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C’est au bord de la Mare nostrum, à Naples, que le Pape François a prononcé le discours de clôture1 du colloque organisé par la Faculté de théologie de l’Italie Méridionale sur le thème «La théologie après Veritatis gaudium dans le contexte méditerranéen».

Un contexte riche de son histoire, où la Méditerranée, berceau de plusieurs civilisations, est aujourd’hui au carrefour de multiples cultures, des grandes religions monothéistes et de réalités économiques très contrastées. De fait, elle est le théâtre d’affrontements continus au Moyen-Orient et de flux migratoires incontrôlés, fruits d’une fracture sociale entre le Nord et le Sud, qui voit s’opposer les politiques de protection et celles de main tendue. Le forçage du blocus italien en face de l’île de Lampedusa par le bateau de secours de migrants Sea Watch nous le rappelle encore cette semaine s’il en était besoin.

Pour sortir de ces crises, le Souverain Pontife voit la nécessaire contribution d’une théologie du dialogue et de l’écoute qui permette la promotion de «processus de libération, de paix, de fraternité et de justice».

La spécificité de la théologie

Si la théologie est la science de Dieu, François en précise l’étendue en rappelant qu’elle implique deux mouvements nécessaires et complémentaires : un mouvement du bas vers le haut qui peut dialoguer, avec une dimension d’écoute et de discernement, avec toute instance humaine et historique, en tenant compte de toute l’importance de l’humain ; et un mouvement du haut vers le bas – où le haut est celui de Jésus élevé sur la croix – qui permet en même temps de discerner les signes du Royaume de Dieu dans l’histoire et de comprendre de façon prophétique». C’est par ces mouvements, rappelle le pape, qu’il est possible d’avoir «un dialogue capable d’intégrer le critère vivant de la Pâque de Jésus avec le mouvement de l’analogie, qui perçoit, dans la réalité, dans la création et dans l’histoire, des liens, des signes et des renvois théologaux».

Cette phrase, pas ou peu relevée dans la couverture médiatique du discours, est pourtant clé pour comprendre non seulement l’ensemble du développement du propos, mais la spécificité même de la théologie. Saint Thomas ordonne clairement ces mouvements lorsqu’il écrit à propos de la théologie que : «c’est de Dieu principalement qu’elle s’occupe et lorsqu’elle parle des créatures, elle les envisage selon qu’elles se rapportent à Dieu soit comme à leur principe soit comme à leur fin2». En d’autres termes, parce que Dieu est principe et finalité de toute la création, la théologie donne une lumière pour toute la création : celle de la Sagesse divine. À ce titre, elle est une science de Dieu qui revêt une dimension pratique, au sens où «les actes humains sont un moyen pour parvenir à la pleine connaissance de Dieu3» : la béatitude.

C’est dans ce sens que le pape rappelle que, si le préambule de Veritatis gaudium4 mentionne l’approfondissement du kérygme et le dialogue comme critères pour renouveler les études, cela signifie que ceux-ci sont au service du chemin d’une Église qui met toujours plus l’accent sur l’évangélisation.

Sortir d’une théologie décadente par le dialogue interculturel, interreligieux et interdisciplinaire

Par «théologie décadente», le pape entend une théologie défensive, une théologie de manuels constituée de schémas rigides qui ne laissent pas de place à l’échange avec l’autre, à la compassion, où le cadre subsiste sans que l’on puisse réellement goûter à son contenu. Il dénonce les logiques autoréférentielles compétitives et aveuglantes qui conduisent à «une théologie de laboratoire qui n’a aucun goût» parce qu’elle s’est déconnectée des réalités incarnées et «ne partage rien de risqué avec la majorité de l’humanité». Une théologie qui se traduirait par une application mécanique de la norme excluant la recherche libre du bien singulier, du vrai pratique. Il invite à «une docilité à l’Esprit qui implique un style de vie et d’annonce sans esprit de conquête, sans volonté de prosélytisme – qui est la peste – et sans intention agressive de réfutation».

Les grandes dimensions de ce dialogue passent par l’écoute des personnes et des textes des grandes religions monothéistes. Il s’agit, pour la théologie, de contribuer à construire sur tout le Bassin méditerranéen une grande «tente de la paix» où les divers fils du père commun Abraham puissent coexister dans le respect réciproque.

Une attention particulière est portée à l’écoute des jeunes, et plus particulièrement des étudiants qui apportent «quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites». Comme dans Veritatis gaudium, le pape insiste sur la nécessité de l’interdisciplinarité, car «le discernement spirituel n’exclut pas les apports des connaissances humaines, existentielles, psychologiques, sociologiques ou morales. Mais il les transcende5».

La tradition comme racine conjuguée à la liberté du théologien

«La tradition est une racine et non un musée». François insiste sur la nécessité de cette racine pour grandir, et il invite à la revisiter et la réinterroger constamment. «En effet, l’écoute en tant que théologiens chrétiens ne survient pas à partir de rien, mais d’un patrimoine théologique qui puise ses racines dans les communautés du Nouveau Testament, dans la riche réflexion des Pères, et dans de multiples générations de penseurs et de témoins». La tradition, «relue avec une volonté sincère de purification de la mémoire […] peut contribuer à illuminer et à déchiffrer de nombreuses questions contemporaines».

Pour François, elle ne s’oppose pas à une nécessaire liberté théologique», qui passe par une «révision adaptée» de la Ratio studiorum6. Ainsi «les spécialistes doivent aller de l’avant», sans blesser «la foi du peuple de Dieu» avec «des disputes théologiques qui doivent rester entre théologiens». Cette liberté va jusqu’à la parrhésie, qui est la capacité d’être à la limite ; c’est ensuite au Magistère de se prononcer en dernière instance. Dans ce texte dense, où certains ont vu une libération attendue de la théologie, le pape pose bien plus une ambition très élevée qu’une licence de tout pouvoir dire ou écrire sur la base d’un monologue qui se contenterait du mouvement du bas vers le haut, en oubliant que les vérités de la Foi éclairent et guident l’existence humaine. Les exigences qu’il pose sont fortes et bien plus qu’il n’y paraît : ne nous y trompons pas pour accueillir toute la valeur du vœu final du pape à Naples : «Bon travail !»

Jérôme Fouquet

 


1 – Voir sur le site du Vatican.

2Somme théologique, Ia q. 1 a. 3.

3Somme théologique, Ia q. 1 a. 4.

4 – Publiée lundi 29 janvier 2018, cette constitution apostolique réorganise l’enseignement de ce que l’Église appelle les «sciences ecclésiastiques», c’est-à-dire principalement la théologie, la philosophie et le droit canonique.

5 – Exhortation apostolique Gaudete et exsultate, n. 170.

6 – La Ratio studiorum (Plan des études) est le document qui définit le système de formation des séminaristes.

 

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