Le jardin d'Eden et le principe de réalité
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Réflexion à partir d’une déclaration de Mgr Pier Angelo Sequeri présentant les nouveaux statuts de l’Institut pontifical théologique Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille.

Notion freudienne, le respect du principe de réalité consiste à prendre en compte les exigences du monde réel pour se libérer de ses structures idéologiques religieuses, patriarcales, ou de ses «tabous». Le résultat de son application est sous nos yeux… Est-ce ce principe qui doit désormais sous-tendre l’enseignement de la Théologie morale, comme semblent l’indiquer les nouveaux statuts de l’Institut pontifical théologique Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille ? Aline Lizotte nous livre son analyse.

Les faits sont là ! Les divorces augmentent, les avortements, du moins en France, se maintiennent au niveau de 200 000 à 220 000 par an, le mariage sacramentel est en baisse, beaucoup de catholiques vivent en union de fait ou se contentent, pour des raisons économiques, d’un mariage civil, la fréquentation religieuse des églises diminue, les séminaires sont vides ou ferment. C’est un temps de crise, un temps d’épreuve.

Ce sont les faits. Est-ce la réalité ?

Il n’y a pas de «prise de distance avec les inspirations de Jean-Paul II», expliquait Mgr Paglia, le 18 juillet dernier en présentant les nouveaux statuts de Institut pontifical théologique Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille, François «élargit la perspective, d’une focalisation seulement sur la théologie morale et sacramentelle à une vision biblique, dogmatique et historique qui tient compte des défis contemporains». Si elle ne veut pas être «idéologique ou autoréférentielle», mais «libre de rester rigoureusement cohérente avec le témoignage de la vérité», la recherche théologique doit tenir étroitement unis «l’intelligence de la foi» et le «principe de réalité», confirmait ainsi son nouveau directeur, le théologien milanais Pier Angelo Sequeri, en présentant les nouveaux statuts le 18 juillet1.

On ne saurait manquer de respect pour le président du nouvel Institut Jean-Paul II, mais on peut légitiment se poser des questions sur ce dépassement de la «focalisation sur la théologie morale et les sacrements», sur ce danger de devenir «idéologique et autoréférentielle», sur ce «témoignage de la vérité qui doit unir l’intelligence de la foi et le principe de réalité». Est-ce que l’on juge que l’enseignement donné antérieurement dans les chaires de Théologie morale – fondamentale et spéciale – était idéologique et autoréférentiel, qu’il manquait au témoignage de la vérité en ne tenant pas compte du «principe de réalité» ?

Le principe de réalité

Ces mots viennent de Freud. Ils désignent le système rationnel, la part consciente et faible de la «personne», le «je» (Ego) qui doit s’appuyer sur les forces sociales extérieures afin de refouler les pulsions instinctives du Ça et afin de diminuer les «tortures angoissantes» du Super-Ego (ou système de moralité). Autrement dit, plus la personne agit à peu près comme tout le monde selon le milieu social, plus elle est libérée de ses contraintes intérieures et délivrée de ses structures idéologiques religieuses, patriarcales, ou de ses «tabous».

Traduisons cela par rapport à notre «réalité» sociale en prenant quelques exemples. La chasteté avant le mariage est à peu près devenue une pratique d’un autre âge. Les «fiancés» qui la respectent agissent selon un totémisation ancestrale car, aujourd’hui, il faut faire, avant le mariage, l’expérience d’un accord sexuel ; après le mariage, c’est trop tard. C’est irréaliste de penser que des jeunes peuvent garder la chasteté avant le mariage. Tout comme c’est irréaliste de penser que le célibat sacerdotal doit être imposé aux clercs. Il est aussi irréaliste de penser et d’enseigner que le sacrement de mariage est nécessairement l’entrée dans une sexualité équilibrée et sanctifiante. Il est irréaliste de croire et d’enseigner que l’avortement est un acte «objectivement mauvais» ; ce n’est même plus un question que l’on débat. Il est contraire au «principe de réalité» d’enseigner, d’exiger, de laisser entendre que la contraception est une pratique qui contredit l’exigence naturelle du mariage.

Sans doute, les chrétiens ne sont pas des païens : l’intelligence de la foi, c’est-à-dire leurs convictions personnelles et les valeurs qui sont les leurs, qui s’inspirent d’un référentiel au Christ «compagnon de l’homme et miséricordieux», doivent peu à peu les conduire à cet «idéal» que leur propose le «sacrement» et à des pratiques qui s’adaptent à l’épanouissement de leur sexualité sans qu’ils se sentent «obligés» de tenir compte de normes extérieures qui ne sont que l’expression totalement dépassée d’une «focalisation idéologique et autoréférentielle» d’une Église qui ne tient pas compte de la «réalité sociale» dans laquelle vivent tous les chrétiens.


Ce débat vient des années 50 et continue toujours d’être d’actualité.


