Trafic d'enfants
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Prostitution, trafic de drogues, pornographie : l’utilisation des enfants et des adolescents à ces fins est en pleine croissance dans le monde entier. Le développement d’internet et des outils de communication modernes rendent sa détection plus difficile, et les États sont limités dans leurs moyens d’action par le caractère international du phénomène. Décryptage de Pierre Hardon.

Dans l’imaginaire de nos contemporains, le trafic d’enfants – la prostitution de jeunes filles, l’utilisation de jeunes garçons dans des gangs de voleurs – est un souvenir daté, une image d’Épinal du XIXe siècle industriel. Oliver Twist et Gavroche, malgré des portraits très noirs qu’en font leurs créateurs, sont devenus des icônes romantiques de la misère et de la pauvreté, symboles d’un temps bien heureusement révolu.

Notre époque n’a pourtant rien à leur envier… Démultiplication des réseaux sociaux, anonymat d’internet, croissance de la pédopornographie, augmentation des flux migratoires et amélioration de la mobilité des victimes : de nombreux facteurs favorisent le développement des réseaux criminels internationaux, la traite d’êtres humains et l’esclavage moderne.
Au Royaume-Uni : une inquiétude grandissante…

Le trafic d’enfants en Angleterre est en croissance. Le site internet Rights Info affirme que le trafic de mineurs a doublé et que l’esclavage d’enfants est passé de 621 cas pour l’année 2018 à 1 421 cette année. Citant le directeur adjoint de la NCA, la police criminelle anglaise chargée des cas de trafics d’êtres humains, de réseaux proxénètes et de trafics de drogues, le journal souligne également que : «[…] l’exploitation par des gangs de la drogue « au niveau des comtés » [est] « particulièrement préoccupante », car ils ciblent les enfants placés dans des foyers d’accueil et des refuges pour sans-abri, utilisant souvent les réseaux sociaux. « Ce sont des individus vulnérables – souvent des enfants – qui sont exploités par des gangs criminels à des fins de trafic de drogue »».

Face au développement de ce trafic, le gouvernement de Theresa May avait mis en place en 2015 un programme social d’identification et de protection des mineurs faisant l’objet – ou étant supposés faire l’objet – d’une traite (National Reference Mechanism1). Quatre ans plus tard, un intéressant article du Times de Londres met en avant les problèmes de ce programme et les limites qu’il rencontre.

Le programme a pu identifier en 2017 plus de 300 mineurs faisant l’objet d’un trafic. Les mineurs sont majoritairement d’origine vietnamienne et extra-européenne. Les trafiquants visent des mineurs à l’étranger pour les asservir une fois qu’ils débarquent en Angleterre : «[les trafiquants, ndlr] attirent les personnes en Grande-Bretagne, souvent avec de fausses promesses, mais parfois par la force, et les exploitent comme des cultivateurs de cannabis ou des travailleurs dans les nail bars, ou comme des petits voleurs et mendiants. La police affirme que les gangs vietnamiens dans les West Midlands, le nord-ouest et l’Écosse produisent de grandes quantités de cannabis.»

Les trafics prennent une ampleur internationale. Le programme de protection arrive quelquefois à protéger certains mineurs ayant fait l’objet d’une traite. Cependant, il n’est pas infaillible, et 37 mineurs en bénéficiant ont tout de même disparu au cours de la dernière année, qui ont fait l’objet d’un rapt ou d’une fugue. C’est un chiffre important : les trafiquants de drogue utilisent les mineurs kidnappés pour leur trafic, car ils bénéficient d’une législation plus favorable s’ils se font prendre. Le journal explique que les criminels adultes, parmi les trafiquants de drogues, dès qu’ils sont appréhendés par la police, déclarent être «mineurs et faire l’objet d’une traite» pour profiter du programme de protection, sans que la police ne puisse déterminer s’ils sont réellement mineurs.

En parallèle à cette exploitation des mineurs pour le trafic de drogue, ce sont les réseaux de prostitution qui se développent grâce au rapt et au kidnapping. En juillet 2018, la BBC révélait qu’au Pays de Galles, près de 150 enfants de 2 à 17 ans ont fait l’objet ou sont soupçonnés d’avoir fait l’objet d’un trafic en vue d’une exploitation sexuelle au cours des 18 mois passés. Le procédé utilisé est toujours le même : «Eva était adolescente lorsqu’elle est venue au pays de Galles pour un emploi fictif de nourrice ; elle a été en fait contrainte à la prostitution. Elle a été victime de la filière de prostitution lituanienne.»

Prostitution : du trottoir aux réseaux sociaux

La Fondation Scelles2 a publié en 2019 un rapport montrant que les nouveaux moyens de communication ont transformé la pratique du proxénétisme et de la prostitution. Instagram, Tinder, et notamment l’application WhatsApp, permettent de mettre en relation les prostitué(e)s avec leurs proxénètes, les clients avec les prostitué(e)s. Mais les réseaux sociaux permettent également le développement de vastes réseaux internationaux criminels, pour lesquels les mineurs sont des cibles privilégiées.

Dans le journal Le Monde du 11 juin 2019, Yves Charpenel explique que : «Dans les pays du Nord, les chiffres de racolage de rue sont en chute libre. L’immense majorité de la prostitution se fait via Internet et échappe aujourd’hui à la vue.» On comprend que, pour la police, la traque et l’éradication des réseaux se heurtent à deux écueils : d’une part, le trafic et les échanges ont lieu sur des applications dont le cryptage pour la protection des données personnelles rend la détection difficile (What’sApp) et, d’autre part, le caractère international du trafic.

