Pécheurs pardonnés
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Dans le contexte actuel de la crise des abus sexuels dans l’Église, qui peut ébranler la confiance des fidèles envers leurs pasteurs, le Père Alain Mattheeuws nous propose une réflexion sur le rôle du prêtre «bon berger», bénéficiaire et dispensateur de la Miséricorde divine qui s’adresse à tout homme.

Pour tout chrétien, particulièrement pour le prêtre au service du sacerdoce commun des fidèles, la vie sur la terre est déjà communion à la splendeur et à la gloire du Ressuscité. Pourtant, la grâce du baptême, qui nous fait passer de la mort à la vie, est une grâce vécue dans le temps : elle est certainement actualisée dans le rite pénitentiel de chaque eucharistie et particulièrement dans le sacrement de réconciliation où les «secondes larmes1» de la conversion s’expriment et reçoivent l’assurance d’une miséricorde active et efficace. Le bon berger est donc au carrefour de cette loi de vie spirituelle dans laquelle la vie morale se fait présente et concrète : l’amour lui-même doit être sauvé par le Christ. Et de fait, en sa Pâques, le Christ nous en donne l’assurance.

Le prêtre vit et agit dans la condition de pécheur pardonné

L’union à Dieu ne s’identifie pas purement et simplement d’après l’ensemble des actes bons (les actes vertueux) ou mauvais (les péchés) que nous posons. La réception d’un charisme n’a jamais été le gage d’une sainteté personnelle. La vie des saints et des saintes de Dieu témoigne à nos yeux de la conscience «aiguë» qu’ils avaient de leurs faiblesses et de leurs péchés en même temps que de leur abandon total à la volonté divine et à son amour agissant.

On peut poser des actes pécheurs et continuer à vouloir être uni à Dieu. On se reconnaît pécheur et membre de la Sainte Église de Dieu. Saint Paul ne disait-il pas : «Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas» (Rm 7, 192) ? La vie d’union à Dieu ne fait pas l’impasse de ce drame de la conscience. La conversion reste une grâce jusqu’à notre dernier souffle. Elle atteste d’ailleurs la vérité d’une véritable évangélisation des cœurs, et le bon berger y participe activement.

Allons plus loin : l’amour par lequel l’homme abandonne sa vie telle qu’elle est au travail de la grâce et mène «le bon combat» (1 Tim 1, 18) pour se tourner toujours davantage vers Dieu, cet amour-là l’unit en vérité à Dieu. Cet amour est évangélisateur de la personne qui en vit ainsi que des autres frères et sœurs en humanité qu’elle rencontre. Nos vies ne sont-elles pas celles de pécheurs pardonnés qui se reconnaissent comme tels et qui tendent vers l’amour ? C’est la condition chrétienne.

Le bon berger est prophète lorsqu’il vit et agit dans cette condition de pécheur pardonné. Étant identifié sacramentellement au Christ doux et humble de cœur, ses actes et ses paroles disent de manière «performative» le véritable réel : le pardon de Dieu dans l’histoire, sa tendresse féconde qui «demeure» dans le temps d’une vie, l’assurance d’un salut qui traverse tout péché et toute mort.

Le prêtre représente le Christ qui nous sauve

En agissant comme le Christ, le prêtre prophétise l’œuvre du salut dans l’histoire personnelle de chaque personne qui se confie à lui. Le pape François, interrogé sur la manière dont il se définit, aime à répéter qu’il est un «pécheur pardonné».

Pécheurs pardonnés : nous sommes donc toujours en aval du pardon offert. Nous sommes dans le bain de l’eau vive du baptême, même si nous portons cette lumière dans des poteries sans valeur. Pour manifester cette miséricorde, le bon berger s’enracine dans la réalité «sainte et immaculée» du corps de l’Église et dans son identification ferme à la personne du Christ qui, par l’Esprit, l’assure de sa présence, en toute faiblesse.

Selon saint Paul, ce n’est pas la Torah, pas plus dans sa pédagogie que dans son observance, qui nous sauve. C’est le Christ. Le prêtre représente sacramentellement le Christ : en son corps qu’est l’Église, il est appelé à vivre et à partager l’Esprit du Christ. Telle est la «Loi Nouvelle». Il le fait en coopérant librement à l’être qu’il est devenu : dans l’économie sacramentelle, le pasteur est l’homme du pardon, de la miséricorde, de la patience devant la conversion de ceux et celles qui lui sont envoyés. Par-là, il s’abandonne lui-même à l’action de Dieu en lui.

Par son ministère, le pasteur est le prophète d’une miséricorde enracinée dans l’espérance d’un salut déjà offert, déjà donné, déjà vécu sur la terre, mais qui portera tout son fruit de gloire dans le ciel. «La gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruits. Ainsi vous serez pour moi des disciples» (Jn 15, 8) : fruits de sainteté qui témoignent du Royaume sur la terre et qui l’annoncent dans la transfiguration de nos vies qui sont rendues pareilles à la sienne.