Je simplifie – peut-être à outrance – le débat très important dans lequel nous nous trouvons. Et, comme je l’ai écrit dans l’article de la semaine dernière, ce débat ne vient pas d’Amoris lætitia, il vient des années 1950, et il ne s’est pas du tout amoindri dans les années qui ont suivi. Il continue toujours d’être d’actualité.

L’éthique aux prises avec la loi naturelle

Le fondement du débat vient de l’ambiguïté probablement voulue sur l’expression «loi naturelle». On y a associé deux concepts qui ne lui conviennent pas : celui d’une norme obligatoire qui découle de la considération biologique, générique du vivant. Cette considération générique est celle de la «nature» telle qu’elle est sortie de mains du Créateur. Respecter cette «nature», c’est respecter la création elle-même que Dieu a éternellement voulue, et nul ne peut s’opposer à ces lois biologiques sans aller contre la volonté même de Dieu. Ces énoncés valent principalement pour réguler les comportements humains en matière de sexualité. Dans toute la «nature» prise au sens générique de l’ensemble des êtres vivants, il est créé et prescrit par Lui que l’union du principe mâle et du principe femelle est en vue de la reproduction d’être semblables aux générateurs selon l’espèce et l’individu. Contre cela, aucune déviation n’est possible. C’est un dictamen de la loi naturelle, où le mot «naturel» est pris dans le sens exclusif de «loi biologique».

À ce mot «nature», on oppose le mot «raison». La «loi humaine» est une loi de la «raison» ; saint Thomas le dit expressément au tout début de la partie de la Somme théologique qui traite de la Morale : «Parmi les actions accomplies par l’homme, celles-là seules sont appelées proprement “humaines” qui appartiennent en propre à l’homme selon qu’il est homme. Et l’homme diffère des créatures privées de raison en ce qu’il est maître de ses actes. D’où il suit qu’il faut appeler proprement “humaines” les seules actions dont l’homme est le maître. Mais c’est par sa raison et sa volonté que l’homme est le maître de ses actes, ce qui fait que le libre arbitre est appelé “une faculté de la volonté et de la raison”. Il n’y a donc de proprement humaines que les actions qui procèdent d’une volonté délibérée2 ».


Respecter cette «nature», c’est respecter la création elle-même que Dieu a éternellement voulue.


Si la loi de l’agir humain est une loi de la raison, si c’est par elle que l’homme agit en toute liberté, il ne peut être à la fois contraint par une loi biologique «naturelle» qui détermine le comportement des animaux et «maître de ses actes» par une loi de sa raison et de sa volonté. En ce sens, la «raison et la liberté» l’emportent sur la «nature». Et, si la «nature» peut être soumise à la raison par des moyens techniques, pourquoi pas ?, c’est le respect de la volonté du Créateur : «Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre» (Gn 1, 24). Autrement dit, la pilule Pincus peut bien être ce moyen technique qui vient soumettre la nature biologique de l’homme et de la femme aux exigences humaines, rationnelles et libres, de l’amour sponsal. Si les exigences de la raison et de la liberté ordonnées à la totalité du bien humain exigent de dominer les lois biologiques de la reproduction, il pourrait même être fortement conseillé, sinon obligatoire de prendre ce contraceptif. Dans ce cas, l’éthique doit l’emporter sur la «loi naturelle».

Et ainsi de suite : le mariage ne saurait être indissoluble si l’amour humain n’existe plus, car le mariage est d’abord une «communauté d’amour», telle que l’ordonnent la raison et la liberté humaine. La chasteté, pourtant vertu morale, ne peut être exigée que pour les unions dans lesquelles il n’y a pas d’amour humain vrai et humanisant, etc. D’où la nécessité de réécrire à peu près tous les traités de Morale d’avant Vatican II, traités qui ont confondu l’obligation éthique avec les contraintes de la nature biologique3. Il est même nécessaire de réécrire Humanæ Vitæ, qui cède à une vision physiciste et biologique de l’amour humain. Et de mettre sous silence la Théologie du corps, parce que, sous couvert de liberté, le pape Jean-Paul II, en insistant sur le «langage du corps» comme fondement du raisonnement personnaliste, tombe lui aussi dans cette déviation de faire de l’Éthique une science soumise aux exigences d’une loi générique de l’espèce – celle qui concerne tous les animaux, y compris l’homme – et «oublie» que l’homme doit ordonner ses actes en relation avec la raison et non avec l’organisme corporel, qui n’est qu’un substratum.


Pour saint Thomas, la réalité de la loi naturelle n’est pas celle de l’ordre physique ou biologique de l’être. Elle émane de la lumière naturelle de la raison.


