Le Cardinal George Pell
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L’appel du cardinal George Pell a été rejeté le 21 août 2019 par la cour d’appel de Victoria (Australie), et le prélat doit retourner purger sa peine de six années de prison. Cette décision soulève de nombreuses interrogations, ainsi que des doutes sur la procédure et sur la vraisemblance des faits reprochés au cardinal. Pierre Hardon analyse le verdict de la cour d’appel en soulignant les zones d’ombres qu’elle recouvre.

Depuis le 6 juin 2019, le cardinal George Pell – et l’Église catholique avec lui – attendait la décision de la Cour d’appel de l’État de Victoria, en Australie. Trois juges, Anna Ferguson, Chris Maxwell et Mark Weinberg ont pris leur décision et l’ont rendue le 21 août 2019 : l’appel du jugement condamnant le cardinal Pell pour cinq chefs d’agressions sexuelles dans la cathédrale de Melbourne en 1996 après une messe est rejeté par deux voix contre une. «La foule massée à l’extérieur a salué le verdict avec des applaudissements qui ont été entendus jusque dans la salle d’audience1» : une ambiance hostile autour d’une affaire qui divise l’Australie.

L’appel de la défense

Le 26 février 2019, le tribunal de l’État de Victoria prononce sa sentence : le cardinal George Pell est coupable. Il est condamné quelques jours plus tard à six années d’emprisonnement. La défense fait appel de la décision sur trois points, dont les deux derniers seront unanimement rejetés par la cour d’appel :

1. La défense estime que le jury – qui a condamné le cardinal à l’unanimité – a eu un jugement déraisonnable en ne se fondant que sur la version de la partie plaignante. La défense estime qu’il était physiquement impossible que l’agression ait eu lieu dans les conditions décrites par la victime pour plusieurs raisons : l’évêque avait pour habitude de s’attarder sur le parvis de la cathédrale après la messe, et il était habituellement accompagné de l’évêque auxiliaire, à la vue de nombreuses personnes. Qui plus est, il était engoncé dans ses vêtements sacerdotaux, ce qui met à mal l’idée qu’il ait pu agresser sa victime aussi rapidement (6 minutes).

2. Lors de la présentation de clôture (Closing Presentation), la défense a voulu présenter une vidéo de 19 minutes dans laquelle elle démontrait que l’agression ne pouvait avoir eu lieu dans les circonstances décrites par la victime. Elle montrait un plan de la cathédrale et les mouvements de différentes personnes. La cour affirme que : «la représentation visuelle […] a le potentiel d’induire en erreur ou tout au moins dérouter le jury», et que le juge d’instance a eu raison de refuser la diffusion de la vidéo.

3. Le 1er mai 2018, le cardinal plaide non coupable. Selon le Criminal Procedur Act (Code de procédure criminelle), le jury doit être présent. La défense affirme que le jury n’étant pas présent, la décision de première instance est entachée d’un vice : il y avait une irrégularité fondamentale dans la procédure.

Concernant le premier point, la Cour d’appel n’avait pas pour objectif de reprendre le procès dans les faits, en mettant en perspective deux versions contraires entre la victime et l’accusé, mais seulement de savoir si le jury avait pu estimer correctement la culpabilité de l’accusé au-delà du doute raisonnable, en se fondant sur le discours de la partie plaignante, considérée comme fiable. Dans un deuxième argument, elle estime que la victime était convaincante et qu’elle disait la vérité, tandis que les témoins en faveur du cardinal Pell étaient subordonnés à une forme «d’obéissance religieuse». Enfin, le troisième argument de la cour d’appel est de droit : ce n’est pas à l’accusé d’apporter la preuve d’un fait qu’il n’a pas commis, mais à l’accusation de prouver qu’il l’a fait. L’accusation a été jugée assez convaincante et considérée comme parole de vérité par le jury, ce qui a suffi à lui ôter le doute raisonnable.

L’avis «dissident» d’un des trois juges d’appel

Cependant, tel n’est pas l’avis de tous les juges : le troisième juge, Mark Weinberg a rendu un avis dissident. Le journal The Australian2 le cite : «Dans l’affaire, il existe un important corpus de preuves convaincantes mettant en doute le récit de la partie plaignante, à la fois en termes de crédibilité et de fiabilité». C’est un jugement sur le fond, estimant que le récit de la partie plaignante présente des incohérences et que les témoignages en faveur du cardinal auraient dû être pris en compte dans la décision du jury de première instance qui a condamné le cardinal : «On peut raisonnablement dire que leurs témoignages, s’ils avaient été acceptés, mèneraient inévitablement à un acquittement3». D’ailleurs, il souligne cette incongruité dans une déclaration forte : «la caractéristique inhabituelle de cette affaire est qu’elle dépendait entièrement de l’acceptation, sans le moindre doute raisonnable, du plaignant en tant que témoin crédible et fiable4». Le procès contre le cardinal Pell concerne une agression contre deux enfants de chœur dans la cathédrale de Melbourne : or le second, mort d’une overdose en 2014, aurait affirmé avant de mourir n’avoir jamais été agressé. Cette affirmation ne permet-elle pas, tout au moins, de douter de la réalité de l’agression ?

