L'Église d'Allemagne et le Vatican
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L’Église allemande a lancé au mois d’août dernier un «projet synodal». Ce projet, elle veut le mener d’une façon complètement autonome : les Congrégations romaines n’ont pas à s’en mêler, ni même le pape ; c’est un projet «sui generis», déclare le cardinal Marx, président de la Conférence épiscopale allemande. Ce n’est pas l’avis du cardinal Ouellet, qui lui répond que les thèmes mis à l’étude concernent l’Église universelle et qu’il ne peut prétendre agir de façon autonome, sans l’accord du Siège apostolique. Mais le cardinal Marx maintient sa ligne de conduite… Aline Lizotte tente de comprendre et d’expliquer ce qui se passe.

C’est bien ainsi que nous la présentent un certain nombre de médias, tant français qu’allemands ou anglais. Ces écrits sont plutôt de «droite» que de «gauche», si ces catégories peuvent être employées pour parler de la foi et de la vie chrétienne dans l’Église. Il n’en demeure pas moins que la situation s’est tendue, ces dernières semaines, entre le Vatican et la Conférence des évêques catholiques d’Allemagne. Cette tension concerne le «projet synodal» lancé dans l’Église allemande au début d’août 2019, et qui devrait être lancé par une assemblée de type synodale en octobre prochain, presque en même temps que celle du synode sur l’Amazonie, qui aura lieu du 6 au 27 octobre au Vatican.

Le projet de l’Église allemande

Ce projet a été lancé au début du mois d’août par la création de groupes de travail, qui vont se répandre dans toute l’Église allemande, comme le pratiquent de façon habituelle les synodes diocésains mis en œuvre par l’évêque du lieu. Il y a cependant quelques différences importantes :

  • Premièrement, il ne s’agit pas d’un ou de plusieurs diocèses, mais de toute l’Église catholique d’Allemagne.
  • Deuxièmement, les groupes de travail ne sont pas uniquement des groupes de chrétiens engagés, mais des groupes déterminés par leur engagement dans l’Église : le groupe des évêques sera un groupe important, mais il y aura le groupe des prêtres, celui des consacrés, celui des différents laïcs. Ce sont tous les chrétiens, uniquement en tant que chrétiens, qui sont invités à travailler, sans considération de hiérarchie ou d’état de vie.
  • Troisièmement, les thèmes travaillés ne seront pas d’intérêt local, diocésain ou même national. Il toucheront les grands préoccupations «actuelles» dans l’Église : la séparation des pouvoirs1, la vie des prêtres (célibat obligatoire), la place des femmes dans l’Église (ordination des femmes au moins au diaconat et participation à des fonctions de direction dans l’Église) et enfin la morale sexuelle.
  • Quatrièmement : les conclusions de ce synode devront obliger les évêques à les appliquer dans leur diocèse.

Tous les laïcs seront confiés à un comité central (ZdK2), qui est la plus haute organisation des laïcs dans tout le pays, et dont la direction a été confiée au Dr Thomas Sternberg. Ce groupe discutera d’égal à égal avec le groupe des évêques. Il discutera de tout… car tout peut être mis sur la table. Tout sera décidé de manière démocratique et transparente, les deux côtés ayant leur mot à dire selon Thomas Sternberg3.

Le pape François s’en est ému

Au Vatican, on suit de près ce synode, qui «n’est pas un synode», se plaît à dire le cardinal Reinhard Marx, président de la Conférence épiscopale, qui s’est dernièrement rendu à Rome pour rencontrer le cardinal Ouellet, le préfet de la Congrégation pour les évêques, afin de discuter de ce qu’il appelle un «chemin synodal», alors qu’à Rome on parle plutôt du «cas allemand». Le premier à s’en émouvoir publiquement fut le pape François, qui a écrit aux catholiques allemands une longue lettre au début du mois d’août. Le ton est chaleureux et l’encouragement du processus est réel… mais il y a une petite différence.

Le «chemin synodal» allemand tend vers un changement systémique de l’Église. Dans sa réponse au cardinal Ouellet envoyée au début de la semaine, le cardinal Marx écrivait4 : «Je ne vois pas pourquoi les questions soulevées dans notre projet devraient être soustraites à tout débat […] et pourquoi vous nous interdisez d’entamer un “processus de consultation de deux ans” avec le Zentralkomitee der Deutschen Katholiken, principalement avec le professeur Thomas Sternberg, représentant du civisme laïque». Avec la crise des agressions sexuelles, l’Église a massivement perdu de sa crédibilité, affirme-t-il. «De plus, les scientifiques ont suggéré qu’il existe des facteurs d’influence systémique et négatifs au sein de l’Église, qui favorisent de tels abus.»