Il y a cependant un petit «hic» à cette charge. C’est que, pour saint Thomas, la réalité de la loi naturelle n’est pas celle de l’ordre physique ou biologique de l’être. Elle émane de la lumière naturelle de la raison, c’est-à-dire que, pour la recevoir comme vision fondamentale de l’ordre du gouvernement humain de ses comportements, la personne humaine n’a pas besoin d’en appeler à la lumière de la foi, ni même d’adhérer à une religion révélée. Elle s’impose à tout être intelligent et a une portée universelle bien plus grande que celle des cultures et des différentes histoires des Hommes. Elle est au fondement de la civilisation. Elle est, dit saint Thomas, établie par la raison4 ; elle a des principes communs – les grandes raisons éthiques qui sont le fondement des communautés humaines – et des principes propres, les vérités pratiques, c’est-à-dire les manières d’agir conformes aux vertus morales et qui ne peuvent être trouvées et fondées que par une raison délibérée. Elle est, bien entendu, au fondement de l’Éthique, mais elle ne se confond pas avec elle.

L’Éthique aux prises avec les cultures

On trouve dans un livre assez récent un passage de Mgr Livio Melina sur la nature de l’éthique chrétienne :

L’éthique théologique rejoint donc un niveau de profondeur que la psychologie et les autres sciences humaines n’ont ni les moyens ni la prétention d’atteindre. Elle possède à la fois un aspect opéra­tionnel et contemplatif. Elle considère l’être humain gratuitement, dans le mystère de sa liberté originaire et de sa trajectoire existen­tielle. Elle pose sur ce mystère un regard ecclésial de foi, d’espérance et de charité dans une perspective éminemment pratique. La théo­logie morale en effet s’intéresse à la vie de tous les jours et aux multiples décisions — petites et grandes — qui constituent l’histoire les personnes, des communautés et des sociétés. Comment, dans les engagements ordinaires et extraordinaires des libertés, permettre au Christ de «parcourir la route de l’existence en compagnie de chacun» ? Comment offrir humblement des critères de discernement, sans donner des solutions toutes faites, des recettes miracles, c’est-à-dire sans se substituer aux choix qui revient en propre au sujet agissant ? «Apprends-moi à bien saisir, à bien juger», implore le psalmiste (Ps 118, 65). L’éthique théologique est une science opérationnelle au service de la libération, de la conversion, de l’éducation et du déploiement de la liberté de chacun5.

Peut-on dire mieux sur la nature de la science éthique ? Ce texte répond bien à ce que doit être cette science qui donne «les raisons universelles» de l’agir humain6, qui les donne sans vouloir se substituer aux décisions personnelles qui engagent la liberté et la conscience, qui guide le discernement sans le faire à la place de la personne, ce sujet agissant dont parle si bien Veritatis splendor.


La nouvelle orientation de l’Institut pontifical Jean-Paul II n’est-elle pas en contradiction avec une véritable éthique thomiste ?


Sans doute, l’Éthique ne peut pas prendre la place des «Sciences humaines», Sociologie et Psychologie, lesquelles doivent nous aider à saisir dans la systémique des diverses cultures les «circonstances» ou spécificités d’un agir personnel en état de décision singulière, «hic et nunc» dirait le jargon scientifique. En contrepartie, les Sciences humaines ne peuvent pas prendre la place de l’Éthique. Une Éthique qui se voudrait «idéologique et autoréférentielle», une Éthique qui voudrait se dégager du «principe de réalité» vu comme le véritable réel à l’égard duquel la décision doit être prise ne serait pas une Éthique, mais une idéologie, une pure construction de l’esprit. Tel était l’éthique marxiste, tel menace de l’être un certain personnalisme, ou une approche systémique, dans laquelle le système remplace les raisons universelles de l’agir. Mais on ne voit pas du tout en quoi l’enseignement de Mgr Melina serait une déviance en contradiction avec l’orientation donnée au nouvel Institut. On peut se poser la question : cette nouvelle orientation n’est-elle pas en contradiction avec une véritable éthique thomiste ou même avec l’enseignement – pas seulement les intuitions – de Jean-Paul II7 ?

Aline Lizotte

 


1Cf. Céline Hoyeau, L’Institut Jean-Paul II pour la famille au cœur d’une vive polémique, La Croix, 2 août 2019.

2 – S. Th., Ia IIæ, q. 1, a. 1.

3 – C’est ce dont tous les moralistes qui se sont opposés à Humanæ vitæ ont compris de la «loi naturelle». Ainsi, on trouve chez Louis Janssens : «Pour saint Thomas, comme pour saint Augustin, l’acte sexuel n’est donc exempt de péché pour les deux époux que s’ils l’accomplissent en vue de la procréation ; car dans les rapports sexuels qui vont au-delà de ce qui est nécessaire à la procréation, celui qui en fait la demande commet un péché et seul celui qui y répond par fidélité est irréprochable. À cette conception sévère, saint Thomas est resté rigoureusement fidèle.» (Louis Janssens, Mariage et fécondité, Duculot-Gembloux, P. Lethielleux, Paris, 1967, p. 52.

4 – S. Th., Ia-IIæ, q. 94, a. 1.

5 – Livio Melina, Carl Anderson (éd), De l’huile sur les blessures, Parole et Silence, 2009, p. 101.

6 – Saint Thomas, In Decem Libros Ethicorum Aristotelis Ad Nicomachum, livre I, leçon 3, n° 32 à 36.

7Jean-Paul II Veritatis splendor, 95.

 

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