Pourquoi préférer la parole d’un témoin plutôt qu’un autre en première instance ? Pourquoi lui donner le crédit de la vérité, tandis que l’on offre aux autres celui de la suspicion d’une subordination religieuse en cour d’appel ? Il s’agit pourtant d’un cas de parole contre parole… La pression populaire aurait-elle empêché le jury d’accorder le moindre crédit aux arguments du cardinal ?

Où se trouve la vérité ?

Ce jugement de première instance pose d’autant plus question que, dans un premier procès, le jury avait été suspendu, car les personnes qui le composaient n’étaient pas d’accord. Dix membres sur douze estimaient que le cardinal devait être innocenté et que le témoignage de la victime ne suffisait pas. Cependant, dans la justice australienne, il faut réunir le jury à l’unanimité ou, tout au moins, onze jurés sur douze pour prononcer un acquittement ou une condamnation. Ce point fait d’ailleurs dire à George Weigel, dans First Things : «Lors d’un premier procès, le jury a voté majoritairement pour l’abandon des charges pesant sur le cardinal. Puis, le procès en révision s’est retourné à 180°, et le jury a rendu un verdict de culpabilité à l’unanimité, après avoir vraisemblablement examiné les mêmes éléments de preuve sur lesquels la majorité de leurs prédécesseurs s’étaient fondés pour voter en faveur de l’acquittement.»5

On peut s’étonner de telles hésitations pour établir la culpabilité du cardinal. C’est dans le résumé du jugement d’appel que l’on trouve un début de réponse : «Il incombait à la partie plaignante de prouver hors de tout doute raisonnable qu’il y avait une possibilité réelle que l’infraction ait lieu. Il s’agissait de démontrer que l’infraction n’était pas impossible.» Le cardinal a été condamné sur une infraction qui peut avoir eu lieu. Une infraction qui peut être réelle suivant un scénario qui «n’est pas impossible». Le cardinal est condamné sur ce qui pourrait être la vérité. La défense juge ce scénario impossible et remet la crédibilité de la victime en cause. En proposant des arguments pour démontrer cette impossibilité, elle essaie de justifier la non-culpabilité du cardinal. Or, la Cour d’appel ne cherche pas à refaire le procès en confrontant la version de la victime à celle de la défense, mais à savoir si le jury, dans le cadre du procès de première instance, a pu considérer la culpabilité du cardinal au-delà de tout doute raisonnable. La version de la victime a été considérée digne de bonne foi. Pour le jury de première instance, il a été démontré que l’infraction n’était pas impossible : le cardinal Pell est condamné sur un scénario qui a pu avoir lieu, sans savoir s’il a réellement eu lieu. Autrement dit, il peut être innocent tout autant que coupable.

Le contexte anticlérical australien

Pour ABC6, la journaliste Louise Milligan (qui a écrit en 2017 un livre à charge : Cardinal : The Rise and Fall of George Pell), évoque la victime : «[…] Il y a quatre ans, avec détermination, il a dit sa vérité à la police de Victoria.» : il s’agit plutôt de «sa version». Si elle considère que c’est une victoire pour «la protection de l’enfance», on ne peut pas dire que ce soit une victoire de la vraisemblance des faits, mais plutôt celle d’une version contre une autre.

Dans le résumé du jugement, les juges ont précisé, comme le premier juge d’instance, que «[le cardinal Pell, ndlr] ne devait pas être considéré comme le bouc émissaire de quelque maladie que ce soit de l’Église catholique ou de tous ses échecs en matière d’agressions sexuelles d’enfants commis par d’autres membres du clergé.» Par-là, implicitement, ils reconnaissent l’influence du contexte général en Australie : un contexte anticlérical très fort, avec une Commission royale qui somme l’Église de changer sa discipline, en particulier le secret absolu de la confession, avec des graphes dans la rue contre le cardinal, la publication de reportages et de livres à charge, l’adoption d’une procédure de super injunction durant le procès pour éviter que l’opinion publique et médiatique n’influencent le jury… Le contexte australien était hostile au cardinal bien avant le procès et, pourtant, il a renoncé à son immunité vaticane et est rentré dans son pays pour y affronter « sa » justice et défendre son honneur.

Difficile de ne pas voir, dans la condamnation du cardinal George Pell, une volonté de nuire à l’Église universelle. Le cardinal, comme se plaisent à le rappeler maladroitement les médias, était «numéro 3 du Vatican» (cardinal préfet au Secrétariat à l’économie du Vatican, chargé de la réforme des finances), une personne influente dans le jeu politique australien. Comme le titre The Australian : «George Pell : une réputation totalement démolie». Et pourtant, malgré ce martyre, le prélat continue d’affirmer sereinement son innocence…

Pierre Hardon

Photo : Andy Brownbill / AP / SIPA


1Le Figaro, 21 août 2019.

2The Australian, 21 août 2019.

3The Age, 21 août 2019.

4The Age, id.

5First Things, 21 août 2019.

6ABC, 21 août 2019.

 

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