La différence qu’il y a entre ce qu’écrit le pape François aux catholiques d’Allemagne et le plan synodal des évêques repose sur l’invitation qu’il leur fait de parcourir un chemin d’évangélisation et non un chemin dicté par les sciences humaines. Il les presse d’entreprendre un «voyage avec toute l’Église» et rappelle que l’Église est une «communion de toutes les Églises particulières avec l’Église universelle». Faisant référence à Benoît XVI, François met en garde les catholiques allemands contre la «tentation des promoteurs du gnosticisme», qui tentent de dire quelque chose dans un nouveau langage, un langage autre que celui de la Parole de Dieu et qui prétend aller au-delà du langage de l’Église.

Ce message du pape François semble n’avoir pas été compris. Alors qu’il parle du chemin d’évangélisation, les groupes de travail parlent de réformes systémiques ; alors qu’il parle de fidélité sacramentelle à la Tradition, l’orientation est celle de la désacralisation des fonctions sacerdotales : ordination des femmes, prédication par les laïcs, abandon du célibat ; alors qu’il parle du sujet douloureux des homosexuels dans les séminaires, ils critiquent avec malice le document publié récemment par la Congrégation pour l’Éducation catholique sur le gender.

La tension monte

Le 5 septembre dernier, les évêques allemands ont publié un programme en vue de créer une Assemblée synodale en partenariat avec un groupe de laïcs. Ce processus doit aboutir à une nouvelle Assemblée synodale, qui changera toute la vie de l’Église en un «chemin synodal». Cette Assemblée aura l’autorité de prendre des résolutions et des mesures au nom de l’Église d’Allemagne. Elle sera composée de 200 personnes, dont 69 évêques, 70 membres venus du ZdK, des groupes de prêtres, de diacres, d’agents pastoraux. Chaque membre n’aura qu’une seule voix dans les votes. Par rapport aux 200 membres, les évêques seront en minorité.

Cette Assemblée sera l’autorité suprême au-dessus de toute autre autorité, y compris celle de l’évêque diocésain. Elle jouira d’un pouvoir délibératif – non seulement consultatif – en ce qui concerne les quatre sujets sur lesquels elle doit débattre (voir ci-dessus). Les résolutions qui seront adoptées, si elles concernent des questions réservées au Saint-Siège, lui seront transmises. Cette nouvelle Assemblée sera présidée par le cardinal Marx en tant que président de la Conférence épiscopale, et par le Dr Thomas Sternberg, le président actuel du ZdK5.

Le comité exécutif de la Conférence épiscopale allemande, dans sa réunion du mois d’août, a décidé par vote de rejeter l’alternative proposée par le pape François, centrée sur la «priorité à l’évangélisation». Il fut décidé de passer outre et de continuer avec le programme de la création de l’Assemblée synodale. Cependant, sous l’influence du Comité permanent de l’épiscopat, il fut proposé d’inclure les instructions données par le pape dans sa lettre de juin aux catholiques allemands, pour servir de fondement à la construction d’un authentique processus synodal. Cette proposition faite par l’évêque de Cologne, Rainer Woelki, et par l’évêque de Regensburg, Rudolf Voderholzer, fut rejetée par un vote de 21 contre 3, avec 3 abstentions.

Tout en maintenant que la primauté de l’évangélisation doit être la visée des réformes proposées par l’assemblée synodale, le plan du cardinal Marx veut que cette finalité, en devenant celle de tous les chrétiens – et pas seulement celle des évêques – exige des moyens communs, des actes communs, des fonctions communes, des pouvoirs communs. Il n’y a pas de groupes prioritaires, il n’y a pas des groupes – les évêques – qui ont l’autorité et qui dirigent et des groupes qui sont dirigés et qui obéissent. Toutes les fonctions sont égales et elles doivent s’incorporer dans les groupes de chrétiens. Or, la lettre du pape mettait en garde contre ce processus synodal, qui serait exclusivement un mouvement du «bas vers le haut» et se priverait du mouvement complémentaire «du haut vers le bas».

L’amendement Woelki-Voderholzer tentait au contraire de préserver l’autorité de la Conférence épiscopale et de la séparer de l’Assemblée synodale. Elle lui laissait le rôle d’examiner chaque résolution synodale, de l’amender et de la voter avant qu’elle soit soumise à Rome en vue d’un examen officiel et d’une juste reconnaissance. Mais, selon le plan Marx, tout examen fait par une autorité qui n’est pas celle de l’Assemblée synodale – l’autorité suprême – doit être rejetée. Si une proposition transmise à l’autorité universelle n’est pas acceptée par cette autorité, cela ne changera rien à la décision de l’Assemblée synodale, car cette transmission n’est pas une requête d’approbation, ni l’attente d’une réponse à une permission d’actualiser cette mesure en Allemagne.