Le prêtre agit dans la confiance en la puissance de l’Esprit

Le bon «pasteur» est celui qui agit et parle comme l’unique Berger qu’est le Christ. En toute chose – écoute des confidences et des aveux, assomption des déceptions, don de conseils et d’avis, gestes à poser et paroles à dire –, il fait confiance à l’Esprit de Jésus qui meut tout cœur pastoral à dire et à faire ce qu’il convient au moment favorable.

Les craintes légitimes que nous pouvons avoir face aux questions morales complexes et difficiles à affronter peuvent s’apaiser dans la confiance en l’action de l’Esprit Saint dans l’histoire humaine. Il nous précède dans les cœurs ! C’est par l’Esprit que «vérité et amour» (Ps 85, 11) s’ajustent dans nos actions.

La puissance de l’Esprit est précise. Elle opère dans les sacrements vécus, s’observe dans la vie morale personnelle. Tout conseil, toute action, toute vertu qui éclaire la raison, fortifie également la volonté personnelle par la présence de l’Esprit. L’Esprit fonde l’action pastorale sur les forces non pas humaines mais sur le «vouloir» divin.

«Sans l’Esprit Saint, nous ne pouvons pas aimer le Christ ni observer ses commandements, et nous pouvons d’autant moins le faire que nous avons moins d’Esprit Saint, alors que nous pouvons d’autant plus le faire quand nous en avons une plus grand abondance3». Il nous faut donc encourager cette confiance dans son action en l’Église et en nous : elle est en particulier le ferment de tout renouveau de l’amour conjugal et parental dans le peuple de Dieu.

Vie morale et vie spirituelle ne coïncident pas en tout point, mais elles se fortifient mutuellement et manifestent l’alliance de Dieu avec ses créatures qu’Il aime jusqu’au bout. La sainteté n’est pas seulement au «bout du chemin», après les diverses purifications de l’âme : elle est donnée gratuitement en la personne du Christ qui vient dans notre chair. Ce qui n’est pas assumé par le Christ n’est pas sauvé par le Christ. Il a voulu sauver toute notre humanité.

Dieu est à l’œuvre aujourd’hui

Le lieu de manifestation de ce don divin est l’Église, épouse et corps du Christ, animée par l’Esprit. Ainsi la miséricorde et le renouveau des cœurs s’opèrent-ils dans ce «berceau» ecclésial. L’Église témoigne de cette douceur maternelle dans son accueil, dans sa patience, dans son pardon toujours offert à tous. Elle est à l’image de Marie, toute sainte et toute pure.

Si les pécheurs que nous sommes, particulièrement les bergers du peuple de Dieu, se tournent si aisément vers Marie, ce n’est pas parce que sa grâce et sa pureté nous écrasent ou nous confondent, mais parce que «sous son manteau», nous trouvons réconfort pour toujours espérer faire le bien auquel nous sommes appelés et chercher à faire mieux. La contrition est possible en nos cœurs qui, par l’intercession de Marie, comprennent petit à petit cette grandeur du pardon et cette beauté à laquelle nous sommes conviés.

La maternité de Marie engendre en nous un Christ toujours plus vivant. Sa virginité nous garde de toute tentation prochaine et nous protège du péché. Sa nuptialité nous convie à comprendre de quel type d’amour nous pouvons aimer. Elle est la «femme» : celle qui nous atteste que le Christ a bien vaincu le monde et que nous pouvons, dans tout combat spirituel et moral, participer à cette victoire.

L’espérance qui guide les pas des pèlerins que nous sommes, tant des bergers que des brebis est la suivante : le bien est toujours plus contagieux que le mal, malgré certaines apparences. Les vertus sont une force. Les sacrements sont des «signes de puissance», des «énergies» du Christ lui-même, dit le Catéchisme de l’Église catholique (1116). Autrement dit, le Christ est toujours victorieux du péché. Cette affirmation est à déployer vigoureusement, non seulement en disant que Dieu est amour (ce qui est vrai) et Père de miséricorde (ce qui est vrai aussi), mais en montrant la puissance de la grâce divine à l’œuvre dans une histoire humaine, dans toute vie.

«Mon Père est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre», dit le Seigneur (Jn 5, 17) ; «Dieu est à l’œuvre en cet âge» (Hymne de la Liturgie des Heures). C’est ce que le pasteur est appelé à dire et à vivre jour et nuit, là où il est envoyé en mission.

Alain Mattheuws s.j.

 


1 – Expression propre à saint Ambroise pour qualifier le pardon sacramentel qui renouvelle la grâce baptismale.

2 – L’interprétation de ce verset est plurielle. Certains exégètes attribuent le «je» à Paul au moment où il écrit ; d’autres disent qu’il s’agit d’un «je» littéraire décrivant la situation de l’homme avant l’accueil du salut ; d’autres encore qu’il s’agit de tout homme, même baptisé.

3 – Saint Augustin, Sur l’Évangile de Jean, 74, 2 (CC 36, p.514).

 

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