Les criminels font également un repérage de victimes potentielles sur les sites de rencontre (qui sont légaux). Le Monde en déduit : «Partout très exposés aux réseaux sociaux, les mineurs et les jeunes majeurs sont désormais les premières victimes des systèmes d’exploitation 2.0. […] Personne n’est à l’abri. Ni la jeune Nigériane sans papiers qui se retrouve happée par une “Authentic Sister” à smartphone et jetée sur les départementales françaises, ni la lycéenne de Paris ou Marseille amadouée par un “loverboy” au profil de gendre idéal qui la réduit en esclavage sexuel en quelques semaines dans une chambre louée en deux clics. Cette “invisibilisation” et la plasticité des systèmes de “recrutement” compliquent les réponses judiciaires et pénales des États.»

Preuve encore de la difficulté d’enrayer un phénomène de plus en plus discret, le site internet Bourse Direct fait un constat français : «En France, les jeunes filles victimes de l’essor d’un « proxénétisme des cités », souvent mineures, en rupture familiale et rendues dépendantes à la drogue, ont été repérées sur Snapchat ou Instagram, avant d’être prostituées dans des appartements loués sur la plateforme Airbnb et transformés en « bordels éphémères ».»

La difficulté pour les États est d’endiguer un fléau qui est transnational, à cause de la mobilité des personnes et du caractère sans frontières des applications de communication et des réseaux sociaux. Malgré des lois contre l’esclavage moderne (comme en Angleterre) ou contre le racolage et le proxénétisme (en France), la criminalité s’adapte et évolue pour échapper aux forces de l’ordre.

Une société responsable ?

Le développement des réseaux internationaux de prostitution, des trafics de drogue, l’implication des mineurs amplifiés par les réseaux sociaux sont révélateurs d’un véritable phénomène de destruction de la société. Dans les premiers chapitres de son livre Internet Sex Offenders3, Michael C. Seto analyse l’influence d’internet dans les crimes sexuels. Il envisage particulièrement les agressions sexuelles sur mineur à travers deux aspects : l’impact de la pornographie visualisée par des mineurs (et des adultes) et la mise en scène de mineurs, véritables esclaves sexuels, dans des vidéos pédopornographiques (un article récent du journal 20 minutes décrit une de ces déclinaisons). L’auteur constate que le tourisme sexuel, la prostitution des mineurs et le trafic de femmes se développent de façon parallèle en réponse à une demande croissante du marché occidental. Il affirme que «la demande pour la prostitution enfantine et le tourisme sexuel incitent à la création d’une économie basée sur le trafic de mineurs en vue d’une exploitation sexuelle».

Deux exemples ont récemment défrayé la chronique : le site Backpage aux États-Unis rassemblait des prostituées qui travaillaient via cette plateforme, générant des profits colossaux grâce à la publicité, proposant entre autres des rapports tarifés avec des mineurs. Le Figaro du 13 avril 2018 rapporte que ce site a été fermé cette même année et Le Point précise qu’il a choisi de plaider coupable pour trafic d’êtres humains, notamment de mineurs (enfants et adolescents). Le site Internet de petites annonces VivaStreet, présent dans 13 pays européens, a fermé sa catégorie «rencontres» car elle servait de paravent à la prostitution : «Le site est accusé non seulement d’héberger ses annonces, mais aussi d’en profiter pour gagner de l’argent. Dans une enquête datée de février 2017, le journal Le Monde estime que ces propositions d’escort girls représentaient 40 à 50 % du chiffre d’affaires du site […]. Plus que de simples plateformes, supports de publicités, certaines entreprises profitent financièrement des différents trafics et de la prostitution participant ainsi à leur croissance4

Des pièges pour les mineurs

Pour l’État et pour la police, la difficulté est d’endiguer un phénomène transnational, qui se déploie grâce aux réseaux sociaux. Ces derniers sont de véritables pièges pour les mineurs qui se laissent berner par des criminels, cachés derrière un personnage virtuel. La croissance des trafics et des kidnappings ne peut pas être détachée de l’évolution de l’industrie pornographique, qui entraîne le développement d’une économie parallèle fondée sur le crime et les passions mauvaises de certains individus.

La «pédophilie», entendue au sens large comme l’agression ou le viol subi par un mineur, est un crime et le pédophile un personnage odieux… Mais qu’en est-il de ceux qui organisent sciemment le trafic d’enfants, leur prostitution et leur avilissement ? La solution ne viendrait-elle pas des parents et de l’éducation qu’ils donnent à leur enfant pour l’utilisation des réseaux sociaux et de la méfiance qu’ils doivent leur porter ?

Décidément, notre époque, n’a rien à envier au XIXe siècle !

Pierre Hardon

 


1 – Voir le site gov.uk.

2 – La Fondation Jean-et-Jeanne-Scelles (couramment appelée «Fondation Scelles»), créée en 1993, et dont le siège se trouve à Paris, a pour but d’agir sur les causes et les conséquences de la prostitution en vue de sa disparition. Son centre documentaire publie des dossiers et rapports destinés aux dirigeants, à la presse, à l’opinion publique internationale. Le Rapport mondial sur l’exploitation sexuelle dans le monde, qu’il a publié en 2014, montre l’énormité des revenus de ce trafic, l’écrasante organisation pyramidale, la répartition sectorielle, les réseaux de recrutement, d’hôtellerie, de sites internet, les autorités complices dans différents pays, la corruption passive et active.

3 – Michæl C. Seto WInternet Sex Offenders, American Psychological Association, 2013, 347 pages.

4Le Figaro du 19 juin 2018.

 

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