Devant l’outrance de ces propositions, certains évêques en Allemagne craignent qu’on en arrive assez vite à des votes contre l’enseignement de l’Église universelle, qu’on entraîne des «attentes irréalistes» de changement, et même que celles-ci «soient des semences de dissensions entre les Églises particulières et l’Église universelle». Ce à quoi justement la lettre de François demandait que l’on porte une attention particulière.

La lettre du cardinal Ouellet

Le 4 septembre, le cardinal Ouellet, préfet de la Congrégation des évêques, adressait une lettre au cardinal Marx, lettre à laquelle était jointe une lettre de l’archevêque Filippo Iannone, président du Conseil pontifical pour les textes législatifs. Cette lettre informait le cardinal Marx que le plan proposé et voté par le comité exécutif de la Conférence épiscopale violait les normes canoniques et changeait les normes universelles et la doctrine de l’Église. Les quatre thèmes proposés aux délibérations de l’Assemblée synodale (autorité, participation et séparation des pouvoirs, morale sexuelle, qualité formelle de la vie du prêtre, ministères et offices exercés par les femmes) ne concernent pas uniquement l’Église d’Allemagne, mais toute l’Église universelle. Aucune Église particulière ne peut en délibérer sans contrevenir expressément à l’autorité du Souverain Pontife.

Le cardinal Ouellet ajoutait qu’il était facile de voir que la Conférence épiscopale allemande ne cherchait pas à faire un synode national, mais à organiser un concile particulier, lequel ne peut avoir lieu sans un consentement explicite de l’autorité romaine. «Si l’épiscopat allemand est convaincu qu’un concile particulier est nécessaire, il doit suivre le Code du droit canon et obéir aux procédures qui sont y sont indiquées. Autrement, il ne peut organiser cette sorte d’Assemblée synodale qui obligerait les évêques à y obéir». Le cardinal ajoutait que telle qu’elle est formulée, la proposition de création d’une Assemblée synodale est ecclésiologiquement invalide : aucune Église particulière ne peut validement légiférer ni débattre d’une résolution qui affecterait l’Église universelle. La synodalité dans l’Église à laquelle le pape François fait souvent allusion n’est pas synonyme de démocratie ou de «décisions ayant obtenue la majorité». Le processus synodal doit s’inscrire dans la communion hiérarchiquement constituée, et cela requiert l’approbation formellement exprimée du Siège apostolique.

La réponse des évêques allemands

Cette réponse comprend deux volets.

Dans un premier temps, la Conférence a répondu que les interventions du Vatican correspondaient à des informations de vieille date et ne tenaient aucun compte des changements survenus dans une nouvelle élaboration du projet. Cependant, une étude des documents échangés avec le Vatican montre que les points sur lesquels portent les injonctions adressées au projet des évêques allemands, provisoirement approuvés par l’Assemblée de la Conférence du 19 août, sont demeurés inchangés le 30 août, cinq jours avant l’intervention du Vatican. Ils forment bien l’essentiel du projet, et ce sont ceux-là que la lettre du cardinal Ouellet et de Mgr Iannone visent. Et pourtant, le 13 septembre, la Conférence épiscopale publie les deux lettres du Vatican et exprime son refus de s’y soumettre, prétextant que les critiques ne s’adressent qu’à des versions antérieures du plan.

Le deuxième volet est plus franc et plus sérieux. Le 16 septembre, le cardinal Marx déclare qu’en dépit des objections du Vatican, la Conférence épiscopale allemande continuera à mettre en œuvre son plan, et que, comme prévu, les groupes de travail pressentis et en voie de formation commenceront leur tâche à partir de la première semaine de l’Avent, début d’une nouvelle année ecclésiale. Dans sa lettre, il ajoute qu’il espère que les résultats de cette formation d’une Assemblée synodale modifieront, sinon changeront l’opinion publique envers l’Église allemande, percutée de toutes parts. Cela pourra devenir un modèle ou une inspiration pour toute autre Église particulière. C’est ainsi que l’on obtiendra un véritable changement dans l’Église. Il dit aussi ne pas voir pourquoi les questions, les résolutions et les enseignements du Magistère doivent être une matière soustraite à tout débat et à toute remise en cause. Le plan qu’ils ont élaboré n’est ni un synode, ni un concile. C’est un chemin nouveau et, comme tel, il échappe à toute injonction du Droit canon. C’est un processus sui generis et, tel qu’il est, aucun mandat ne les oblige à accepter les requêtes du pape et de la Curie !

