondamental.


Aussi, réfléchir au monde que nous voulons nécessite d’avoir une vision sur l’homme, une anthropologie. L’homme est un tout indivisible, corps et esprit, ce qui lui confère une dignité propre, qui est un bien fondamental. L’effacement du lien charnel dans la filiation au profit d’un lien fondé sur la volonté ne respecte pas la dignité du corps de la personne humaine. Il méprise l’importance du lien de gestation, qui est attesté par les scientifiques. Il fragilise, voire anéantit la filiation naturelle, qui nous situe dans le monde et nous insère dans l’histoire. Cette dignité du corps est aussi bafouée par des pratiques qui nécessiteront une forme de marchandisation du corps ou de ses produits s’opposant au principe de gratuité de tout ce qui y touche.

Il y a dans cette dignité de la personne une forme de transcendance, quelque chose qui nous dépasse tous. Nous devons avoir «la crainte de ne pas abîmer ce qui est si beau, avoir l’effroi de ce qui est si admirable : l’être humain dans l’intégralité de sa vie, de son existence et de ses relations». Lorsque l’homme ne respecte pas cette dignité, il va à l’encontre de la nature qui oriente toute création vers un bien.

Pour connaître cette dignité, Mgr d’Ornellas en appelle à la sagesse qui interpelle la raison en ouvrant des horizons insoupçonnés et en unifiant des savoirs spécialisés. Alors, selon ses propres termes, la bioéthique pourrait être synonyme de gratitude et non d’inquiétude ; illuminée par une vision anthropologique complète de l’homme, elle pourrait être guidée par le souci de l’intérêt supérieur de l’enfant. Animée par la recherche de la vérité, elle mettrait la science à son service et non au service des marchés et de la concurrence. Guidée par la raison et non par les lobbys, elle pourrait être juste.

C’est à cette lumière que peut alors se comprendre l’enjeu écologique. Aujourd’hui, l’homme a le souci de se mettre à l’écoute de la planète, il craint les technologies qui saccagent les écosystèmes. Il est donc aussi appelé à craindre les biotechnologies qui abîment l’homme, cet être si fragile. Si l’homme est au sommet de la création, son souci doit être premier : au même titre que nous choisissons des techniques qui respectent l’environnement, il nous faut discerner les techniques respectueuses de l’homme. On ne peut prétendre prendre soin de la terre si on laisse les techniques abîmer les êtres humains, en particulier les plus faibles.

«Le bon virage est celui de la fraternité avec la terre, notre sœur, entre humains, pour vivre en vérité comme des frères».

Il ne s’agit pas d’ignorer la souffrance des couples stériles ou des couples de même sexe naturellement inféconds. Mais cette souffrance et la beauté du désir de fécondité ne sauraient justifier ni la manipulation de l’être humain, ni le bricolage juridique, qui bafouent la vérité de l’être et la justice.

Alerter

Force est de constater que le refus de la primauté du plus petit dans la fraternité et le rejet de l’existence d’une nature humaine à connaître pour donner une juste mesure de la liberté créent les conditions du développement d’idéologies. Or ces idéologies ne peuvent s’imposer que par une torsion et un détournement de la réalité naturelle pour les rendre crédibles et acceptables. C’est ce qui a amené l’ensemble des intervenants à prendre à témoin les politiques sur les incohérences, les contradictions, voire la tartufferie du projet de loi.


Ces idéologies ne peuvent s’imposer que par une torsion et un détournement de la réalité naturelle pour les rendre crédibles et acceptables.


Les États généraux de la bioéthique avaient pour objet une large consultation et une réflexion préalables à la révision des lois. Ils auraient pu répondre à ce souci d’un discernement éclairé. À l’issue de cet exercice et des auditions parlementaires du mois de septembre, plus personne n’est dupe quant au caractère superficiel de la démarche, qui vise une simple obligation de moyens. Aussi, Mgr d’Ornellas rappelle-t-il sévèrement que les craintes des citoyens exprimées lors des États généraux ont été méprisées et bafouées par les sachants.

Mgr Aupetit, ainsi que Gaëlle et Bertrand Lionel-Marie (membres de la Confédération nationale des Associations Familiales Catholiques) ont dénoncé plusieurs incohérences juridiques du projet de loi :

  • L’argument de la non-discrimination et de l’égalité de l’accès à la procréation pour les femmes seules et les couples de femmes ne tient pas face aux décisions de la Cour européenne des Droits de l’Homme, qui a jugé à l’absence de discrimination. Cet argument est infondé en droit pour la bonne et simple raison que les couples formés d’un homme et d’une femme sont au regard de la procréation dans une situation différente de celle des couples de personnes de même sexe. En raison de cette différence, il n’y a pas de rupture d’égalité. Cet argument erroné, sans cesse mis au premier plan pour conditionner l’opinion publique, a été également invalidé par un arrêt du Conseil d’État de 2018 et une décision du Conseil constitutionnel de 2013.
  • La France est signataire depuis 1989 de la Convention internationale des droits de l’enfant. Ce texte met au premier plan l’intérêt supérieur de l’enfant qui, de fait, oblige le législateur français, ce qui a été attesté par une décision du Conseil d’État de 1997 et un arrêté de la Cour de cassation de 2005. Plus précisément, l’enfant a le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux. Comment ne pas voir dans la prévalence de la volonté des adultes une violation de ce droit fondamental ?
  • Si le principe de la dignité est un principe à valeur constitutionnelle, qu’en est-il de la dignité de l’enfant intentionnellement privé de père ? Qu’en est-il de la dignité de l’homme réduit à un rôle de fournisseur de gamètes ? Qu’en est-il de la dignité de la femme, à qui son employeur conseille la congélation des ovocytes pour ne pas troubler sa carrière professionnelle ?

C’est à la question de la Genèse «Qu’as-tu fait de ton frère ?» (Gn 4, 9) que nous serons tous un jour appelés à répondre.

Un double souci a traversé toutes ces interventions : celui de trouver les termes qui permettent de construire, par la raison, les fondements d’une éthique universelle pour tous les hommes de bonne volonté, et celui de tenir ce discours sans omettre la richesse de la Révélation, de la foi et de la Tradition chrétiennes. C’est «éclairés par notre foi et non aveuglés par notre foi» que Mgr d’Ornellas nous a appelés à nous mettre à l’écoute du conseil des plus faibles, des soignants, des croyants, des artistes et de l’Esprit-Saint, Père des pauvres et des petits. Alors la question n’est pas de savoir s’il faut manifester le 6 octobre – ce qui, d’un point de vue purement utilitariste, pourrait représenter une perte de temps quand on considère que le vote de la loi est acquis quelle que soit l’ampleur de la contestation –, la question est de savoir si nous voulons nous mettre au service de la vérité, vérité qui, pour nous croyants, par le don de la foi, est une personne : Jésus Christ.

«Je ne suis pas chargée de vous le faire croire, je suis chargée de vous le dire1

Jérôme Fouquet

 


1 – Sainte Bernadette Soubirous.

 

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