Voilà un refus bien allemand ! Ce n’est pas la première fois qu’il se produit. En 1520, Luther jeta aux flammes la bulle d’excommunication envoyée par le pape. En 2020, le cardinal Marx, pourtant ami du pape et membre du C66, déclare qu’il n’obéira pas au pape parce que le nouveau plan que lui et les évêques dont il préside la Conférence épiscopale ne le regarde pas. C’est une affaire nationale !

Va-t-on vers un schisme ? Tout porterait à le croire ! Et pourtant… Quelle que soit la résonnance des mots et l’échauffement des esprits, on ne peut affirmer qu’il s’agisse vraiment d’un affrontement doctrinal. On ne cherche pas à donner à l’Église une autre définition, une autre doctrine, un autre mode d’existence. On utilise uniquement un mode d’approche devenu une mode, celui de l’analyse systémique. On veut contester la manière dont les relations d’autorité s’exercent, la façon dont les comportements s’affrontent et se répondent, les méthodes de prise de décision, les délibérations et les jugements «secrets». Tout cela appartient à un «système obsolète». Il faut de tout urgence changer le «système» : plus d’égalité et moins d’autorité, moins de pouvoir réservé à un groupe – ne formons-nous pas un seul corps et ne sommes-nous pas tous marqués d’un «sacerdoce commun» –, plus de débats et moins de dicta ; la nouvelle réalité sociale repose sur le consentement du citoyen, pourquoi la réalité chrétienne ne reposerait-elle pas sur les consentements communautaires des chrétiens pour définir ce qui est bien et ce qui est mal, pour décider des disciplines des actes cultuels et des orientations éthiques, pour adapter à notre époque les orientations évangéliques ? L’Évangile et l’évangélisation nous appartiennent ! Elles n’appartiennent ni au pape seul, ni aux évêques seuls ! Il ne s’agit pas de les éliminer, mais il faut les incorporer dans la réalité de notre vie chrétienne !

Ni Marx, ni les évêques qui le suivent ne veulent quitter l’Église catholique… Ils veulent tout simplement changer sa réalité systémique selon les exigences des Sciences humaines. En Allemagne, on est souvent pris «d’attentes irréalistes», de «rêves de changement radicaux et impossibles». Mais il arrive que ces attentes et ces rêves se dégonflent devant les réalités de l’homme pécheur, non sans avoir drainé bien des maux et des souffrances. Jean-Paul II l’avait compris et savait avec fermeté résister aux sirènes teutoniques. Puisse l’Esprit éclairer notre pape François !

Aline Lizotte

Photo : Degreezero, Presidencia de la República Mexicana / Wikimedia Commons


1 – Cette notion de la «séparation des pouvoirs» est très ambiguë. La notion de «pouvoir» dans l’Église renvoie fondamentalement à ceux à qui le Christ a confié «ses agneaux et ses brebis». Pierre seul, et Pierre et les Apôtres en vue du salut des âmes. Il leur a donné comme mission d’évangéliser et de baptiser. D’où les deux pouvoirs fondamentaux dans l’Église : le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction, auxquels se rattache toute la vie sacramentelle, qui est plus que la simple administration des sacrements. Le pouvoir d’ordre est donné à celui qui reçoit le sacrement de l’ordre dans l’un de ses degrés (diacre, prêtre, évêque), et le pouvoir de juridiction désigne le ou les sujets qui ont autorité : le pape seul, et le pape et les évêques et certains prêtres selon leurs fonctions. Ce pouvoir de juridiction comprend le pouvoir d’enseigner (Magistère) et le pouvoir de gouverner selon ses trois fonctions législative, exécutive et judiciaire. La séparation des pouvoirs dont parle le projet synodal ne concernerait pas le pouvoir d’ordre, mais principalement le pouvoir de juridiction. On voudrait que le pouvoir de juridiction ne vienne pas uniquement d’en haut (pape et évêques) mais vienne en partie d’en bas, du peuple. Autrement dit, l’Église devrait emprunter à la société politique quelques éléments du pouvoir démocratique !!! Sans aller jusqu’à dire que le pape et les évêques ne deviennent que les exécutants des volontés des fidèles, mais en exigeant que ceux-ci participent au pouvoir de gouvernement de l’Église.

2Zentralkomitee der Deutschen Katholiken.

3 – Nsae.fr/2019/08/13.

4 – La lettre du cardinal Marx est parue intégralement dans le journal allemand Frankfurter Allgemeine le 14 septembre.

5Cf. Ed Condon, German bishops to green light binding Synodal Assembly, in Catholicnewsagency.com/new/german-bishops-to-green-light-binding-synodal-assembly-186322.

6 – Le Conseil des cardinaux, qui comporte 6 membres, est une commission de cardinaux nommés par le pape François pour aider le Saint-Père dans le gouvernement de l’Église universelle et pour étudier un projet de révision de la constitution apostolique Pastor bonus.

 

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